Mélanie Veyret : Enseigner à distance, cela s’apprend  

Peut-on du jour au lendemain devenir enseignant.e à distance ? Mélanie Veyret est professeure de SVT et référente numérique en collège, formatrice académique au numérique dans l’académie de Rennes, tutrice pédagogique sur un parcours de formation de concepteurs pédagogiques numériques, cheffe de projet en « digital learning » dans une entreprise privée. Ce point de vue lui permet de déployer une vision panoramique de l’enseignement à distance que la situation actuelle nous invite à mettre en œuvre : comment mieux prendre en considération le public cible, choisir les bons outils, s’adapter à la génération smartphone, scénariser, accompagner, rendre autonome, évaluer … Les difficultés rencontrées dans cette situation d’urgence sont porteuses de leçons et de défis pour l’Éducation nationale : par exemple renforcer la formation des enseignant.es pour leur permettre de développer habileté et culture numériques ? Entretien éclairant …

 

C’est dans une situation d’urgence que beaucoup d’enseignants explorent actuellement l’enseignement à distance : cela vous semble-t-il comparable avec ce qu’on nomme « digital learning » ?

 

Les enseignants se trouvent dans une situation d’enseignement à distance forcée, de crise, d’urgence, non préparée, non préparable et désignée sous le terme « continuité pédagogique ». Cette continuité consiste, au moins dans un premier temps, à créer et conserver un lien à distance avec les élèves et à faire en sorte qu’ils conservent un lien avec les apprentissages, en proposant des activités numériques, ou non. On est donc très loin de ce qui constitue un projet de digital learning et des conditions habituelles de déploiement, parmi lesquelles : analyse du projet, organisation, scénarisation (ciblage des objectifs pédagogiques ou encore choix des modalités d’apprentissage),  diffusion du dispositif et évaluation du projet…

 

L’Éducation nationale était-elle prête selon vous à une telle situation ?

 

Certains semblent penser qu’on aurait pu ou dû penser et analyser cette situation pédagogique a priori. J’envie un  tel  don  de clairvoyance, je l’avoue. D’autres arguent que le projet a été mal géré… Mais quel projet ? Le projet de l’Éducation Nationale n’a jamais été de passer l’ensemble des enseignements primaire et secondaire du présentiel au tout distanciel en quelques jours ! La décision de confiner a été soudaine et a pris les acteurs au dépourvu devant une situation qui est, pour le moins, inédite. Dans tout projet de digitalisation de la formation ou de l’enseignement qui se respecte, la première étape est l’analyse du projet… et notamment l’identification des risques et leur gestion. Dans le cas présent, évidemment, cette phase d’analyse n’a évidemment pas eu lieu. Il est évident que la situation aurait certainement été tout autre si l’on avait pu disposer ne serait-ce que de quelques jours pour analyser un peu plus froidement la situation, pour imaginer un scénario d’accompagnement au changement un peu plus étayé… Ainsi, on se retrouve à gérer des risques a posteriori, même si les risques étaient identifiables a priori. En d’autres termes, la maison s’est mise à brûler contre toute attente et on a commencé à se demander où était l’extincteur (voire parfois à le fabriquer) et comment s’en servir, sans même l’avoir acheté !

 

Quelles difficultés se présentent dans le contexte actuel ?

 

Je trouve cette période passionnante, elle constitue un beau challenge professionnel, mais elle est aussi difficile.

 

En tant que formatrice aux pratiques pédagogiques du numérique et référente numérique de mon établissement, c’est une avalanche de demandes, de questions, de formations à réaliser, de process à imaginer et à mettre en place.

