Professeurs et chefs d’établissement : une relation bonne, mais fragilisée 

La relation entre les professeurs et leur hiérarchie de proximité constitue l’un des sujets les plus brûlants pour la politique éducative. La volonté du candidat Macron de développer l’autonomie des établissements du second degré la mettra inéluctablement à l’épreuve. Des données nouvelles nous permettent de confirmer nos analyses sur l’assentiment global des professeurs au rôle des chefs d’établissement (CE) (1), mais aussi de mentionner la dégradation de ce rapport.

Une relation vécue positivement par les professeurs…

 

Dans le questionnaire représentatif Militens (réalisé par le CERAPS Lille avec le soutien de la DEPP) (2), nous demandons aux professeurs de qualifier leur relation actuelle avec leur chef d’établissement. Les professeurs ne sont que 31 % à afficher des sentiments anti hiérarchiques, en qualifiant cette relation de « conflictuelle » ou d’« administrative, de contrôle ». Cette dernière modalité (27 % des réponses) peut autant indiquer une indifférence (un rapport bureaucratique au chef) qu’une certaine défiance (celui-ci a pour fonction de me surveiller). À l’opposé 54 % des enseignants emploient un vocabulaire positif pour qualifier cette relation, qui est soit « basée sur l’écoute et l’échange », soit « amicale, de confiance ».

 

 

 

Ce résultat a de quoi satisfaire les CE. Il n’est pas si étonnant, car les enseignants bénéficient d’un rapport hiérarchique peu autoritaire (3) . Le pouvoir de leurs chefs directs repose plus sur la persuasion que sur l’imposition. Les enseignants vivent une tension entre l’attachement à leur autonomie professionnelle et le besoin de renfort extérieur dans l’exercice d’un métier de plus en plus difficile. On pourrait comparer avec la situation d’un centre de soins, dans lequel la hiérarchie de proximité, occupée par des tâches de gestion sur ordinateur, n’a plus le temps de dialoguer avec les personnels : Mathieu Detchessahar et Anouk Grevin estiment que « les salariés souffrent beaucoup plus, finalement, de l’absence de management que de sa trop grande présence »(4).   À EDF, les agents sont satisfaits à plus de 80 % de leur n+1, parce qu’ils naturalisent le besoin d’encadrants et que leurs chefs directs les contraignent moins et les aident plus que la hiérarchie plus éloignée (5) .

 

…à condition de ne pas modifier les équilibres

 

Cette question porte sur un vécu objectivable, soubassement d’une relation subjective. Le ton change lorsqu’on passe aux principes : les professeurs s’opposent massivement à l’idée de « renforcer le rôle pédagogique des chefs d’établissements (visites dans les cours, notation pédagogique…) ». 44 % y sont très défavorables et 28 % plutôt défavorables. Ce consensus contre une éventuelle extension du pouvoir de la hiérarchie provient notamment de l’embarras que celle-ci éprouve lorsqu’il faut satisfaire la demande d’accompagnement exprimée par le personnel. En effet, 48 % des enseignants (dont 24 % vraiment mécontents) dénoncent le « manque de soutien » de la hiérarchie, au sens large, en incluant les inspecteurs disciplinaires et le reste de l’institution, peu populaire. Mais cette critique est rejetée par l’autre moitié du corps, alors que dans cette liste de difficultés professionnelles, six recueillent de larges majorités : le rapport aux élèves, l’augmentation des réunions, la multiplication des réformes... Pour apprécier le travail de la hiérarchie, le vécu des répondants joue un rôle majeur : une partie conséquente des enseignants ne la sollicite guère (6) …

 

La profession ne pense d’ailleurs pas que la problématique hiérarchique revête un caractère impérieux, malgré la persistance de rumeurs attribuant au nouveau ministre la volonté de renforcer les pouvoirs des CE. Lorsqu’on demande de classer les revendications syndicales prioritaires, la proposition « une hiérarchie qui respecte l’autonomie des enseignants » ne suscite pas un enthousiasme débordant. En cinquième position (sur 7), elle est supplantée par des demandes quantitatives (salaires, nombre d’élèves) et pédagogiques (changement profond du système éducatif, formation professionnelle…). Le score (moyenne pondérée en fonction du classement) de cette revendication est de 10/20, témoignage d’un écho moyen. Tant que le statu quo sera maintenu, les professeurs ne jugeront pas urgente une intervention syndicale sur le management.

 

Une profession clivée

 

Cependant, en examinant plus finement les résultats, on constate que des enseignants ne sont pas du même avis.

