À la Une : La disparition de la Physique Appliquée 

Par Eric Castanet



Ça y est, nous y sommes : c’est la fin de la physique appliquée. Découvrez la situation de nos collègues touchés par la réforme des lycées technologiques, que va-t-il leur advenir ?


Deux collègues, Nadine Dal-Molin et Jean-Michel Giraud, professeurs de Physique Appliquée ont accepté de témoigner. Merci beaucoup.


En quelle année êtes-vous rentré dans l’Éducation nationale ?

Nadine Dal Molin: Je suis rentrée dans l’Education nationale en septembre 1986.

Jean-Michel Giraud : Apres avoir réussi le concours, j’ai effectué ma première rentrée scolaire au lycée Jean Perrin de Saint Ouen l’Aumône (95) en Septembre 1994 en qualité de professeur stagiaire. Je me suis vu confié, en binôme avec un autre stagiaire, une classe de Terminale S.T.I Génie Electrotechnique.


Quel a été votre cursus universitaire ?

N D-M : J’ai obtenu à Rennes une maîtrise es sciences-physiques, c’est à dire une maîtrise adaptée à l’enseignement avec autant de chimie que de physique.

J-M G: Apres deux ans en classe préparatoire, j’ai bifurqué vers la faculté ou j’ai obtenu une licence puis une maîtrise Electricité Electrotechnique et Automatique (E.E.A) et enfin un D.E.A d’automatique. J’ai ensuite obtenu le CAPES de Sciences Physiques option Physique et Electricité Appliquée.


Quel a été votre cursus en tant qu’enseignant ?

N D-M : En septembre 1986, n’ayant pas obtenu le CAPES, j’ai débuté comme maître-auxiliaire:

-une première année en collège de 250 élèves où j’effectuais un service de PEGC 21h maths physique

-une deuxième et troisième année dans un autre collège mais seulement un service de sciences physiques: très bien mais désirant avoir le CAPES j’avais demandé à travailler en lycée

-une quatrième année en lycée: 4 classes de seconde comme service!

-une cinquième et sixième année en Lycée Professionnel où j’enseignais les maths-sciences à des Bac Pro maintenance plastique et composite. Cette année 1991 je réussis le CAPES et le PLP2 que j’ai tenté car les sections professionnelles ne me déplaisaient pas.

Je choisis tout de même de garder le CAPES. Il n’y avait pas de place de stagiaire dans un lycée classique (à l’époque les “anciens maître-aux” étaient en stage en situation à temps plein et ceci sans formation...). Il ne restait qu’un lycée technologique où j’ai enseigné la physique appliquée aux sections électronique et mécanique de l’époque: F2 et F1. J’ai vraiment eu beaucoup de mal malgré des collègues compétents toujours très présents et disponibles. Ils m’ont très bien appris le travail. L’enseignement technologique est très différent : il fallait par le biais de séances de TP de 3 à 4h faire passer des notions très théoriques et pointues dans leur domaine. Les programmes n’étaient pas vastes mais très approfondis et denses, les élèves voulant « bricoler, manipuler, faire du concret » mais pour cela ils devaient acquérir des bases, des connaissances solides. La démarche y etait tout autre que dans les sections générales car le public n’y a pas la même attente. Après donc cette année difficile le poste que j’occupais étant libre, j’ai choisi de me poser! Voilà comment je suis devenue professeur de physique appliquée.

J-M G: Apres mon année de stage, j’ai été nommé Titulaire Académique en Poitou-Charentes où j’ai effectué pendant  quelque temps des remplacements à l’année (première ; terminale S.T.I  et en BTS M.A.I et M.A.V.A.) Depuis septembre 2000, je suis titulaire d’un poste au lycée Vieljeux ou j’enseigne toujours dans les sections citées ci-dessus.


La réforme des lycées en cours, entraîne une modification profonde de l’enseignement dans les sections techniques. Elle est aussi à l’origine de la disparition du corps des professeurs de Physique Appliquée.

Qu’est ce qui explique cette disparition ?

N D-L : La réforme des lycées en cours n’entraîne pas comme vous le dites une modification profonde de l’enseignement dans les sections techniques, elle fait table rase sur les différentes spécialités comme l’électronique, l’électrotechnique, la mécanique. Et c’est d’abord cela que choisissait l’élève, à partir de sa discipline-phare c’est-à-dire du concret, il était possible de lui enseigner des notions théoriques en se raccrochant à sa spécialité.

À partir du moment où l’enseignement de spécialité n’occupe plus une place prépondérante mais est devenue une «option», où de nombreuses (trop nombreuses) choses (certainement intéressantes) sont vues (ou plutôt survolées). Vu la quotité horaire il est impossible d’approfondir autant que dans les sections spécialisées. Le programme de physique de ces sections STi2D ressemble à un programme de section S par son volume horaire 3h en première et 4h en terminale alors que par exemple en Sti électronique il y avait 7h en première et 8h en terminale. Tout synergie entre la spécialité de la section et le programme de physique a disparu, par conséquent ce n’est plus de la physique appliquée.

J-M G: La filière technologique est une spécificité française qui permet(tait) à des élèves de niveau moyen, à la recherche de concret et potentiellement en échec dans la voie classique, de s’accomplir, de réussir dans des études courtes ou longues (certains devinrent ainsi ingénieurs après avoir intégré de grandes écoles prestigieuses comme Polytechnique).

