Philippe Meirieu : Entre « sociologisme » et « autoritarisme », la pédagogie travaille à l’émergence de la liberté 

Dans un entretien accordé à France Inter le 10 avril au matin pour assurer la promotion de son nouvel ouvrage « Malaise dans l’inculture » (éditions Grasset), Philippe Val, au parcours médiatique et politique tumultueux, s’en est pris longuement à la « sociologie ». Malgré quelques réserves a posteriori suggérées par le présentateur Patrick Cohen, il a stigmatisé « les sociologues » qu’il considère comme l’incarnation par excellence du « politiquement correct » : en effet, ces derniers, embourbés dans une conception « bourdivine » ou « bourdieusarde » de la société, contribueraient très largement à déresponsabiliser les individus, à saper toute forme d’autorité en présentant systématiquement les coupables comme des victimes et auraient entrainé « la gauche » vers un laxisme généralisé dont nous paierions aujourd’hui les conséquences au prix fort…

 

Je suis de plus en plus surpris, pour ma part, de voir se développer, chez de nombreux intellectuels, la dénonciation de ce soi-disant « politiquement correct » en brandissant l’étendard de la minorité muselée. Certes, le procédé est habile… mais ne voit-on pas qu’aujourd’hui le « politiquement correct », c’est eux ? C’est eux qui incarnent – et de très loin – le discours dominant sur la laxisme de la gauche molle, la nécessité de (re)venir à une conception « pure et dure » de la laïcité républicaine, de combattre le « nivellement par le bas » et de réhabiliter la « lutte des places » au nom du « mérite » et de l’élitisme… Pour autant – et parce qu’il ne faut pas se laisser impressionner par ceux qui parlent d’autant plus fort et haut qu’ils se prétendent bâillonnés – reprenons brièvement la critique si répandue de la « sociologie ».

 

La vulgate sociologiste

 

D’abord, bien sûr, il convient de distinguer vigoureusement la sociologie, traversée depuis longtemps par différents courants – de Durkheim à Weber, de Bourdieu à Boudon, de Simondon à Touraine, – et ce qui est dénoncé abusivement sous son nom et qui relèverait plus exactement de ce qu’on pourrait nommer une « vulgate sociologiste ». Effectivement, il existe, comme dans la plupart des domaines scientifiques – en physique comme en biologie ou en psychologie –, une sorte de nébuleuse de lieux communs qui échappent très largement aux spécialistes de ces disciplines. Pour la sociologie, cette vulgate – à peu près aussi fiable que la psychologie telle qu’elle est s’étale dans le courrier des lecteurs de « Jeune et jolie » – consiste à affirmer la toute-puissance des origines ethniques et sociales sur le destin des individus : mêlant prédestination, fatalisme, conditionnement, sentiment d’impuissance, elle considère qu’un sujet n’est QUE le résultat de toutes les influences qu’il reçoit et auxquelles il ne peut, en aucun cas, se dérober. Ses moindres paroles et tous ses actes ne peuvent donc nullement lui être imputés, puisqu’il est le jouet de circonstances qui lui échappent complètement. On ne peut donc que l’écouter et le regarder, affligé, mais en le plaignant d’être ainsi une victime qui n’appelle que notre compassion.

 

Ce comportement peut, bien évidemment, être discuté sur les plans philosophique et  épistémologique : les actes des humains ne peuvent, en effet, faire l’objet d’une observation sociologique qu’a posteriori, une fois effectués… Cette observation n’a donc de valeur prescriptive qu’au prix d’une multitude de présupposés, parmi lesquels le renouvellement exactement à l’identique de la situation et l’immuabilité d’acteurs privés de toute liberté d’initiative. Mais là n’est pas la question : le fait est que CETTE VULGATE SOCIOLOGIQUE FONCTIONNE dans le champ social. Elle fonctionne dans les tribunaux où elle est souvent l’alpha et l’oméga des avocats de la défense, elle fonctionne dans certains conseils de classe et conseils de discipline, elle fonctionne dans les discussions politiques et jusque sur certains plateaux de télévision. Disons donc qu’elle n’est pas une « position » – scientifique ou philosophique – mais une POSTURE, adoptée dans une stratégie, sur fond de convictions politiques plus larges, pour se positionner dans un rapport de forces, obtenir satisfaction sur le moment… même si, par devers soi, on en mesure, mezza voce, les limites, voire l’absurdité. Même si on est conscient – et il faut espérer que c’est le cas – qu’en prétendant ainsi « émanciper » des individus, on les assigne à résidence, abolissant la liberté pour laquelle on dit se battre par ailleurs.