 

En tant qu’enseignante, assurer la continuité pédagogique n’est pas une sinécure, je ne m’en cache pas. Difficile de tisser ce lien social et pédagogique avec mes élèves, des collégiens de 4e. La distance s’est pour un certain nombre d’élèves transformée en absence, ce qui ne devrait a priori pas être le cas dans un enseignement à distance tutoré…  Pourtant, je sais que l’enseignement à distance ou hybridé fonctionne, j’en suis une ardente défenseuse… J’ai la maîtrise des usages et des outils du numérique, je connais la posture adéquate de l’enseignant à distance, je sais scénariser un cours destiné à être dispensé à distance… En outre, mes élèves sont des utilisateurs familiers des espaces numériques, habituellement utilisés en présentiel. Je n’imagine même pas la difficulté que cette situation représente pour les enseignants qui sont éloignés de ces problématiques… Rassurez-vous quand même, dans d’autres contextes, j’y parviens plus facilement. Les raisons sont bien ailleurs…

 

En tant qu’ingénieure pédagogique numérique, j’avoue un certain agacement ces derniers temps car j’estime que la situation met à mal la réalité de nos pratiques professionnelles réelles… On peut ainsi lire ou entendre que « l’enseignement à distance : ça ne fonctionne pas », certains considérant que ce que pratiquent les enseignants constitue réellement un projet d’enseignement à distance…Ou alors que « C’est magique et ça ne prend pas de temps » : il suffit d’envoyer un lien ou un pdf. La réalité est évidemment toute autre.

 

Dans l’enseignement à distance, il s’agit de s’adapter au mieux à son « public cible » : quelles sont les difficultés particulières quand il s’agit d’élèves pas forcément équipés, préparés ou motivés ?

 

Dans un projet de digitalisation de la formation ou de l’enseignement, l’analyse du public cible passe habituellement par l’identification de son âge, de ses habitudes, de sa maturité numérique, des terminaux de lecture auxquels il a accès… notamment pour contrecarrer les « risques » potentiels, parmi lesquels on retrouve régulièrement la motivation et l’autonomie.

 

Concernant la motivation, un certain nombre de mes 4èmes  adopte un « flegme adolescent » déjà en présentiel, qui plus est dans une discipline, les SVT, considérée comme « mineure ». Leur motivation intrinsèque avoisine parfois le 0, surtout à 8h30 ! Pas pour tous, heureusement… mais disons que compter uniquement là-dessus pour envisager qu’ils se mettent au boulot tout seul, spontanément… C’est un peu ambitieux ! Pour peu que les facteurs de motivation extrinsèques, comme le soutien des parents, ou la carotte de la note (à mon grand regret !) ou de l’examen, n’existent pas ou plus… On se retrouve avec des élèves aux abonnés absents. Ce constat soulève une question bien plus large du sens de l’école, de la scolarité, de l’envie d’apprendre… et qui, dans ce contexte nous est renvoyée à la figure à pleine vitesse.

 

Concernant l’autonomie, elle dépend là aussi de l’âge, au moins partiellement… Il ne s’agit pas de dire que l’autonomie est un prérequis aux apprentissages, et encore moins à distance, mais que dans cette situation, c’est un levier facilitateur. On constate ainsi sans surprise que lorsque les usages du numérique sont familiers aux élèves et aux enseignants, autrement dit, qu’ils s’en sont emparés avant le confinement, la transition vers le « numérique comme passage obligé » est moins difficile. Les élèves qui parviennent à se mettre au travail seuls, avec méthodologie, sont aussi bien moins démunis face à cette situation.

 

L’origine et le niveau social des élèves est également un facteur à prendre en compte. Un certain nombre n’ont pas accès aux outils numériques ou à internet, pour des raisons géographiques ou budgétaires. Là encore, sans surprise, on retrouve à distance ce que l’on peut observer en présence : les inégalités en matière scolaire. Une classe est un petit échantillon de notre société, dans laquelle on retrouve toutes les composantes individuelles et collectives… Des différences qu’on a bien du mal à gommer et que le numérique a même tendance à amplifier.

 

Pour mener à bien l’enseignement à distance, le choix d’outils adaptés vous semble-t-il essentiel ?

 

Pour certains, la baguette magique passe par l’outil, LE fameux outil. Cela bourgeonne actuellement partout : « Venez essayer mon outil machin gratuitement », « Accès gratuit à telles fonctionnalités », « Venez par ici, je vais vous former à… »… On espère juste que ce soit dénué d’arrière-pensées commerciales et par pure logique de solidarité dans un contexte difficile…Les outils, c’est bien, mais c’est loin d’être l’essentiel : ils ne peuvent pas être découplés du contexte d’utilisation et de l’accompagnement mis en place dans leur déploiement.

 

Lesquels préconisez-vous ?

