Entre profs, parents et élèves : le lien d'un cahier de textes virtuels. Entretien avec D. Théron, prix de l'innovation pédagogique 2007 

Par François Jarraud


CPE au collège de Bandol (Var), Dominique Théron a obtenu le Prix de l'innovation pédagogique décerné parla Ligue de l'enseignement. Voilà qui n'est pas ordinaire ! C'est que D. Théron a su utiliser  les Tice pour tisser des liens dans la communauté éducative. Un vrai travail d'éducation. Pour cela il a inventé un outil simple mais efficace : le cahier de texte virtuel.

 

En principe, les tice, la pédagogie c'est affaire d'enseignant. Qu'est ce qui vous a poussé à vous investir de cette façon dans votre collège ?

 

Je suis CPE depuis 1993, j’ai commencé ma carrière en Seine Saint-Denis avant de redescendre dans le sud dont je suis originaire. Quand mes collègues ont su que j’étais nommé au collège de Bandol, ils m’ont souhaité une bonne « pré-retraite ». Ce collège est réputé comme un des plus faciles du département. Bandol est une petite ville de 7000 habitants principalement des personnes âgées et assez aisées compte tenu de la pression immobilière. Les deux activités principales de Bandol sont le vignoble et le tourisme.

 

Le collège est situé à 200 mètres à vol d’oiseau de la mer qu’on aperçoit de certaines salles de classe. Construit en 1976, c’est une structure Pailleron qui n’a pas été refait car les issues de secours sont sécuritaires ( !). Il accueille près de 400 élèves  (18 classes et une Segpa). Le collège a failli fermer il y a 15 ans, le nombre d’élèves était tombé à 150 ( !). Je souhaiterais que mon collège ne se contente pas d’un fonctionnement moyen alors que notre situation (environnement, élèves, familles) laisse la place à une prise de risques plus élevée. Même si je suis un CPE à part entière, j’utilise le privilège  de la « tranquillité relative » de mon collège pour lancer de nombreux projets notamment dans le domaine de la pédagogie. Cela fait partie des 3 missions du CPE dans un établissement (1. fonctionnement de l’établissement, 2. liaison avec les enseignants, 3. animation socio-éducative).  La composition sociale du collège est une population très hétérogène puisque nous avons une SEGPA et que tous les élèves de Bandol ne sont pas sans poser des problèmes. Néanmoins, une partie de la population scolaire de Bandol a longtemps rempli les bancs des écoles privées du secteur quand le collège était menacé de fermeture.

 

 

Le cahier de texte existe maintenant depuis 5 ans. Comment cela fonctionne-t-il ?

 

Tous les jours pendant une semaine entière (5 jours), 2 élèves de la même classe qui se sont choisis mutuellement doivent rédiger sur un fichier word en salle informatique le cahier de textes de la classe heure par heure, en respectant 3 grandes lignes directrices (ce qui a été étudié, ce qu’il faut retenir, ce qu’il faut préparer).Ils le font pendant les pauses et les études.  Ce fichier word est ensuite placé par les élèves dans un dossier de dépôt où je le récupère pour le mettre en ligne sur le site internet que je gère. Mon but en lançant ce projet était de :

-      soutenir le travail des enseignants dans le cadre de ma fonction de CPE

-      redonner du sens au cahier de textes qui était délisquescent

-      donner aux parents un outil accessible pour connaître le travail fait en classe et à faire par les élèves

-      utiliser internet de manière utile et établir un lien avec l’extérieur

-      apprendre aux élèves à travailler en équipe (de manière collaborative)

-      créer un service

-      mettre en valeur le travail des élèves et faciliter la validation du B2i

Le travail des élèves est noté et compte pour une partie de la note vie scolaire dans le bulletin trimestriel. Il est obligatoire.

 

Il faut savoir que la toute première idée de ce projet est partie du constat des ressources disponibles. En 2000, quand je suis arrivé au collège, notre salle informatique se résumait à 12 postes Pentium 75 alors qu’à cette époque, 1 tiers des collégiens de Bandol avait déjà internet à la maison (actuellement plus d’2 sur 3 ont le haut débit) et était en mesure de travailler en ligne. Les premiers essais de cahier de textes internet se sont fait de cette manière : les élèves volontaires qui avaient internet à la maison rédigeaient le cahier de textes chez eux et l’envoyaient sur ma boîte aux lettres pour que je puisse le mettre en ligne. Quand la salle informatique du collège a été dotée par le Conseil général de 51 postes et internet haut débit en 2002, le travail est devenu obligatoire et à faire au collège . Ce qui a changé, c’est l’image du collège. Alors que le collège avait failli fermer quelques années plus tôt par manque de dynamisme, le collège est apparu petit à petit comme un collège moderne. Le déficit d’image chez les familles s’est renversé.