 

La vulgate du libre-arbitre

 

Mais ceux et celles qui dénoncent cette vulgate sociologique et y voient une posture mortifère pour l’éducation et la démocratie, sont-ils, pour autant, très clairs avec leurs propres présupposés ? On les imagine disciples de Descartes et convaincus que « lorsqu’une raison très évidente nous porte d’un côté, bien que moralement parlant, nous ne puissions guère choisir le parti contraire, absolument parlant néanmoins nous le pouvons » ! Donc, même s’il a vécu de terribles accidents familiaux et personnels, même si son environnement sociologique a exercé sur lui des pressions terribles, même s’il a subi un conditionnement en bonne et due forme, même s’il n’a vécu que dans des ghettos défavorisés où il n’a jamais rencontré le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre… « absolument parlant », il peut travailler et réussir à l’école. S’il ne le fait pas, il ne mérite donc aucune compassion, mais un vigoureux rappel à l’ordre et l’affirmation qu’il est un « sujet de droit », responsable de ses actes – puisqu’il aurait pu, « absolument parlant », ne pas les commettre –, et donc passible de sanctions sans la moindre complaisance.

 

Ce comportement, qui est, assez souvent, celui du ministère public dans l’instance judiciaire, est aussi celui de bien des éducateurs et, en particulier, des parents : de la même manière qu’ils n’attendent pas que leurs enfants sachent parler pour leur parler (et ils ont bien raison !), ils anticipent une liberté d’action qui n’est pas encore constituée dans l’espoir que cette interpellation contribuera à son émergence. C’est ainsi que, par exemple, ils n’hésitent pas à gronder, voire à punir, malgré ses protestations, l’enfant qui s’obstine à répéter qu’ « il ne l’a pas fait exprès ! », en lui répondant que, précisément, « il devra faire attention la prochaine fois et « apprendre à faire exprès ce qu’il fait »… Et, effectivement, cette anticipation peut être opératoire, mais à condition qu’elle ne soit pas une négation pure et simple de l’histoire de la personne et de son environnement, à condition que l’on ne décrète pas la liberté, avec l’illusion de la faire advenir de manière quasiment sacramentelle, par le seul pouvoir de sa propre parole, à condition qu’elle ne bascule pas dans un autoritarisme stérile.

 

Disons donc que l’affirmation, aussi péremptoire soit-elle, de la liberté de la personne au regard de son histoire est bien, elle aussi UNE POSTURE, UN DISCOURS QUI FONCTIONNE pour se positionner dans une situation donnée. Mais, il ne tient pas à l’analyse : nul ne peut, en effet, prétendre qu’un adolescent élevé dans une famille d’enseignants de centre ville a la même « libre arbitre » que l’adolescent fils de chômeur de banlieue. Le premier, en effet, a, non seulement, bénéficié d’un environnement linguistique, culturel et social favorable, mais  il a aussi eu l’occasion de rencontrer des hommes et des femmes qui ont pu incarner, à ses yeux, le plaisir d’apprendre et la joie de comprendre. Le second, souvent tenaillé par des impératifs matériels, en déficit d’interlocution structurée, sans véritable appui pour résister à la machinerie médiatique la plus démagogique, sans maîtrise des codes sociaux élémentaires pour réussir à l’école, ne peut y réussir que grâce à des rencontres improbables et des circonstances exceptionnelles pour soutenir son effort. L’égalité proclamée entre eux est, bien évidemment, une pure fiction qui entérine et accroit les inégalités.

 

Contre les postures dogmatiques, la démarche pédagogique

 

« Sociologisme » et « libre-arbitre » sont donc des POSTURES qui disposent, en temps qu’échafaudages théoriques, d’une solide inscription dans l’histoire des idées et d’une cohérence interne indiscutable. Elles peuvent s’affronter ainsi, en toute sérénité polémique, dans les débats de conseils de classe comme dans les tribunes des journaux ou les colloques internationaux. On peut même faire le pari qu’elles s’opposeront sans fin, disposant, l’une et l’autre, aussi bien des arguments solides pour se légitimer que des objections imparables pour se discréditer réciproquement.

 

Or, la caractéristique de la pédagogie est de refuser de s’enfermer dans cette opposition et de la traiter de manière statique. Le pédagogue ne nie nullement l’existence des déterminismes sociaux et du poids terrible qu’ils représentent. Il suffit, pour s’en convaincre, de relire la « Lettre de Stans » de Pestalozzi : il y décrit des enfants complètement embourbés dans « la fange, la grossièreté, la sauvagerie et le délabrement » (1) sur lesquels nul n’aurait rien misé. Et, pourtant, avec eux, il va engager une DEMARCHE éducative très largement inédite à l’époque – à bien des égards, Stans pourrait apparaître comme la première ZEP ! – grâce à laquelle, par la combinaison d’une extrême bienveillance et d’une extrême exigence, il va progressivement faire émerger des sujets capables de prendre des responsabilités et d’assumer leurs propres actes.