 

L’Éducation nationale a des outils, je dirais même ses outils. En tous cas, ceux qui pourraient suffire à ses enseignants pour pratiquer la continuité pédagogique : ENT, Moodle, outils de classes virtuelles… Il a fallu certes dimensionner les infrastructures durant les premiers temps, évidemment. Quelle entreprise doit gérer des millions de connexions à un outil ? Il a fallu un peu de temps, de l’énergie et une sacrée dose de travail de la part des équipes techniques académiques. Mais ils ont fait le job et un pas de géant a été fait en la matière dans l’Éducation Nationale à ce sujet. Cette période a également été l’occasion de penser à de nouveaux outils, ou de faire évoluer certains…

 

L’Éducation Nationale n’est pas un marché ou une entreprise comme une autre, et à mon sens ne doit pas le devenir… Les enseignants sont garants des droits de leurs élèves et ils ne peuvent pas faire une croix dessus sous prétexte que l’outil est facile ou disponible. Enseigner avec le numérique dans l’Éducation Nationale, plus que partout ailleurs, c’est garantir un cadre unifié et protecteur pour les utilisateurs, élèves comme parents. Autrement dit, pas de création de comptes élèves à gogo qui multiplient les login et mot de passe ou d’utilisation incertaines de données personnelles… Nos élèves ont de plus besoin d’une uniformité concernant les outils. Il y a 10 enseignants dans une équipe pédagogique et si chacun y va de son outil favori, il est juste impossible, et pour les élèves, et pour les familles de s’y retrouver. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé durant les premiers jours d’euphorie avant que les équipes pédagogiques se recentrent et proposent des outils uniformisés et si possible, connus et utilisés par les élèves avant le confinement.

 

Cela ne veut pas forcément dire que les outils « privés » n’ont pas leur place dans notre écosystème d’outils institutionnels… Certains ont compris ces contraintes. Par exemple Pearltrees Edu s’inscrit dans une démarche qui permet à l’Éducation Nationale de proposer ce service tout en garantissant le cadre nécessaire aux usages. Mais il est clair que la débauche de propositions d’outils, d’accompagnement de différents acteurs complètement extérieurs à l’EN, et donc pour un certain nombre non pertinents, car méconnaissant le contexte ou les contraintes ou péchant par excès d’optimisme, ont ajouté du flou au flou et ont rendu le travail d’accompagnement des formateurs de l’Éducation Nationale encore plus compliqué que ce qu’il était déjà.

 

Ne faut-il pas adapter l’enseignement à distance quand la cible est la « génération mobile », la « génération smartphone » ?

 

Effectivement, de moins en moins de foyers sont équipés d’ordinateurs… alors que les élèves sont presque tous munis d’un téléphone portable. Pourtant, cet outil est rarement pensé et considéré comme un outil pédagogique de premier ordre… Dans beaucoup d’établissements, les enseignants ne sont pas en mesure de savoir, ou tout au moins ne l’étaient pas en début de confinement, quels sont les outils dont disposent les élèves pour consulter les cours. À quelle fréquence ? Pour quelle durée possible ? Il sera nécessaire dans le futur d’avoir un état des lieux en la matière. Une réflexion concernant le BYOD est à réenvisager en intégrant les téléphones portables dans les pratiques de classe en présentiel : faire des photos, déposer un document sur un ENT… aurait permis de gagner en efficacité durant cette période difficile. Au lieu de quoi, beaucoup d’enseignants n’ont pas du tout intégré cette problématique pour concevoir des activités durant cette période, considérant, souvent à tort, qu’un ordinateur est présent dans les foyers. Beaucoup d’élèves ont quant à eux, découvert les potentialités de leur téléphone comme outil pédagogique, à la maison et sans accompagnement. Il faudrait également que les outils proposés aux enseignants deviennent plus adaptatifs et réellement utilisables dans la réalité des usages mobiles.

 

En quoi vous semble-t-il important de développer chez tous les acteurs une véritable culture numérique ?