 

 

Le cahier est tenu par deux élèves. Cela vous semble t-il important d'encourager le travail d'équipe des élèves ? Cela laisse-t-il une trace chez eux ?

 

Lors d’échanges scolaires que j’ai organisé avec le Québec, nos élèves ont été reçu dans des écoles où nous avons pu voir comment fonctionnait le « travail d’équipe ou collaboratif ». Cela m’a beaucoup plu. Je cherchais donc un projet qui pose ce problème aux élèves : comment travailler avec un  ou plusieurs camarades ? C’est une manière de les préparer au monde du travail de demain. C’est surtout intéressant de voir comment fonctionnent les équipes. Il faudrait que j’ai le temps d’en dresser la typologie :

-      la tète et les jambes : certaines équipes se répartissent le travail en adoptant une division du travail hiérarchique et en utilisant leurs compétences selon la discipline, …

-      un jour chacun : chaque élève prend en charge la moitié de la semaine

-      en solo : certains élèves préfèrent rédiger le travail seul et chercher ainsi à obtenir la meilleure note

-      « tu fais tout tout seul » : un seul des 2 prend en charge le travail et rédige tout.

 

 

Quand on lit en ligne le cahier de texte on voit que les élèves ne doivent pas seulement indiquer le cours suivi mais restituer "ce qu'il faut retenir".C'est évidemment beaucoup plus difficile. Comment traitez vous cette partie avec les élèves ? Qu'est ce que cela vous a appris sur leurs représentations des disciplines ?

 

C’est la partie la plus difficile à gérer pour les élèves. On voit souvent apparaître dans cette colonne la même chose que ce qui a été marqué dans la première (ce qui a été étudié). Les idées force d’un cours se résument pour la majorité des élèves à une formule s’il s’agit de mathématiques, le titre d’un chapitre en français ou en maths mais cela ne va pas jusqu’à dégager des idées force à retenir. Ce qui peut se comprendre aussi. Les meilleurs élèves s’en tirent mieux (voir document joint qui montre un des meilleurs travaux réalisés cette année). J’ai mis en place une aide particulière sur le travail de prises de notes au niveau d’un collège.

 

Finalement vous avez une vue sur l'ensemble de ce qui se fait dans les classes. Les professeurs sont-ils curieux de voir ce que les élèves ont compris de ce qu'il faut retenir ?  Quelles sont leurs réactions devant ce cahier de textes ? Cela contribue t il à changer leur pédagogie ?

 

Il n’y a pas beaucoup d’échanges autour de ce projet entre les professeurs et moi. Je le déplore et j’ai sûrement une part de responsabilité. Pour la majorité des enseignants, un CPE, c’est encore un SURGé ou c’est dommage qu’il ne le soit plus. Un CPE qui s’intéresse à la pédagogie peut même devenir « suspect » (humour !). Même si je fais beaucoup de projets dans mon travail, la plus grosse partie de ma journée est absorbée par la gestion des affaires courantes que tout CPE connaît dans son travail. Je n’échappe pas à cette règle. En ayant un regard sur le cahier de textes des classes, il m’est plus facile de diriger et d’organiser le travail des surveillants qui vont avoir les élèves en étude sous leur responsabilité, en permanence ou lors des études dirigées appelées « travail personnel ». J’ai par exemple découvert que les élèves de collège étudiaient la biographie ou les textes des chansons d’Elvis Presley  ou les Beatles (en anglais). Je ne le savais pas. C’est une anecdote mais je dois dire que la correction du travail des élèves me rapproche du travail des enseignants et de la difficulté de leurs missions.

 

 

Pensez vous que ce serait mieux si les profs remplissaient le cahier de textes virtuel ?

 

C’est ce que je voudrais faire dans le deuxième partie de mon projet qui comprend la mise en ligne de contenus audio. Mais cela n’est pas fait encore. J’aimerais que mon site internet serve à devenir une grande bibliothèque des cours où les élèves pourraient entendre leurs professeurs rappeler certains contenus.

 

 

Le cahier donne une place effective aux élèves dans le fonctionnement pédagogique de l'établissement. Pensez vous que ce la a changé l'image qu'ils ont d'eux mêmes, l'image que les enseignants ont d'eux ?