 

Ainsi voit-on d’abord Pestalozzi attacher une grande importance à l’organisation de « l’environnement éducatif » – un peu à la manière de Makarenko qui ne cessera de répéter : « L’enfant est malade, soignez le milieu. » –, puis il prend le parti de « tenir toujours leur activité en éveil », luttant ainsi contre toutes les formes de désœuvrement et les tentations de laisser-aller. Il est là, présent, sans jamais s’apitoyer sur quiconque, mais à la recherche inlassable de l’action qui va mobiliser chacun, observant que « tout ce qui lui fait dire "J’en suis capable !", il le veut ». Pestalozzi n’hésite pas, pour autant, et très régulièrement, à proposer des exercices collectifs pour apprendre à tous à fixer leur attention et à forger leur volonté. Il enseigne minutieusement la lecture, mais aussi les règles de l’hygiène ou les principes de l’architecture. Il développe l’entraide systématique entre les enfants dans tous les domaines. Et puis, jamais il ne leur parle de façon démagogique « pour se mettre à leur niveau » : il s’exprime avec eux de manière exigeante, les invitant ainsi à dépasser langage médiocre dans lequel ils ont tendance à s’enfermer. Plus encore, et de manière obstinée, il se fait un devoir d’ « exiger en tout la perfection ». Ainsi, face à ce qu’il avait décrit comme « l’extrême dégénérescence de la nature humaine », il adopte un comportement, tout à la fois lucide et volontariste, une démarche qui permet à l’individu, grâce à l’action conjuguée de l’éducateur et de ses pairs, à la mise en activité accompagnée et exigeante, à la formation de la volonté et à l’interpellation constante pour qu’il s’exhausse au-dessus de lui-même, d’engager un véritable processus d’ « individuation » (2).

 

Ainsi l’action pédagogique, loin des effets de manches des rhéteurs en tous genres, se coltine-t-elle la difficile entreprise de faire émerger « la liberté d’un sujet » à partir d’un individu social très largement déterminé et dont le destin pourrait apparaître écrit à l’avance. Elle dispose, pour cela, de trois leviers essentiels : l’inscription dans un collectif où le sujet peut contribuer à la réussite du projet commun par les responsabilités qu’il prend, la transmission de savoirs qui lui permettent de déconstruire ses préjugés – y compris sur ses propres « limites » ou ses prétendues « incapacités – et le travail incessant sur l’imputation de ses propres actes à travers une « pédagogie de contrat » : « Voilà à quoi nous nous engageons ensemble… et je ferai alliance avec toi si tu tentes de te dépasser. »

 

Le débat public sur l’école et l’éducation est souvent désespérant. On y bégaye encore plus qu’ailleurs, si c’est possible ! Mais les bègues y manquent terriblement de cette modestie qui nous les rend sympathiques dans la vie quotidienne. Ils conjuguent ici les lieux communs éculés et l’arrogance hautaine des « sachants », enfermés dans leurs dogmes et campant sur leur posture. Certes, on peut reprocher aux pédagogues de ne pas aller très vite… mais au moins ils avancent, loin de certains débats médiatiques qu’on devrait maintenant se résigner à mettre au musée Grévin.

 

Philippe Meirieu

NOTES : 

(1) http://www.meirieu.com/PATRIMOINE/lettredestans.pdf

(2) Je reprends volontiers à mon compte la définition de ce terme (à ne surtout pas confondre avec « individualisation ») telle qu’elle est formulée dans le dictionnaire d’Ars Industrialis : http://arsindustrialis.org/individuation

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 17 avril 2015.

Commentaires

  • Azertyman, le 19/04/2015 à 15:37
    Le propos de Mérieu est intéressant, mais élude bien trop vite certains reproches majeurs faits à la sociologie, reproches pourtant intimement liés à la position du « camp libre arbitre ». Une fois de plus, Mérieu réduit la position adverse pour mieux l'invalider.

    1. La sociologie, elle n'est pas la seule science, n'a cessé de participer à l'étouffement dans l'éducation, de l'idée même de politique au profit dune conception de pilotage, de gestion, de management, dans un carcans technocratique, croulant sous l'évaluationnite, l'administrationnite, la LOLF et autres comiqueries. Qu'est devenu dans cette grave affaire, le sujet pensant du camp « libre arbitre » dont parle justement plus haut Philippe M. ? Ce sujet qui décide, lorsqu'aujourdhui, le pilotage ne reconnait plus comme sujet pensant que les choses qui nous parlent et nous disent comment agir ! Ce n'est pas simplement la question de la responsabilisation de fauteurs de troubles dont il s'agit ici, mais de celle de tout intervenant dans l'éducation nationale réduit au rang d'exécutant. Rangeons nos oeillères et lisons « La politique des choses » de JC Milner.

    De l'autoritarisme des pères, nous sommes passés à l'anesthésie scientifique. La manifestation du 11 janvier, objet du débat plus haut, pouvait apparaitre comme un sursaut plus global contre cette culture technocratique mortifère.

    2. La critique du camp du « libre arbitre » à l'encontre de la sociologie bourdieusienne porte sur la critique, par Bourdieu et d'autres, d'une certaine culture comme étant un simple leurre, une fausse culture un outil de classe bourgeois, de sélection. Quelle confusion !...

    Au final, les philosophes « classiques » ne sont pas contre la science, la sociologie, ce serait ridicule, mais :
    1. contre l'idée que le réel puisse nous dire à lui seul comment agir.
    2. contre l'idée qu'une certaine culture serait uniquement un outil de domination.

    Cordialement.


  • Azertyman, le 18/04/2015 à 20:30

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