 

Généralement, dans un projet de digitalisation des contenus d’enseignement ou de formation, on s’assure que les compétences numériques nécessaires au déploiement du dispositif soient un minimum acquises, ou on fait en sorte de pallier le problème en amont. Dans cette situation, impossible, évidemment… Ou insuffisamment développé tout au moins. Cet épisode permet de prendre pleinement conscience du niveau de culture numérique « de base » de notre société : la fracture numérique d’usage est grande, chez les enseignants, chez les élèves mais aussi chez les parents. Constat : beaucoup sont éloignés des pratiques numériques « basiques » et dans les premiers temps, j’ai mis en place un accompagnement au changement dans l’urgence, très loin du pédagogique. Comprendre : j’ai fait « hotline » au moins durant la première semaine, pour régler des problèmes liés à de la culture numérique n’appartenant pas au champ du numérique pédagogique : se servir d’un mail, utiliser une adresse professionnelle, vider le cache d’un navigateur… Dans les établissements scolaires, la certification Pix pour les élèves est en cours de mise en œuvre. Il s’agit grâce à des tests en ligne de certifier des compétences numériques, autour d’un certain nombre de domaines, et dont la maîtrise est apparue comme clairement essentielle lors de cette crise… La crise est donc une bonne piqûre de rappel pour réaffirmer la nécessité d’envisager de mettre les bouchées doubles autour du développement de ces compétences pour nos élèves grâce à des activités pratiquées dans les enseignements. Et de réaffirmer que non, nos élèves ont beau avoir baigné dans le numérique, ce ne sont pas des « Obélix » du numérique, ils ne sont pas « tombés dans la marmite » : cela ne suffit pas pour qu’ils s’imprègnent des pratiques numériques nécessaires pour exercer une citoyenneté numérique éclairée.

 

La formation au numérique des personnels de l’Éducation Nationale vous paraît-elle adaptée ?

 

En Bretagne, je peux attester que la formation au numérique pour les enseignants est possible et délivrée par un réseau de formateurs compétents et qui s’investissent au quotidien pour faire avancer cette cause. J’imagine qu’il puisse en être de même dans les autres académies.

 

Depuis quelques années, c’est un de mes cœurs de métiers que de former les enseignants au numérique pédagogique. Le constat que je peux faire, même s’il paraît un peu amer, est que nous ne parvenons à former et à faire évoluer professionnellement sur ces pratiques que des personnes qui sont déjà sensibilisées à cette thématique. Les formations n’étant pas obligatoires, ce sont toujours un peu les mêmes que l’on rencontre. Nous ne touchons habituellement pas les personnels qui en auraient le plus besoin. Les mails de propositions de formation partent à la corbeille… quand ils sont lus. Ce sont ces personnes que nous retrouvons le plus en difficulté ces derniers temps et pour lesquelles il nous est difficile d’intervenir pour de l’accompagnement en urgence. À l’avenir, trouver le moyen de faire évoluer les pratiques de ces personnels sera forcément une question à soulever, en envisageant des formations au numérique « basique » avant d’être pédagogique.

 

D’autres enseignants, qui disposent d’une maîtrise plus importante dans ce domaine, ne tentent pas pour autant de l’intégrer à leur pédagogie, certains arguant, parfois à juste titre, que la mise en place d’outils numériques est si compliquée avec les élèves, que cela constitue juste une perte de temps injustifiée. Ces personnels-là se sont montrés ces derniers jours plus « ouverts » à la découverte de nouvelles pratiques ou d’outils… Même si parfois, les réactions sont surprenantes : « Ah bon, on a un Moodle dans l’établissement ? », « On peut envoyer des QCM avec Pronote ? », « Je n’ai jamais autant appris en numérique que depuis je bricole des choses en confinement »… Du besoin naissent les nouvelles pratiques… qui elles-mêmes font naître de nouveaux besoins…

 

En réalité, il est un peu tard : découvrir les outils, s’y former, concevoir des ressources, développer de bonnes pratiques professionnelles, déployer auprès des élèves tout en les accompagnant, à distance, aux nouvelles pratiques, cela me paraît un peu ambitieux en ces temps de crise… Mais on va dire que cet intérêt et ces découvertes sont toujours mieux que rien, que cela peut être un nouvel élan pour l’avenir… Même si je n’en suis pas encore persuadée… Combien sont ceux qui feront une overdose de numérique à la sortie de cette crise ? Combien sont ceux qui feront vraiment évoluer leurs pratiques en intégrant réellement le numérique pour dépasser le palier 1 du modèle SAMR ?