 

Un groupe très minoritaire (4 %) se déclare en conflit avec les CE et se montre plus cohérent dans ses appréciations : à 79 %, il est très défavorable au renforcement du rôle de la hiérarchie et considère qu’elle ne les soutient pas. Cet aspect est corrélé aux difficultés professionnelles que semblent vivre ces enseignants, deux fois plus nombreux à se déclarer insatisfaits de leur métier (47 % contre 25 % en moyenne). Ils placent la priorité de l’action syndicale sur ce terrain (32 % classent la question hiérarchique en premier et 34 % en second). Ce groupe ressent un besoin de protection, qui se manifeste par une plus grande propension à se syndiquer (+ 16 points). D’ailleurs, les militants consacrent un temps proportionnellement plus important à défendre cette catégorie d’enseignants, en faisant appel aux strates administratives supérieures : rectorats voire ministère.

 

 

 

Symétriquement, un groupe plus conséquent (13 %) déclare une relation « amicale, de confiance » avec le CE. Comme le montre la thèse en cours de Léa Palet, certains de ses enseignants entretiennent des rapports étroits avec leurs chefs, qui débordent de la sphère professionnelle. Logiquement, les personnels jamais syndiqués sont surreprésentés (+ 6 points) et cette catégorie rejette moins le renforcement du rôle du CE (- 6 points). Cependant, elle n’est pas acquise à la cause d’un management plus vertical (66 % sont hostiles tout de même), car elle puise sa satisfaction dans sa proximité relationnelle avec l’autorité. Ces enseignants sont beaucoup plus fréquemment des hommes (figure 1) : des rapports plus étroits avec le management constituent l’un des facteurs à l’origine des différences sexuées de carrière.

 

 

 

 

Hypothèses sur la dégradation de la relation

 

Un sondage IPSOS/SNES réalisé en mars 2018 (603 enseignants interrogés) montre une forte augmentation du sentiment que « les CE interviennent trop dans le domaine pédagogique au détriment de la liberté des enseignants ».  Le soutien à cette proposition est passé de 17 % à 40 % en quatre ans ! Certes une majorité d’enseignants la rejette encore, mais l’idée que « le CE joue un rôle important dans l’augmentation de la charge de travail » est aussi approuvée par 70 % des professeurs (+ 10 points). Comment expliquer la fragilisation  spectaculaire de l’image des CE auprès de leurs subordonnés, qui concorde avec la hausse des conflits liés au management constatée par le SNES-FSU ?

 

Le contexte politique a peut-être joué : les résultats apaisés du sondage CSA/SNES de 2014 auraient été influencés par l’action de Vincent Peillon, un ministre issu de l’enseignement secondaire, qui comprenait sa culture. Mais l’hypothèse la plus évidente repose sur l’affrontement généré par la réforme du collège en 2016-2017, rejetée par les professeurs et soutenue par les CE. Philippe Tournier, secrétaire général de leur principal syndicat, le SNPDEN UNSA, n’a-t-il pas ouvert son congrès en déclarant que cette réforme a provoqué « une crise qui a profondément marqué nos collèges, dont les traces sont loin d'avoir disparu » (7)  ? Toutefois, l’évolution des opinions entre professeurs de collège et de lycée est strictement parallèle, au lieu d’être plus importante chez les premiers. Même si le durcissement des relations au collège a forcément un écho au lycée, du fait de la circulation des enseignants, il faut chercher d’autres raisons.

 

Nous examinerons donc prochainement une analyse plus structurelle, celle de l’éventuel impact du New Public Management dans l’éducation.

 

Laurent Frajerman

Chercheur à l'institut de recherches de la FSU et au Centre d'Histoire sociale de Paris I

 

NB : une version remaniée de cet article bientôt dans The Conversation

Notes

1  https://theconversation.com/les-professeurs-francais-sont-ils-prets-a-etre-manages-80084

2  http://institut.fsu.fr/Militens-Une-recherche-sur-le-rapport-a-l-engagement-des-enseignants-et-l.html

3  https://www.cairn.info/sociologie-des-chefs-d-etablissement--9782130608516-p-1.htm

4  http://www.annales.org/gc/2009/gc98/grevin.pdf

5  https://www.cairn.info/revue-de-l-ires-2013-1-page-3.htm

6  https://journals.openedition.org/rfp/pdf/459

7  http://www.snpden.net/direction/pdf259/direction259.pdf

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 31 août 2018.

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