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La chronique de Lyonel Kaufmann : Enseigner les humanités numériques ou enseigner l’histoire à l’ère du numérique ? 

Alors que la réforme du baccalauréat prévoit l'introduction d'un cours sur les « humanités scientifiques et numériques » (https://www.numerama.com/politique/330056-les-cours-dhumanites-numeriques-et-scientifiques-arrivent-au-lycee.html) et que la commission de la langue française vient de traduite le terme anglais de « digital humanities » en humanités numériques, il est intéressant de s'interroger sur la singularité des humanités numériques par rapport à l'enseignement de l'histoire. D'autant plus que le récent colloque « Enseigner le numérique aux historien·ne·s – perspectives internationales », qui s'est déroulé les 17 et 18 juin 2019 à l'Institut Historique Allemand, a proposé un concours de billets de blog (https://dhiha.hypotheses.org/2635) autour du thème « L'histoire numérique dans l'enseignement universitaire ».


Que sont les humanités numériques ?

La nature et la spécificité des humanités numériques par rapport aux humanités font l'objet d'un vaste débat et d'orientations multiples qui actuellement sont loin de trouver une acceptation large et partagée. Je vous propose néanmoins deux points de départ.

En premier lieu, en 2010, un "Manifeste des Digital humanities" (https://tcp.hypotheses.org/318) a été rédigé dans le cadre d'un THATCamp tenu à Paris les 18 et 19 mai 2010. Ce manifeste en proposait la définition suivante :

I. Définition. 1. Le tournant numérique pris par la société modifie et interroge les conditions de production et de diffusion des savoirs. 2. Pour nous, les digital humanities concernent l'ensemble des Sciences humaines et sociales, des Arts et des Lettres. Les digital humanities ne font pas table rase du passé. Elles s'appuient, au contraire, sur l'ensemble des paradigmes, savoir-faire et connaissances propres à ces disciplines, tout en mobilisant les outils et les perspectives singulières du champ du numérique. 3. Les digital humanities désignent une transdiscipline, porteuse des méthodes, des dispositifs et des perspectives heuristiques liés au numérique dans le domaine des Sciences humaines et sociales.

 

En second lieu, le Journal officiel du 9 juillet 2019 (https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000038736904&dateTexte=&categorieLien=id) propose la définition suivante des humanités numériques:

 « domaine de recherche et d'enseignement au croisement de l'informatique et des lettres, des arts, des sciences humaines et des sciences sociales, visant à produire et à partager des savoirs, des méthodes et de nouveaux objets de connaissance à partir d'un corpus de données numériques ».

 

Plus spécifiquement en rapport avec l'histoire, Frédéric Clavert et Caroline Muller dans « Le goût de l'archive à l'ère numérique » (http://www.gout-numerique.net) proposaient en 2017 une bibliographie indicative relative à « Histoire et numérique » (http://www.gout-numerique.net/table-of-contents/histoire-et-numerique-bibliographie-indicative).


« L'histoire numérique dans l'enseignement universitaire »

En préambule, l'ensemble des billets de blogs publiés à l'occasion du concours organisé par l'Institut Historique Allemand sont consultables à partir du billet suivant : https://enumhist.hypotheses.org/141

Si le thème était l'enseignement de l'histoire à l'ère numérique, le débat en français a porté essentiellement, non pas sur la question disciplinaire, mais sur la question de l'archive, des sources premières et des artefacts du passé. L'attrait des archives reste, cependant, pour plusieurs intervenants, l'ère numérique peut avoir changé le concept même des archives notamment en raison de la consultation en ligne et non plus en archives. La matérialité de l'archive s'efface.

À ce titre, dans un article pour La Vie des idées, Frédéric Clavert & Caroline (Le goût de l'archive à l'ère numérique : https://laviedesidees.fr/Le-gout-de-l-archive-a-l-ere-numerique.html) concluent que

«Si prendre des photographies d'archives transforme la relation aux sources, les retravailler sur son ordinateur, parfois en utilisant les possibilités collaboratives du réseau, leur adjoindre des métadonnées, permet aux historiens d'instaurer une nouvelle relation à l'archive – différente, mais non moins intime. Collecter des millions de tweets pour comprendre certains enjeux mémoriels, par exemple autour du Centenaire de la Grande Guerre, nous éloigne, par la masse, de la source, mais nous en rapproche aussi par le travail sur ce qu'on appelle désormais des «données».»

 

Pour leur part, Emilien Ruiz (https://devhist.hypotheses.org/3692) est revenu sur le schéma réalisé en 2011 avec Franziska Heimburger pour un socle commun de formation numérique des historien·ne·e et avec la conviction que «  l'usage du numérique en histoire ne relève pas d'une spécialisation ».

De cette conception découle que « c'est en historiennes et historiens que nous devons appréhender les instruments informatiques et les ressources numériques à notre disposition » et qu'il s'agit pour les étudiants de

« toujours mobiliser ces approches dans leurs enseignements disciplinaires et thématiques. Que ce soit en mobilisant directement les méthodes quantitatives ou, au moins, en leur donnant à analyser des données chiffrées, des représentations graphiques, etc. »

 

Dans la même conception philosophique, Caroline Muller (https://consciences.hypotheses.org/2199) propose dans son cours d'introduction aux étudiants à la recherche à l'ère numérique plusieurs niveaux de réflexion qu'elle a regroupés, dans son billet dans un très intéressant tableau: « la volonté de transmettre des éléments de culture numérique générale (en jaune), l'initiation aux problématiques liées à l'information scientifique (et non généraliste), enfin des problématiques proprement disciplinaires (en rouge) » . Elle distingue également pour chaque entrée les notions, les compétences et les pratiques qui s'y rattachent.

Dans son diaporama (https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/935/files/2019/06/Muller2019-Présentation-DHIHA.pdf), certaines des pistes d'exploitation proposées en classe me paraissent tout à fait transposables en classe d'histoire de collège ou de lycée. À titre d'exemple, relativement à un ensemble de données en lignes, il s'agit pour les étudiants de formuler une question de recherche.


En conclusion

En conclusion, j'en retiens que, contrairement à la réforme du bac et du lycée prévoyant la mise sur pied d'un cours spécifique et déconnecté de l'enseignement de l'histoire à propos des « humanités scientifiques et numériques » (https://www.numerama.com/politique/330056-les-cours-dhumanites-numeriques-et-scientifiques-arrivent-au-lycee.html), il serait plus judicieux d'insérer ces composantes dans l'enseignement de l'histoire-géographie (ou en science) pour que, selon la volonté du ministre de l'Éducation nationale (https://www.education.gouv.fr/cid126542/baccalaureat-2021.html), nos élèves soient en mesure d'acquérir « les connaissances indispensables pour vivre et agir dans le XXIe siècle en approfondissant les compétences numériques et la compréhension des grandes transformations scientifiques et technologiques de notre temps (bioéthique, transition écologique, etc.) ».


Lyonel Kaufmann, Professeur formateur, Didactique de l'Histoire, Haute école pédagogique du canton de Vaud, Lausanne (Suisse)



Sur le site du Café

Par fjarraud , le jeudi 11 juillet 2019.

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