 

Quelles voies vous sembleraient intéressantes pour améliorer le système de formation au numérique ?

 

En tant que formatrice, s’imposent à moi deux pistes de réflexion : comment faire en sorte que ce besoin ressenti en situation d’urgence trouve du sens dans une situation plus classique (et moins confinée) d’enseignement ? Comment accompagner les enseignants au plus près de ce qu’ils rencontrent sur le terrain ?

 

Cela passe à mon avis par la nécessité de former les enseignants davantage dans des dispositifs hybrides, s’étalant sur plusieurs mois et moins en « one shoot ». Les enseignants doivent pouvoir faire des allers/ retours entre des phases de formation présentielles et distancielles et des phases de mise en place des nouvelles pratiques dans leur classe. Cela ne dépend pas que du  bon vouloir des formateurs malheureusement et nécessiterait une réelle ingénierie de formation à grande échelle dans cette optique…

 

Les référents numériques, présents dans chaque établissement, constituent un maillage essentiel dans la communication autour du numérique pédagogique et du copilotage du projet numérique en établissement avec les chefs d’établissements. On constate, sans surprise, que plus le rôle de RRUPN est investi, plus la situation en établissement pour les collègues en termes de numérique pédagogique a été aisée : aide pédago-technique, relais de formation, relais des communications institutionnelles (proposition de formations, d’outils…), soutien au chef d’établissement… sont autant d’atouts pour gagner en souplesse et en efficacité ces derniers temps.

 

L’autre piste à envisager est une formation plus approfondie des chefs d’établissement aux outils et pratiques du numérique pédagogique, à la demande d’ailleurs de certains d’entre eux. Sans un chef d’établissement qui a pleinement investi son projet de numérique pédagogique, c’est à mon avis peine perdue que d’essayer d’entraîner les enseignants dans cette démarche.

 

Par ailleurs, le réseau de formateurs académiques (Résentice) dont je fais partie, a beaucoup œuvré ces derniers temps. Il s’est évidemment organisé pour proposer aux enseignants, à la  fois de l’accompagnement aux pratiques pédagogiques et de l’accompagnement au changement, dans l’urgence. Il sera dans l’avenir intéressant de dresser le bilan du fonctionnement de ce réseau, notamment en termes d’organisation et de visibilité. La production de ressources est grande ; le personnel compétent, volontaire et réactif… Comment faire notamment pour qu’il puisse rencontrer davantage son public en temps « normal », gagner en structuration et mieux communiquer concernant les ressources proposées et les outils disponibles ?

 

Quelles difficultés et quels conseils pour le tutorat à distance ?

 

Le rôle de tuteur à distance est en fait un rôle qui déstabilise les personnes qui n’ont pas l’habitude de l’exercer. Il diffère de celui d’enseignant dans le sens où il ne s’agit plus, uniquement, de transmettre mais d’abord d’accompagner l’apprentissage. Loin d’une posture frontale et transmissive, il est nécessaire d’accompagner les élèves sur les plans non seulement cognitif mais aussi socio affectif, motivationnel et métacognitif… Répondre aux questions, rechercher les « signaux » d’une activité d’apprentissage (tel élève s’est-il connecté ? A-t-il déposé son exercice ? Participe-t-il aux discussions ?), effectuer le suivi, être guidant d’un point de vue méthodologique, rassurer, expliciter, motiver… C’est déroutant pour certains… Loin des pratiques de classe pour d’autres… Avec un double niveau de difficulté pour les enseignants : il s’agit non seulement d’accompagner les élèves mais aussi bien souvent les parents, ce qui parfois brouille encore un peu plus la donne !

 

En quoi l’enseignement à distance invite-t-il à un travail de scénarisation particulier ?