 

Cela a sûrement changé la perception que les élèves ont du travail scolaire en particulier. Leur image à eux, je ne sais pas. Certains élèves ont eu des résultats bien meilleurs dans le travail du cahier de textes que dans les disciplines classiques. Cela a sûrement restauré un lien entre eux et l’école. L’idée principale du projet est de replacer le travail scolaire (et l’instruction) au centre des préoccupations des élèves, d’ouvrir la « boîte noire ». Comment apprend-t-on ? Pourquoi je comprends ! Pourquoi je ne comprends pas ! Le cahier de textes est un outil complété par la mise en place du dispositif « travail personnel ». Une heure d’étude obligatoire est aménagée dans l’emploi du temps  des élèves et en groupe de 7 à 8 élèves, ils reprennent avec un assistant d’éducation des questions de cours qu’ils n’ont pas comprises.  Cela nous amène à aborder des questions pratiques sur le travail scolaire : comment prendre des notes, faire un résumé, les mots-clefs, les idées principales, l’organisation des affaires, ouvre ton cartable et sors tes affaires…. Le lien établi par l’âge entre les assistants d’éducation et les élèves est précieux. C’est un peu le grand-frère ou la grande-sœur qui aide à faire les devoirs et à comprendre ce qui n’a pas été compris.  C’est un autre rapport qui se construit même si la distance reste de mise dans une école.

 

 

Peut on parler d'un impact sur les résultats scolaires ?

 

Je ne m’avancerai pas. Ce n’était pas le but au départ puisque les résultats du collège au Brevet des collèges sont corrects. Mon but dans ce projet est de donner du sens : mieux comprendre pour mieux apprendre. De nombreux élèves au collège poursuivront des études supérieures : comment les préparer dès le collège à travailler intelligemment.  Non pas que je ne sois pas sensible aux résultats mais comment le quantifier. Cela a changé l’image du collège, entre autres choses et projets, cela paraît acquis maintenant.

 

 

Je suppose que cette initiative a dû sembler déplacée à certains venant d'un CPE. Quelles ont été les réactions des profs, du chef d'établissement ? L'institution a t elle manifesté de l'intérêt ?

 

Comme je vous le laissais entendre, il y a eu des résistances, des réticences et des surprises. Tous ceux qui se lancent dans des projets savent à quel point il faut de l’endurance pour arriver au but. J’étais venu à Bandol pour faire bouger les choses. Cela fait plaisir de voir une collègue qui refusait toutes les nouvelles technologies vient vous dire qu’elle s’est rendue sur le site et qu’elle le suit.

 

 

Le cahier donne une grande place aux parents. Comment eux vivent-ils ce cahier ? Le lisent-ils ? En font ils usage lors des conseils ?

 

Même si certains d’entre eux ont fait partie des réticents, c’est sur eux que je me suis appuyé pour ne pas lâcher le « morceau ». Les encouragements, voire les félicitations des autorités académiques (du chef d’établissement aux inspecteurs,..) ont  servi de caution. Actuellement, le site compte en moyenne plus d’une centaine de visites (visiteurs uniques) tous les jours. Il existe des pics selon les moments de l’année. Ces visites ne concernent pas seulement le cahier de textes mais il arrive souvent que les parents se réfèrent au cahier de textes. C’est même devenu pour certains un service dû (comment se fait-il que le cahier de textes ne soit pas encore en ligne ?). Je n’ai pas le temps de faire d’étude sur le suivi du cahier mais c’est une ressource parmi d’autres.

 

 

Quels développements envisagez-vous maintenant ?

 

Aujourd’hui, dans des collèges comme celui de Bandol, qui n’est pas particulier et ressemble à de nombreux autres collèges, l’ennuie menace plus que la violence. La technologie ne remplacera jamais la présence du professeur mais elle offre des possibilités gigantesques de varier les formes du cours, à commencer par la chose essentielle dans l’école : le travail des élèves et les apprentissages. Je travaille sur MAC (MacBook Pro), et j’utilise à présent un iPod équipé d’un micro iTalk qui me permet de faire du « podcasting » ou « baladodiffusion » très facilement à l’aide du logiciel Garageband (désolé de faire de la publicité pour un fabricant d’ordinateurs et d’être un peu technique). Avec cet équipement, je suis capable de mettre en ligne n’importe quel contenu audio (un cours, une conférence, un exposé, …).

 

L’idée est donc de mettre à la disposition des enseignants qui le souhaitent ces outils. C’est d’ailleurs à cette fin que sera utilisé le prix de 1500 € que La Ligue de l’Enseignement m’a généreusement  décerné pour 2007. Tous les élèves ou presque dans un collège ont un lecteur MP3. Pourquoi en sommes-nous encore au refus de reconnaître à cet objet un statut innovant et utile ? Je passe ma journée dans la cour à faire la police pour faire disparaître les MP3 qui reviennent une fois que j’ai le dos tourné alors que nous avons là un outil potentiel pour créer un lien avec les élèves et les apprentissages. A suivre.

 

Dominique Théron

 

Entretien François Jarraud

 

Le cahier de textes

http://www.cartablevirtuel.net/


Sur le site du Café
Par fjarraud , le jeudi 15 novembre 2007.

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