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- Comment la Gauche a perdu l'Ecole Emmanuel Davidenkoff 

Derrière ce titre à dessein polysémique, Davidenkoff, observateur attentif de l¹actualité de l¹école depuis dix ans, succombe-t-il à une "nouvelle charge sabre-au-clair" contre l¹Ecole "qui part à vau-l'eau" ? Pas du tout, se défend-il. Pour lui, la France a encore massivement confiance en l'institution scolaire. Le pacte fondateur de la République, qui lie les Français à leur école, n'est donc pas rompu. (p.27).

Pas "encore" rompu ? En effet, la "démocratisation" est en panne, et plus aucun projet ne semble capable de redonner souffle pour gagner une nouvelle étape dans l'accès du plus grand nombre à la réussite scolaire.
Mais contrairement à la mode des pamphlets qui remplissent les rayons des librairies, E. Davidenkoff n'a pas de solution miracle à proposer, ni dans le "tout pédago" ni dans le retour à la bonne vieille tradition tant citée en modèle dans le dernier livre de Ferry (Luc !). Partant de son expérience d'observateur rompu à toutes les confidences chuchotées en "off" (cabinets ministériels, responsables syndicaux, chefs d'établissements ou simples
enseignants), le propos de Davidenkoff est mesuré.

Les politiques "de gauche" ne sont pas épargnés, n'ont qu'ils n'aient rien fait, mais surtout parce qu'ils n'auraient pas su choisir au bon moment, laissant le système soumis à de multiples et paradoxales injonctions (p.235). Ce non-choix est problématique pour l'école, au sens où ses acteurs de terrain doivent se "débrouiller" sans que la Nation tout entière puisse décider ce que doit prioriser l'Ecole. Le "débat public", toujours invoqué, jamais réalisé (p.164) devrait pourtant permettre de régler les grandes questions. Il cite l'exemple du collège "unique" dont on n'a fait mine de ne pas voir les souffrances (p.174) et son corrolaire, la non-reconnaissance par le système de la voie professionnelle et les avatars du débat Lang-Mélenchon, l'impossibilité à reconnaître les difficultés des "soutiers" de l'enseignement spécialisé (p.157)

Conséquence logique, tout le monde en prend pour son grade : les intellectuels "de gauche" qui n'ont pu théoriser le réel (p.208), ou les politiques qui n'ont pas su "lire" les évolutions possibles du système, dans les années 90, conséquence d'"une évaluation erronée des forces au sein de la FEN" alors en train d'exploser après dix ans de collaboration étroite entre le pouvoir soialiste et ses dirigeants. Mais les nouveaux syndicats majoritaires ne sont pas exemptés de critique : les représentants de la FSU, pour ne pas "prendre le risque de se faire rouler dans la farine" restent sur une position distante, certes ouverts à la discussion sur les pratiques professionnelles, mais exigeant de nouvelles créations d'emplois. Et lorsque des emplois sont créés, le "plus" n'entraîne, dit-il, que peu d'engagement sur le "mieux".

Davidenkoff réserve malgré tout une dent particulière aux nostalgiques d'un âge d'or qui n'a jamais existé (p.200), les "pompiers-pyromanes" qui ont contribué à ajouter au sentiment d'insécurité et de peur (p.215), même s'il concède que le système éducatif a eu un vrai problème pour gérer les conséquences de la ghettoïsation ethnique et sociale de certains établissements. Il pointe les difficultés des établissements scolaires à faire une place à la "citoyenneté" des jeunes, et cite Marcel Gauchet : "C'est un fait. Nous vivons une crise de transmission du savoir. L'évidence du passé est perdue pour les nouvelles générations. Ce qui implique une révolution copernicienne dans la transmission du savoir : désormais, il faut partir du présent pour expliquer et faire comprendre, puisque les références classiques ne fonctionnent plus. Le passé est définitivement passé, et le modèle ancien de transmission est révolu.

Le "système" éducatif est évidemment montré du doigt: son côté "mammouth", lorsqu'il donne l'impression que "tout est de la faute du ministre" (p.133), l'incapacité des IUFM à articuler théorie et pratique (p.251), la place insuffisante faite aux parents d'élèves dans la "co-éducation"(p.257), mais aussi la lente "privatisation" du système, non pas tant par l'entrée des "marchands" dans l'école, mais surtout par la manière insidieuse dont les "consommateurs d'école" (dont parfois les enseignants) contournent les règles républicaines (carte scolaire, difficultés à assumer la gratuité ou l'aide aux enfants en difficultés). Une critique particulière est faite au
système universitaire, dont la massification sans réoragnisation renforce les filières sans débouchés ou la concurrence libérale entre formations (p.280).

C'est donc logiquement sur un "tous responsables" que se clôt l'exercice, questionnant les acteurs à forger "une dynamique collective à partir des dynamiques individuelles"(p.301), à dépasser la "Realpolitik" technocratique, y compris en rappelant l'article de la déclaration des droits de l'Homme de 1789, selon lequel la société à le droit de demander des comptes à tout agent public.

"Comment la Gauche a perdu l'Ecole" sera donc lu avec profit par tout enseignant, parent, responsable de la machine administrative, ne serait-ce que pour lui faire toucher la relativité des "représentations" et des ressentis que chacun peut avoir, de là où ils est. En ces temps de complexité, ce ne saurait être critiquable. La complexité est toujours un défi pour la pensée, que ce soit celle de la pensée unique ou celle de l'anti-pensée unique !

Patrick Picard

Emmanuel Davidenkoff , Comment la Gauche a perdu l'Ecole, Hachette Littératures. 330p.

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