 

La scénarisation pédagogique d’un enseignement en présentiel n’est pas celle d’un dispositif distanciel ou hybridé. Ces deux derniers types sont extrêmement exigeants en termes d’analyse, de définitions des objectifs et de choix des modalités choisies pour les atteindre et pour construire un parcours d’enseignement global. En d’autres termes, on adapte les contenus aux modalités sur un projet pédagogique entier. Or, pris par un sentiment d’urgence, les enseignants on imaginé des activités pédagogiques en réaction à une situation, sans pouvoir anticiper un minimum les choses alors que la situation aurait exigé de concevoir un réel scénario pédagogique pour tenter cette continuité pédagogique de la manière la plus sereine et efficace possible. Les activités proposées ont  d’abord été calquées sur ce qui aurait été proposé en présentiel, au coup par coup, sans scénario adapté, abouti et global, sans adéquation avec les modalités déployées, par manque de temps, de compétence ou de moyen. C’est par exemple le cas des Classes Virtuelles, qui sont utilisées comme substitut simple aux classes en présentiel, sans tenir compte qu’il s’agit en fait d’une modalité complexe à mettre en œuvre, qui ne peut pas juste se substituer tel quel au présentiel. Difficulté complémentaire pour les enseignants, dans la situation actuelle, tout passe en distanciel… Pas de choix possible. Au mieux, ils peuvent exclure certains contenus ne se prêtant pas à cette modalité.  Quant à l’intégration des outils numériques, ils ont été tout d’abord perçus et utilisés comme un outil permettant de numériser ce que les enseignants faisaient en classe ou reproduire les interactions sociales.

 

Les élèves peuvent-ils à distance travailler vraiment en autonomie ?

 

Afin de tenter de soutenir la motivation de nos apprenants, prévoir des activités pédagogiques un peu plus ludiques et sortant un peu du cadre scolaire classique a été parfois salutaire. Cette question liée aux modalités et aux types d’activités amène à parler de l’autonomie, comme objectif pédagogique pour nos élèves et donc de méthodologie. Cela pose la question des consignes : expliciter l’implicite et faire en sorte que les élèves deviennent capables de décrypter l’implicite devrait être un objectif prioritaire. Ce principe déjà prégnant en présentiel devient incontournable à distance : il n’y a pas de paraverbal, l’enseignant ne peut réagir à un froncement de sourcil d’un élève en direct. Il est donc nécessaire de concevoir les consignes pour accompagner des élèves ainsi que des supports complémentaires si besoin (tutoriels, guides, accompagnement humain…). Difficulté encore augmentée lorsqu’il s’agit d’adjoindre aux consignes purement pédagogiques des consignes d’ordre plus technique liées à l’utilisation des outils. Cette expérience du « tout à distance » devrait nous pousser à repenser la manière dont il est abordé dans l’élaboration de nos cours pour la suite, quelle que soit la modalité mise en œuvre.

 

En quoi l’enseignement à distance invite-t-il aussi à faire davantage réseau et communauté ?

 

Dans l’urgence, les enseignants ont d’abord proposé (et c’est normal) des activités solitaires, se jouant entre l’élève et eux. Or, l’être humain est un être social, qui a besoin des autres pour apprendre (entre autres !). Les liens sociaux, surtout en cette période de confinement, prennent une place encore plus prévalente qu’en présentiel. Les élèves ont d’ailleurs recréé un environnement social grâce aux outils numériques, en créant des groupes de classe sur les messageries instantanées, numérisant ainsi les relations tissées entre eux en présentiel. Les enseignants ont ressenti, eux aussi, ce besoin de contacts avec leurs élèves, d’instantanéité et les ont parfois rejoints sur ces réseaux ou ont utilisé des outils de classe virtuelle. Penser à concevoir des activités pédagogiques sociales, collaboratives ou coopératives, organiser des réflexions en groupe, faciliter les échanges et l’aide par les pairs sont des éléments qui restent sous exploités alors qu’ils sont souvent un autre facteur de réussite dans des dispositifs de digital learning.

 

Dans l’enseignement à distance, faut-il encore évaluer ?

