Jean-Pierre Bellon : Harcèlement : "Les pouvoirs publics ignorent le phénomène" 

Par François Jarraud



Professeur de philosophie, Jean-Pierre Bellon a créé une association qui aide les équipes pédagogiques à affronter le harcèlement.



Jean-Pierre Bellon, vous êtes professeur de philosophie. Donc à priori à l'abri, en terminale, du harcèlement entre élèves. Comment en êtes vous arrivé à monter une structure assez unique en France ?


 Ce serait à mon sens une erreur de considérer que le harcèlement disparaît entièrement au lycée. Il diminue, certes, mais lorsqu’il subsiste, les cas que l’on y rencontre sont infiniment plus graves. C’est en travaillant sur des cas de violence survenus dans des lycées, au début des années 2000, que j’ai pu me rendre compte que la partie visible de la violence scolaire en dissimulait une autre beaucoup moins apparente, faite de toutes petites choses répétées au quotidien mais qui sont très souvent invisibles aux yeux des adultes.  C’est à ce moment que j’ai commencé à m’intéresser aux cas de harcèlement et que j’ai découvert cette population des malmenés de l’école, ceux qui vont en classe à reculons parce qu’ils savent que leur quotidien sera insupportable. J’ai donc commencé par prendre le temps d’écouter les victimes, ceux qui, à chaque fois que j’intervenais dans un établissement sur ces questions, restaient à la fin pour raconter leur histoire. J’ai commencé par recueillir leur témoignage au magnétophone d’abord puis en vidéo.  C’est à cette même période que j’ai découvert qu’il existait toute une littérature étrangère sur ces questions, mais qu’elle était en grande partie ignorée en France. C’est l’ensemble de ces témoignages et de cette littérature qui a constitué la base de notre site.



Comment expliquez vous le peu d'intérêt de la communauté éducative (institution mais aussi enseignants) à cette question ?


Les enseignants ignorent le phénomène parce qu’on ne leur en parle quasiment jamais. Pour percevoir un fait de harcèlement, il faut, en quelque sorte, avoir les bonnes lunettes. Toute une série d’actes de ce type passent inaperçus aux yeux des enseignants d’abord parce qu’ils sont difficiles à repérer. Dans un fait de harcèlement, tout le monde va conspirer pour se taire : l’agresseur, la victimes et aussi les témoins. Aussi, travailler sur le harcèlement impose-t-il à un enseignant de se montrer très attentif à toutes ces petites choses qui émaillent la vie quotidienne de la classe. C’est pour cela que la formation des personnels est essentielle. Mais dans l’état actuel, les formations sur cette question sont très rares. Lorsqu’elles existent, c’est de façon très ponctuelle à l’initiative d’un chef d’établissement vigilant ou avec le soutien d’un IUFM. Certains établissements font, de ce point de vue, un travail exemplaire. Les pouvoirs publics ignorent le phénomène. Le harcèlement ne faisait même pas partie de la liste des cas de violence répertoriés par le logiciel SIGNA mis en place par le ministère. Quand un établissement tente quelque chose contre le harcèlement, ou quand des professionnels s’engagent localement, il n’y a pas vraiment de relais. En France, on préfère s’imaginer que la violence est contenue dans quelques établissements réputés difficiles et qu’ailleurs tout va bien. Travailler sur le harcèlement montre que les choses sont nettement plus compliquées. C’est en réaction à cette indifférence générale que nous avons ouvert notre site et créé l’APHEE.



Votre site dispose de ressources très riches et accessibles à tous les publics. Quelle est sa cible? Comment avez vous réussi à monter un éventail aussi riche de ressources ?


Le site est le résultat de plusieurs années de travail. Avec Bertrand Gardette, nous l’avons ouvert en 2006 et nous avons crée l’A.P.H.E.E. l’année suivante. Notre objectif était de mutualiser tout ce qui se fait localement pour lutter contre le harcèlement. Le site s’adresse aux professionnels pour qu’ils trouvent des ressources qui peuvent les aider dans leurs pratiques mais il s’adresse aussi aux victimes et à leur famille. Nous recevons beaucoup de courrier émanant de familles désemparées.



Qui est le mieux placé dans un établissement pour peser sur ces comportements ?


Il n’y a pas, dans un établissement scolaire, quelqu’un de mieux placé qu’un autre. C’est la vigilance de chacun qui peut permettre de déceler un cas de harcèlement et c’est un travail d’équipe qui peut permettre de le résoudre. Le travail sur le harcèlement impose, pour être efficace, à tous les personnels à travailler conjointement. C’est difficile, cela bouleverse souvent nos habitudes de travail. Mais partout où un travail collectif a été entrepris, on a vu les cas de harcèlement diminuer et disparaître. Des établissements ont, de ce point de vue, mené des actions exemplaires avec formation des personnels, sensibilisation des classes, information des familles…



Comment votre association peut-elle aider concrètement des enseignants qui voudraient s'investir dans ce sujet ?


Nous proposons sur notre site une série de ressources : des études de cas, des vidéos, des articles, des liens sur le web. Nous rendons compte également de certaines initiatives prises par des enseignants dans leur classe. Cette base de données est mise à la disposition de tous ceux qui souhaitent s’investir dans la prévention du harcèlement. Nous travaillons actuellement à la rédaction d’un guide complet sur le harcèlement : en quoi il consiste et comment on peut le prévenir et le combattre. Il sera disponible dans le courant de l’année 2009



Comment peut-on aider les familles qui ont un enfant harceleur. Déjà comment le détecter ?


Il n’est pas forcément simple pour une famille de reconnaître que leur enfant est harceleur. Un comportement d’élève de ce type peut parfois être interprété comme la marque d’une personnalité forte, charismatique. C’est la première erreur à ne pas commettre. La seconde est de soutenir l’élève agresseur, en minimisant les faits. Les enfants qui harcèlent ont d’abord besoin qu’on leur dise NON ! Le harcèlement pose fondamentalement le problème des valeurs. Harceler, c’est nier la personne de l’autre, l’humilier, le rabaisser. La première prévention du harcèlement, c’est l’éducation : enseigner à l’enfant que le respect absolu de la personne humaine n’est pas négociable. Quand l’école et la famille tiennent le même langage et se battent pour les mêmes valeurs, le harcèlement peut être efficacement combattu.


Jean-Pierre Bellon


Entretien : François Jarraud


Le site de l'APHEE

http://www.harcelement-entre-eleves.com



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Par fjarraud , le samedi 15 novembre 2008.
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