Quels débuts pour les enseignants ? 

La massification de l'enseignement a-t-elle fondamentalement modifié le métier enseignant et par suite l'entrée dans le métier ? Est-on en train de passer de la vocation à un métier comme un autre ? Comment éviter les démissions et encourager le maintien dans le métier ? Ces questions sont abordées dans le dernier numéro (74) de la Revue de Sèvres coordonné par Patrick Rayou et Jean-Pierre Véran, un IPR honoraire. Mais à la façon particulière de cette revue : c'est à dire à travers des études de cas dans une dizaine de pays aussi différents que la France, la Suisse, le Niger, la Mauritanie ou l'Argentine et la Chine. Si quelques traits communs se dégagent, la revue n'en tire pas de conclusion sur ce que cela signifie en terme de management des enseignants.  Et c'est dommage.

 

Du hussard noir au salarié

 

 Entre-t-on aujourd'hui dans le métier enseignant comme hier ? Une belle analyse est fournie par un article suisse qui montre des parcours différents. Il y a le chemin tout droit qui conduit le bon élève au nouveau prof. Il y a aussi le parcours indirect du salarié qui finit par opter par devenir enseignant après quelques désillusions. Il y aussi l'enseignant auxiliaire d'occasion, dans l'attente d'un métier à costume en   Afrique ou d'une paye plus intéressante dans le Nord.

 

En même temps partout on a élevé et le besoin d'enseignants, avec la massification, et les exigences dans leur formation. Résultat : on n'arrive pas à recruter assez d'enseignants et on se replie sur des enseignants de seconde zone qui se retrouvent dans les établissements populaires. Une situation qui génère des inégalités dans le système.

 

Jean-Pierre Véran y voit un déclin de la vocation qui s'inscrit dans un déclin général de l'institution. Les "hussards noirs" auraient eu une vocation civique liée à l'idée qu'en enseignant on transmet des connaissances et on renforce la République. Avec la massification on aurait fait effondrer ce modèle. Le passage de "l'instituteur" , gardien des institutions, au professeur des écoles "ne serait pas qu'un changement d'étiquette. L'instituteur qui institue le citoyen devient un professeur comme les autres".

 

L'empreinte du New Public Management

 

C'est un peu court comme explication et cela gomme la dimension sociale liée à l'accroissement du nombre des instituteurs. Le bon vieux temps des hussards noirs est aussi celui de l'apparition des employés d'Etat dans les villages. Il n'y a pas que l'instit . Il y a aussi le postier, le gendarme. Tous servent la République. L'école est l'instrument qui donne accès à ces métiers qui permettent d'arracher à la glèbe des fils de paysans. L'attachement à la République n'est pas désincarné. Il est lié au progrès social et matériel que permet la République.

 

Les mécanismes décrits dans la Revue (nouveaux parcours, inégalités) ne relèvent pas de la crise morale mais bien d'un nouveau management, le New Public Management (NPM), qui s'est imposé partout.. C'est dommage que le numéro ne donne pas cette clé de lecture. On renverra donc à l'analyse de Florence Lefresne et Robert Rakocevic qui montre comment le NPM en remplaçant l'élève par le client,  a élevé le niveau d'exigence attendu des enseignants. Du coup, partout on a bien ces pénuries d'enseignants  qui aboutissent à ce qu'au final paradoxalement le niveau moyen des enseignants diminue. C'est aussi ce modèle qui alimente le paradoxe de la déprofessionnalisation des enseignants alors qu'on attend d'eux davantage de compétences professionnelles.

 

Les démissions enseignantes

 

"Devenir enseignant n'est pas problématique c'est le rester qui pose question", note la revue. A travers les articles apparait la question des démissions enseignantes, que la revue préfère appeler "le décrochage des enseignants". Dans le contexte de pénurie enseignante ces démissions, qui se situent principalement à l'entrée dans le métier, sont un gachis qui devient intolérable. On remarquera que le problème ne se pose pas dans les mêmes termes selon les pays. Selon Per Lindqvist (2014), reprenant des données OCDE, le taux de départ dans les 5 premières années est inférieur à 5% en France et Allemagne quand il touche 30 à 50% des nouveaux enseignants aux Etats-Unis et au Royaume Uni. Le passage de 1 à 3% des stagiaires en France pour la seule année 2015-2016 est à resituer dans ce contexte.

 

Comment faire rester dans le métier ? La revue donne de nombreux exemples du surtravail que doivent fournir les nouveaux enseignants. Par exemple , au Rwanda, les enseignants doivent s'adapter à 3 référentiels différents et 3 langues d'enseignement. Elle montre aussi à quel point l'entrée dans le métier peut être un choc : beaucoup de rêves se brisent devant la réalité de la classe. Les nouveaux enseignants, comme le montre l'article proposé par l'Ocde, ont moins confiance dans leurs capacités. Ils ont plus de mal à gérer la classe. La question de leur accueil dans les établissements est donc posée. Un article est d'ailleurs consacré à l'accueil, ou son absence,  dans les établissements français.

 

Quels programmes d'accompagnement ?

 

La revue donne peu d'exemples positifs. Il y en a pourtant. Ainsi aux Pays Bas les futurs enseignants font un stage long et rémunéré en établissement durant leurs études.  Ceux ci s'impliquent davantage dans la  formation des professeurs. La plupart des établissements ont un enseignant expérimenté tuteur des petits nouveaux. En Ecosse le tuteur passe au  moins une demi journée par semaine avec le nouveau professeur. Mais les études américaines montrent aussi que le maintien dans le métier dépend d'abord de la paye.

 

On appréciera dans la revue la variété des exemples donnés. Les 9 pays font un kaléidoscope unique et passionnant. On aurait aimé des synthèses plus fournies qui permettent de donner du sens au tableau pointilliste de ce numéro.

 

François Jarraud

 

Le sommaire

Revue internationale d'éducation de Sèvres , n°74.

 

Lefresne Rakocevic

Sur les démissions enseignantes

Per Lindqvist

Que faire pour retenir les enseignants ?

Attirer former retenir les enseignants

Les programmes d'initiation des enseignants en Europe

 

 

Par fjarraud , le vendredi 19 mai 2017.

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