 

En enseignement à distance, encore plus qu’en présence, la notion d’évaluation est un des piliers de conception pédagogique d’un dispositif. Je n’entends pas par là l’évaluation en fin de parcours mais surtout les notions d’évaluation diagnostique ou formative. Or, l’évaluation revêt encore pour un certain nombre d’enseignants (mais aussi pour les élèves ou les parents d’élèves) une valeur sommative uniquement et non pas d’un outil de repérage pour l’enseignant. Aussi, quand il s’agit de mettre en place des activités « non notées », qui n’ont d’usage que comme outil de suivi de l’investissement des élèves, ou « que » comme valeur formative (pour évaluer l’avancée de l’élève dans son apprentissage), des incompréhensions sont nées de tout bord, enseignant, élève comme parents... L’évaluation et la valeur qu’on lui donne dans le système éducatif français semblent donc aussi à (re)considérer. Espérons que de sanction, l’évaluation puisse enfin devenir un véritable outil d’accompagnement de l’élève pour l’enseignant.

 

Quelles questions et réflexions pour « le monde d’après » ?

 

Les enseignants n’ont pas vocation à devenir des enseignants à distance… Pour beaucoup, ils n’en ont pas du tout envie… et ont choisi ce métier pour enseigner en présentiel.  Certes. Mais cette comparaison peut déboucher sur des pistes de réflexion qui me paraissent pertinentes… pour imaginer « le monde d’après ». Ainsi, à titre personnel, je trouve très intéressant de tenter d’analyser les difficultés auxquelles doivent faire face les enseignants dans cette situation inédite et de les combiner avec une analyse des risques a posteriori. Cette situation constitue un immense terrain de jeu d’expérimentation, qui permet de s’interroger sur l’évolution de ces pratiques. Il serait dommage de s’en priver !  Il n’est pas à exclure que ce confinement ne sera pas le dernier, que l’on puisse envisager que cette situation puisse faire évoluer les pratiques des enseignants au moment d’un retour à la « normale » ou encore requestionner la place de l’élève dans ses apprentissages. La réflexion pour « tirer des leçons » peut s’axer notamment autour de 3 points : l’intégration des outils numériques dans l’enseignement, la conception de nos dispositifs d’enseignement mais aussi le rôle et la posture de l’enseignant.

 

À court terme, à la reprise des cours, il s’agira certainement de considérer que le temps d’enseignement en présentiel est précieux, en vue d’un potentiel reconfinement, et que travailler les compétences d’autonomie et de méthodologie de nos élèves, entre autre dans le domaine du numérique, permettra de disposer d’un sérieux atout dans sa manche. De manière plus large, quelle sera la place que pourra prendre le numérique dans l’avenir dans l’enseignement ? Les enseignants passeront-ils tout simplement à autre chose, considérant que la crise est terminée, et qu’ils ont assez soupé de numérique ? Ou au contraire, en ayant une vision plus optimiste, cet épisode permettra-t-il d’apercevoir le potentiel des outils numériques, la manière dont on peut proposer d’autres modalités aux élèves, aboutissant, à des modifications de pratiques, à une hybridation des cours articulant davantage ce qui est fait en classe et ce qui peut se faire à l’extérieur de la classe à l’aide d’outils parmi lesquels les outils numériques ? La posture de l’enseignant fera-t-elle peau neuve, se traduisant par des enseignements moins transmissifs, plus explicites et plus accompagnants ? Beaucoup de questions…Le « monde d’après », en enseignement et en formation, reste à réinventer, probablement.

 

Propos recueillis par Jean-Michel le Baut

 

Le numérique éducatif en Bretagne avec le Living Lab Interactik

 

 

Les open badges par Mélanie Veyret sur le site Bretagne-Educative

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 05 mai 2020.

Commentaires

  • DrHouse5, le 05/05/2020 à 17:09
    Tout ça c'est peut-être valable pour le secondaire (et encore, à partir du lycée), mais certainement pas pour le primaire.
    Au primaire cette "continuité pédagogique", "l'école à la maison", c'est tout simplement un mensonge, pour les raisons suivantes :
     
    - Parce qu'au primaire on a besoin de la richesse et de la vie de la classe. Or pas de classe = pas de vie de classe.

    - Parce que la coopération également ne peut fonctionner qu'avec le groupe classe (et je ne parle pas d'entraide entre les élèves, ça c'est encore autre chose) : on apprend avec et par les autres.

    - Parce que le prof ne contrôle rien de ce qui se passe à la maison. Il ne sait pas dans quelles conditions l'élève travaille, ni ce qu'il fait réellement, ni ce que ses parents lui disent (et qui est souvent contreproductif)...

