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A la Une : Enseigner la Shoah : « Il faut rappeler que rien n'est définitivement acquis ! » 

Par François Jarraud

Où en est-on aujourd'hui de l'accueil en classe de l'enseignement de la Shoah ? Le Mémorial de la Shoah a pour vocation première d'enseigner et de transmette cette histoire. A ce titre, il organise de nombreuses expositions et actions de formation destinées aussi bien aux élèves qu'aux enseignants. On se souvient de l'émoi suscité par les initiatives présidentielles à ce sujet, entre 2008 et 2011. La confusion entre l'histoire et les événements actuels du Moyen-Orient continue d'estomper, aux yeux d'une partie du public, le sens universel de la Shoah, ramenée à une question communautaire ou de concurrence victimaire. Les efforts engagés par l’Éducation nationale depuis plusieurs années, la volonté de formation personnelle des enseignants pour se préparer à l'approche de cette question spécifique, semblent porter leurs fruits. A l'occasion de l'ouverture au public de l'exposition sur la Spoliation des Juifs, Jacques Fredj, directeur du Mémorial, souligne l'importance de ne pas dramatiser les incidents scolaires liés à l'enseignement de la Shoah, mais de les analyser avec précision pour y faire face.


L'enseignement de la Shoah a-t-il évolué depuis ces dernières années ?


Jacques Fredj : Il y a eu deux dates importantes : la déclaration du Président Chirac en 1995, et la décision de faire entrer ce sujet au programme du primaire, en 2006. Aujourd'hui, en France, un enfant aborde trois fois cette histoire au long de sa scolarité. C'est cela qui fixe le socle de l'enseignement de la Shoah.  Et les choses évoluent aussi dans la manière dont les enseignants s'emparent de cette histoire. Du côté des chercheurs, comme en atteste l'exposition que nous présentons, on se rend compte que l'on est désormais dans une dimension de la « micro-histoire » et non plus de l'histoire générale. On s'intéresse maintenant à ce qui s'est passé de manière locale, précise, là où on habite, et cela donne au passé un lien avec le présent, et une réalité concrète à ce qui s'est passé.


Les difficultés pour enseigner la Shoah, en particulier dans les établissements  sensibles, ont-elles disparu ?


Jacques Fredj : On sait qu'il y a des incidents dans les établissements scolaires, on a des témoignages. On sait que l'enseignement de la Shoah pose parfois problème, et aussi que l'actualité fait entrer l'antisémitisme dans le champ de l'école. Mais je trouve dommage que l’Éducation nationale n'ait aucun instrument de mesure pour dire de manière précise ce qui se passe dans les écoles françaises. A défaut d'un  indicateur exact, la question donne lieu à tous les commentaires et à toutes les amplifications possibles. S'il est possible de le faire et si l’Éducation nationale en a les moyens, ce serait beaucoup plus satisfaisant pour tout le monde de savoir précisément de quoi on parle.


Au Mémorial, nous recevons 2000 groupes scolaires par an, nous avons des expositions qui circulent dans toute la France, nous organisons des voyages à Auschwitz, des formations pour les enseignants, et on voit bien que  ces incidents antisémites sont en réalité marginaux. Néanmoins, ils existent. Il serait important d'en faire l'analyse précise pour les comprendre et y remédier : de quelle nature sont-ils, quelle est la part de l'enseignement de la Shoah, et la part, comme on le constate souvent, d'un amalgame avec l'actualité des événements au Proche-Orient, pour des élèves qui confondent tout cela. Ou encore : quelle est la proportion des incidents antisémites dans la cour de l'école ; celle des commentaire négatifs, dans les équipes enseignantes, devant un projet de voyage à Auschwitz, par des collègues qui estiment qu'on « en fait trop » sur la seconde guerre mondiale.


La question des voyages à Auschwitz n'a-t-elle pas fait l'objet de vifs débats, jusque dans les médias ?


Jacques Fredj : Mais il faut laisser aux enseignants la liberté de leurs outils ! Certains sont plus à l'aise avec les films d'archives, d'autres avec les voyages. Ce qui importe, c'est de bien comprendre qu'un voyage à Auschwitz doit s'inscrire dans un projet complexe, avec une forte préparation et une phase de restitution conséquente, qui doit s'étendre quasiment sur toute l'année scolaire. Ce qui est à proscrire absolument, c'est le voyage d'une journée, sans préparation, pris comme un voyage d'agrément ou une sortie de fin d'année. Il faut un profond investissement, et surtout que les élèves soient volontaires pour partir. 


En réalité, la Shoah n'a jamais aussi bien été enseignée qu'actuellement : l'intérêt est très présent, aussi bien du côté des enseignants que des scolaires. La demande de formation des enseignants n'a jamais été aussi forte. Ils comprennent parfaitement l'importance de se préparer, de compléter ses connaissances, de savoir comment amener cet enseignement en classe pour en montrer la dimension universelle, sans hésiter à comparer avec les autres génocides du XX ème siècle, ce qui permet de montrer les différences et de souligner qu'il n'y a pas de concurrence des victimes. Une bonne formation peut être déterminante pour éviter que se crée un mauvais climat de classe autour de ces questions.


N'est-il pas parfois délicat, face à des élèves qui ont tendance à contester la loi, d'expliquer  le rôle de l’État comme propagateur officiel d'une injustice absolue ?


