"Placer l’enfant en position de se questionner" - Rencontre avec Gérard Delbet de l'école Vitruve 

Par François Jarraud



L'école Vitruve n'est pas ordinaire. Les enfants participent à la gestion de la cantine ou du café. Ils montent des spectacles. Ils savent s'exprimer sans peur. Et en plus ils ont de bons résultats.


Vitruve est une école expérimentale depuis pas mal de temps maintenant et cet ouvrage le fait découvrir à travers ses fascicules, de façon très simple. Mais est-ce une école efficace ?


On va considérer « l’efficacité » à plusieurs niveaux : en termes quantitatifs les résultats des enfants dans Vitruve, au passage en 6è et par la suite sont très honorables et même bons. En termes qualitatifs aussi puisque la fréquentation scolaire est bonne, que les enfants disent qu’ils s’y sentent bien, à l’aise, avec une vraie motivation pour apprendre.


Nous avons réalisé une enquête « PISA adaptée » dont on parle dans notre livre, (la MAIE en a prévu la présentation en janvier 2009). Cette enquête réalisée en juin 2006 auprès des CM2 de 5 écoles de Paris (dont Vitruve) constate que les résultats pour Vitruve sont très bons… que les effets de la pédagogie de projet et de l’organisation collégiale adoptée à Vitruve, où les élèves développent des pratiques d’entraide, de tutorat, de coopération pour mener à bien tous les apprentissages fédérés par les projets des groupes-classes au service de celui de l’école, montrent les écarts à la moyenne les plus faibles et les résultats les meilleurs.


Et que l’accompagnement pédagogique offert par les enseignants dans cette école participe à la formation d’enfants chercheurs et autonomes, capables d’apprendre tout au long de la vie.


« L’efficacité » peut aussi s’envisager du point de vue des enseignants : équipe stable sur plusieurs années, peu de congés de maladie, peu d’absences, peu de « détresse » ou de « solitude ». Le travail en commun librement consenti, loin d’être une minoration de la compétence, de l’expérience ou du talent de l’individu-prof est au contraire une accentuation, un embellissement de son rôle. Ce métier est un métier de solitaire, travailler en équipe, en commun, en collectif, c’est une reconstruction de cette solitude, confrontée aux autres, enrichie. Tout ça produit de nouvelles manières de faire son métier, d’imaginer, de mutualiser pratiques et contenus, curiosités, expériences. On peut agir sur le temps, sur l’espace, sur l’organisation, sur les situations d’apprentissage. Cette façon de faire l’école produit une sorte de promotion collective et d’autoformation qui agit non seulement sur l’élève mais aussi sur le prof. Et même dans une certaine mesure sur les parents.



Les enfants venus de Vitruve arrivent-ils à s'insérer dans les établissements habituels ?


Oui, parce que nous sommes avant tout une école et que nous transmettons des valeurs universelles. La plupart des enfants ayant réalisé tout leur cursus primaire à Vitruve arrivent à l’âge normal en 6ème. Statistiquement ils sont peu frappés par les redoublements, par la suite.


Afin d’étudier ce que deviennent les élèves de CM2 de la promotion Vitruve 2006-2007,  élèves ayant donc intégré le collège à la rentrée 2007, une évaluation interne et un suivi ont été mis en place. Nous publierions prochainement sur notre site (www.ecolevitruve.fr ) les premières constatations. On peut déjà noter que les enfants s’insèrent tout à fait normalement sur le plan des résultats scolaires avec des regrets sur le peu d’initiatives et de responsabilités au Collège, le manque de projets, pas d’entraide ni de solidarité et des excès de discipline qui n’empêchent ni le bazar ni la violence.


Ils notent également l’absence de projets entre les profs et que , "on passe plus de temps à travailler alors qu'à Vitruve on passe plus de temps à communiquer", "il y a des tonnes de travail", "il n'y a plus de travail de groupe, pas de place à l'initiative [...] il n'y a pas de projet commun à toute la classe, il n'y a pas de projet du tout, il y a beaucoup de devoirs, pas toujours expliqués très clairement".



Elle s'inscrit pourtant à l'opposé du discours officiel sur l'école. Vous semble-t-elle menacée ?


Menacée ? La différence, l’expérimental, la curiosité, la vie sont toujours menacés. Nous avons toujours pensé et voulu participer, à notre mesure, à des propositions utiles, transposables, à une nouvelle définition de notre métier, et nous avons choisi d’œuvrer dans l’Education Nationale, service public d’éducation. Le problème aujourd’hui, qui rend le message institutionnel presque inaudible, semble être que l’Education Nationale se menace elle-même : suppression du samedi matin et du lien social qu’il représentait entre l’école et les familles, remise en cause de la Maternelle, fichage, course à la rentabilité, suppression des RASED, programmes rétrogrades, sélection accrue…


Menacée de ne pas faire tâche d’huile et de demeurer un modèle expérimental, sans doute. On est pourtant drôlement fort pour la vinaigrette…



Une des particularités de l'ouvrage c'est que les parents et les enfants s'y expriment, pas les instits. J'ai envie de vous faire commenter ce qu'écrivent les enfants. "je crois que si les adultes prenaient tout en charge, ce serait une école pour adultes. Les enfants ont besoin de se sentir utiles, c'est le cas à Vitruve".