    - Parce qu'enseigner par vidéo implique de faire du cours magistral, ce qui est la pire pratique pédagogique au primaire (ennuyeux, chronophage, pas de différenciation, inefficacité proche de zéro...).

    - Parce que toutes les études ont montré que le travail scolaire à la maison (devoirs) est toujours inefficace et nuisible au primaire.
    Donc pourquoi en irait-il autrement avec le confinement ?

    • Devma, le 08/05/2020 à 09:38
      Il faut distinguer, je crois, d'un côté le confinement et les activités pédagogiques majoritairement mises en place par les enseignants (en général non formés sur l'enseignement à distance, et mis en demeure de mettre en place la "continuité pédagogique" le vendredi soir pour le lundi matin) et d'autre part, les possibilités offertes par les outils numériques dans le cadre de l'enseignement à distance.

      En particulier, on peut créer une "vie de classe" à distance, travailler en collaborant/coopérant avec ses camarades : cela demande du temps pour la mise en place, de la formation pour les enseignants, des outils robustes et efficaces. (Et à l'inverse, le travail en présentiel ne garanti absolument pas une vie de classe féconde, et la coopération entre élèves).

      Réduire l'enseignement à distance avec le numérique à "faire les devoirs à la maison",  "ne pas contrôler les élèves", "enseigner par vidéo", "cours magistral", " pas de différenciation" etc.  dénote une connaissance à minima tronquée de la thématique. Ou alors vous exprimez votre opinion sur ce qui serait effectivement mis en place par les enseignants pendant le confinement... mais l'article distingue bien les deux choses.

      Quant à "ce que disent les parents est souvent contre-productif" : je ne comprends pas, je pensais que la pédagogique c'était, en partie, la capacité à tenir compte du contexte dans lequel sont les élèves, pour leur permettre de mieux comprendre et apprendre. Supprimer les parents de l'équation, ou les considérer comme un obstacle, ce n'est pas se tirer tout seul une balle dans le pied ? Sans eux ou contre eux, le prof peut si peu.

      • DrHouse5, le 11/05/2020 à 23:41
        @Devma attention je ne parle QUE de l'enseignement primaire. Et je pense qu'au primaire il n'est pas possible d'enseigner à distance, il y a un tas de pratiques qui sont fondamentales pour moi et qui sont impossibles à réaliser de cette manière : textes libres, projets, exposés, plans de travail, "quoi de neuf", lecture d'un livre, chants, réunions coopératives...
        Tout mon enseignement en tant que prof d'école est basé sur ces activités, et à distance elles sont tout simplement impossibles à mener.
         
        Et je ne parle même pas de l'évaluation continue, qui est elle aussi rendue impossible puisqu'on ne peut pas connaître parfaitement ses élèves à travers des mails et une caméra.
        Surtout lorsqu'il y a les parents derrière qui les font bachoter, ou bien qui au contraire les coulent.
         
        Car oui je le maintiens, 66% des parents offrent une aide inappropriée (cf. étude de Van Hooris 2003) : certains apportent un soutien afin que leur enfant termine au plus vite ses devoirs, d’autres utilisent des concepts des méthodes et des termes différents de ceux utilisés en classe, d’autres encore font tout à leur place, certains exercices nécessiteraient d’être faits seuls pour assurer une efficacité...
        La participation parentale n’aboutit donc pas forcément à un effet positif pour l’enfant.
         
        Je ne dis pas qu'il faut se passer des parents, mais simplement que les rôles de chacun doivent être bien définis et respectés : les enseignants enseignent, et les parents "parentent".
        En tout cas le travail scolaire n'est pas de la responsabilité des parents, et c'est l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais donné de devoirs à mes élèves : c'est ma responsabilité d'enseignant, c'est pour ça qu'on me paye, et je ne me décharge pas de cette tâche sur des non-professionnels.
         
        Bref, au final je suis persuadé que tout ce que les profs d'école ont cru avoir enseigné avec leurs vidéos devra entièrement être repris à zéro en classe.
        Avec en plus la lourde tâche de devoir corriger les mauvaises habitudes et les mauvaises compréhensions (par exemple à cause de l'aide inappropriée des parents dont je parlais, mais pas seulement).
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