Jacques Fredj : Mais c'est justement cela qui différencie un génocide d'un crime, d'un massacre, d'un pogrom. Derrière un génocide, il y a forcément un État : une planification, une organisation, une administration, et puis une masse de textes de lois, de paperasses administratives, qui font qu'à un moment, la  bureaucratie s'empare d'un massacre. Ce qu'il faut montrer, c'est à quoi mènent l'intolérance, la haine de l'autre, le radicalisme, toute forme de fascisme ; montrer qu'il faut se méfier du groupe, de la Raison d’État. Mais ce n'est pas une contestation de la loi, puisque la légalité républicaine est revenue, aujourd'hui. C'est la démocratie qu'on valorise ! C'est l'occasion de rappeler, au contraire, que nous vivons en liberté, qu'il faut être conscient de cette chance, quand de nombreux pays en Europe et dans le monde sont aux prises avec la dictature. Il faut rappeler que rien n'est jamais acquis ; et l'enseignement de la Shoah permet justement d'aborder de nombreux thèmes qui sont au cœur des préoccupations de notre société contemporaine.


Propos recueillis par Jeanne-Claire Fumet



"La spoliation des juifs" au Mémorial de la Shoah 

De 1940 à 1944, "l'aryanisation économique" a organisé la spoliation systématique des entreprises, des commerces et des biens appartenant aux juifs, sur l'ensemble du territoire français, en vue " d'éliminer l'influence juive de l'économie nationale". En France et plus largement en Europe, les spoliations furent un rouage essentiel du processus d'exclusion des juifs, qui facilita ensuite leur extermination. L'exposition du Mémorial de la Shoah propose d'éclairer, tant les bases de cette politique d'Etat, que ses rouages en la réinscrivant dans le contexte de l'Europe nazie. L'exposition est ouverte jusqu'au 30 septembre. Des visites gratuites et guidées sont proposées.


Une exposition en quatre parties


L'exposition s'appuie sur de nombreux documents d'archives originaux, provenant notamment des fonds des Archives nationales et départementales. Elle met également en avant huit exemples de biens concernés dans le département de l'Isère et la ville de Grenoble. Elle s'articule autour de quatre sections.


"Les spoliations dans le Reich et en Europe"


Cette première partie présente chronologiquement la mise en place progressive en Allemagne de la politique d'aryanisation, d'élimination des juifs de la vie économique, de 1933 à 1938, puis l'extension de cette politique, au delà des frontières allemandes, en Europe, avec les vagues de violences qui l'ont accompagnée. En 1941, dans la quasi totalité de l'Europe allemande, l'aryanisation est appliquée.


"L'aryanisation en France"


La seconde partie présente les violences et la publications des textes officiels antisémites. Pour éviter que les biens confisqués enrichissent l'occupant, le régime de Vichy promulgue de sa propre initiative, des lois à l'encontre des juifs de France et l'Etat, se dote d'une administration spécialisée dévolue à la seule gestion de" la question juive". Les juifs ne peuvent désormais plus qu' exercer des emplois subalternes, sans responsabilité et sans droit à la propriété.


"L'aryanisation, un processus et ses acteurs, des exemples concrets


L'application de la politique d'aryanisation sous la houlette du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), implique un nombre important d'administrations au plan national et local mais elle demande aussi l'implication de la population. Dans chaque région de la zone occupée et de la zone libre, la mise en place concrète de cette politique est soigneusement organisée. L'exposition l'illustre à travers l'exemple du département de l'Isère, et de la direction générale du CGQJ de Lyon  dont il dépend, cette direction étant une des plus importantes de France, tant du point de vue des effectifs employés,  qu'en raison du nombre de juifs qu'y s'y trouvent recensés, plus de 10% de la population juive de France.


"Le bilan de l'aryanisation"


En 1944, tous les biens identifiés sur l'ensemble du territoire n'appartiennent plus à leurs légitimes propriétaires, leurs ventes sont en cours. La Libération arrête le processus. Deux services administratifs sont crées pour mettre en place une véritable politique de restitution. Mais c'est au spolié de se manifester, or ce sont des familles entières qui ont disparu. Le problème des biens en déshérence se pose, des commissions d'enquêtes sont instituées. La question des restitutions se clôt avec l'installation  d'une commission d'indemnisation, et la création de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, dotée avec les fonds en déshérence.


Autour de l'exposition sont programmées des rencontres et des projections. La première est prévue le jeudi 31 janvier à 19h, sur le thème " L'aryanisation dans l'Europe nazie", elle est animée par Tal Bruttmann, historien et commissaire de l'exposition. L'entrée est libre sur réservation.


Visites gratuites et guidées


Des visites guidées gratuites de l’exposition pour les individuels sont prévues les jeudis 7 et 28 février et les jeudis 14 et 28 mars 2013 de 19h30 à 21h sans réservation préalable.


Pour les scolaires


Les enseignants peuvent organiser des visites libres, ou demander au service pédagogique des visites guidées pour les lycéens. Une projection-rencontre est proposée aux élèves de la première à la Terminale, le jeudi 28 mars, sur le thème "Les spoliations des biens juifs pendant l'occupation". Le documentaire "Des camps dans Paris" sera suivi d'un débat avec des historiens. Des visites guidées sont proposées sur demande aux groupes (associations, CE) ainsi qu’aux scolaires (élèves de la Seconde à la Terminale). Contact : Tél. : 01 53 01 17 86.


Béatrice Flammang


L'exposition

http://www.memorialdelashoah.org/b_content/getContentFromNumLink[...]

Les activités et formations pédagogiques pour les scolaires et les enseignants

http://www.memorialdelashoah.org/upload/medias/fr/Brochure_pedago_12-13pdf.pdf



Sur le site du Café


Par fjarraud , le mercredi 20 février 2013.

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