En tout cas, c’est ce qu’on essaye de faire en donnant des responsabilités aux enfants, à la fois parce qu’en prenant des responsabilités on apprend  à vivre ensemble et plein d’autres choses, mais aussi parce que c’est effectivement le seul moyen pour qu’ils vivent dans leur école. Ils sont 245 enfants, nous sommes 10 adultes !


« Le fait est que l’épanouissement des enfants à Vitruve est vraiment flagrant, frappant. J’ai pu le constater avec mes deux enfants et au travers des nombreuses enquêtes que j’ai dépouillées, et il me semble que l’implication des enfants dans la gestion et dans l’apprentissage y est pour beaucoup. » (Sarah, parente)


Les instits s’y expriment mais à l’intérieur des Commissions qui ont élaboré les différents livrets. C’est une écriture collective et multiple.



Une autre phrase d'enfant : "c'est une bonne façon d'apprendre car on apprend à devenir autonome et intelligent en même temps"


Notre démarche à Vitruve est de placer l’enfant en position de se questionner et de tenter d’apporter des réponses à ses questions avec l’aide de ses pairs et des enseignants. L’apprentissage d’une telle démarche est donc long, fait de reculs et de redémarrage, mais va aussi être facteur de découvertes, d’intérêts, de motivation au travail et de fierté d’avoir pu transformer une idée en projet, avec d’autres.


Ils apprennent à lire et à compter pour mettre ces savoirs directement en œuvre dans le cadre de vrais projets, de la vraie vie, qui demandent aussi un esprit d’organisation. Finalement toute la question c’est « comment on apprend ? ». A Vitruve, on apprend en faisant.



Encore une : "On n'était pas méprisé et on avait l'impression qu'ils nous trouvaient intelligents"


À Vitruve, le terme employé pour les désigner est « enfant ». Pas élève, pas écolier. Enfant ! Cela en dit long déjà.


À partir du moment où l’enfant se sent utile, où il a une responsabilité, où on lui fait confiance et où il est chargé d’expliquer à quelqu’un d’autre et participe activement à un projet collectif, il se sent intelligent.


Peut-être parce qu’on n’évalue pas avec des notes, peut-être parce qu’on leur montre qu’ils sont capables de réaliser des vrais projets et qu’ils peuvent, du coup, se rendre réellement compte de ce qu’ils savent faire.


Cette capacité à mener à bien un projet va asseoir sa confiance en lui tout en lui permettant une émancipation progressive. On essaie d’écouter ce qui est dit derrière ce que dit l’enfant en l’obligeant à reformuler, à expliquer et à admettre que ce qu’il pense est digne d’intérêt et utile. Car en avançant dans la construction de son savoir, l’enfant fait avancer aussi le groupe. Les enfants ont alors ce sentiment d’avoir été considérés.



Les enfants ne parlent pas des parents, mais on voit bien qu'ils sont là. Comment faites-vous pour développer ces liens avec les parents et l'environnement en général ?


Par l’ouverture quotidienne de l’école aux parents le matin : porosité bienfaitrice, accueil chaleureux, possibilité de dialogue au quotidien. Par l’organisation de fêtes et d’événements qui stimulent la convivialité et en encourageant à partager l’organisation. Par le fait d’ouvrir les Conseils d’Ecole à tous… Mais aussi et surtout par le grand projet du début de l’année : la Braderie qui, par l’énergie qui  s’y déploie, par la puissance de ce projet, par son objectif très motivant (financer les classes vertes) est forcément fédérateur et stimule la participation des parents.

C’est comme les enfants : se sentir responsable de quelque chose c’est se donner un rôle à jouer dans la vie de l’école. Et s’y impliquer.



Le modèle de Vitruve est-il duplicable ?


Et comment ! Diffusable, exportable, duplicable et, point fort : sans frais supplémentaire. C’est, en plus, très enrichissant. Pour commencer, il suffit d’ouvrir la porte. Les yeux, la bouche, les bras et les oreilles suivront. Ouvrir la porte, c’est la clé !


Citons Jaurès, à notre tour : « Le progrès humain se mesure aux concessions que la folie des sages fait à la sagesse des fous. »


Gérard Delbet

 

Entretien : François Jarraud



A lire : L'école Vitruve se découvre

Peu d'écoles ont été autant associées à la recherche que l'école parisienne Vitruve. Aussi quand, un peu forcée par des exigences administratives, cette école expérimentale décide de faire le point, elle ne le fait pas comme les autres.  Ce sont les parents, les écoliers et les enseignants qui racontent la vie particulière d'une école qui sait remarquablement associer les parents aux projets scolaires, de remarquables résultats scolaires avec la créativité, l'ordre et l'épanouissement des enfants. A Vitruve les enfants sont associés pleinement au fonctionnement de l'école. Enseignants, parents, enfants pratiquent l'entraide et vont au bout de leurs projets.


Parents et enfants tiennent la plume et écrivent un petit ouvrage qu'il est urgent de lire pour ce qu'il apporte d'intelligence et d'espoir dans l'école. Nous reviendrons plus longuement, dans le Café mensuel, sur cet ouvrage.

Les Commissions de Vitruve, livret du Centenaire, Edition association Vitruve,  20 euros, à commander à l'école.

L'école Vitruve

http://www.ecolevitruve.fr/

Sur le site du Café
Par fjarraud , le samedi 15 novembre 2008.
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