Nous souhaitions depuis longtemps que la filière S.T.I soit réaménagée car la dernière évolution date de 1992 ! Trop de filières, des programmes désuets parfois dépassés sur le plan technologique le tout s’accompagnant, il faut bien le reconnaître, d’une baisse sensible mais régulière des effectifs (- 13,8% sur 9 ans).

Le nouveau programme de physique des sections S.T.I se veut beaucoup plus généraliste qu’auparavant et aborde maintenant la chimie. Le but recherché par le ministère est de moins spécialiser les élèves de cette filière afin de leur permettre de continuer sur des études plus longues qu’auparavant (CPGE, université,….).

Pour l’instant,  la physique appliquée ne disparaît pas tout à fait car elle perdure encore dans les sections S.T.S. Par contre les collègues qui n’y enseignent pas basculent de fait en Sciences Physiques et Chimiques Fondamentales et Appliquées (S.P.C.F.A) qui englobent maintenant tous les professeurs de Physique.

 

Pourriez-vous nous dire quand et comment vous en avez été averti ?

N D-M : Étant syndiquée, je savais qu’une réforme se préparait mais le contenu de cette réforme nous est parvenu peut-être 1 an ou 2 avant sa mise en place.

J-M G: Cela fait plusieurs années déjà que les concours de recrutement (capes et agrégation) de Physique appliquée sont fermés ; nous savions que notre discipline était sur la sellette et que le couperet ne tarderait pas à tomber ! La réforme des S.T.I fut le coup de grâce !

Il y a deux ans, notre inspecteur (ancien professeur de Physique Appliquée), nous a informés que notre matière était en sursis et que sa pérennité était sérieusement  menacée.

Puis le regroupement des inspecteurs, le nouvel intitulé des sites pédagogiques (S.P.C.F.A), le nouveau programme de S.T.I, tout cela a laissé, petit à petit, infuser dans notre esprit que nous n’existions plus en tant que discipline dans le secondaire.

Mais, c’est en décembre 2010, au cours d’une visite solennelle de nos 2 I.P.R, que nous avons appris la disparition officielle de la Physique Appliquée et notre possible reclassement en professeur de S.P.C.F.A.

 

Quels sont les choix qui vous ont été proposés pour votre reclassement administratif ?

N D-M : Aucun choix ne m’a été proposé pour mon reclassement administratif.

J-M G: Au cours de cette réunion de décembre, on nous a proposé les choix suivants :

Poursuivre en S.P.C.F.A, avec une phase préalable d’adaptation à la chimie ;

Réorientation dans une autre discipline très déficitaire comme les Mathématiques ou la Technologie (après une année d’essai en collège et un avis du corps d’inspection) ;

Passer le concours d’Inspection ou celui de Chef d’établissement ;

Démissionner.

Mais, du fait d’un surplus de 40 postes en S.P.C.F.A dans l’académie de Poitiers, il y eu beaucoup d’insistance pour que nous options vers une reconversion en Mathématiques ; 2 de nos collègues s’y sont résignés !


Quel a été votre sentiment à l’annonce de cette disparition ?

N D-M : À l’annonce de la disparition de la physique appliquée, c’est un sentiment de dégoût, de gâchis. Enseigner en LT c’était vraiment bien, mieux même qu’en lycée pro où le public est souvent en échec. Avec du concret pour se raccrocher et nous disposions du temps nécessaire pour faire passer des notions difficiles. Nous travaillions vraiment en équipe avec les collègues de maths et de spécialité. Dans cette réforme, la physique chimie est à part alors que ces élèves ont besoin de voir que tout est lié. Que leur adviendra-t-il? Que retiendront-ils de l’école si ce n’est qu’un saupoudrage de connaissances qu’il n’auront pas réussi à assimiler?

J-M G: Un sentiment mêlé d’amertume et de désarroi. Comme nos collègues des disciplines technologiques, nous subissons l’actuelle politique de réduction des postes. Nous ne sommes pas dupes, il ne faut pas sortir de l’E.N.A pour comprendre que ce sont d’abord des contraintes budgétaires qui ont prévalu à l’élaboration de cette reforme des S.T.I. En réduisant considérablement le volume des heures devant élèves, elle permet de dégager énormément de postes, favorisant ainsi le redéploiement futur de bon nombre d’enseignants au collège et/ou dans d’autres disciplines. (Par exemple, on passe de 3 heures de cours et 3 heures de TP pour une STI génie Electronique à 3h au total pour une première STI2D soit – 50 % rien que pour la Physique !).

Mais le pire, c’est que l’on nous a fait comprendre qu’en cas d’échec (l’objectif étant d’augmenter les effectifs de 35 % !), ce serait de notre faute car nous n’aurions pas réussi à mettre en musique cette reforme ;  il n’y en aurait pas d’autre et la filière technologique disparaîtrait. A se demander, si ce n’est pas le but recherché à terme !


La plupart des professeurs de Physique Appliquée vont donc intégrer le corps des professeurs de Physique Chimie. Ils vont donc, à terme, devoir dispenser un enseignement en chimie et en physique abordant des domaines qui ne font pas partie de leur formation initiale.

Des dispositifs ont-ils été mis à votre disposition pour vous former ?

N D-M : Dans notre académie de Caen, nous sommes excédentaire en physique chimie, des enseignants de physique appliquée font donc des maths pour l’instant en tant que TZR en attendant d’être intégrer au corps des enseignants de mathématiques. Certains devront bientôt enseigner la chimie en n’ayant qu’un bagage lycéen. Trois journées de formation (sur la base du volontariat) en chimie ont été mises en place pour la formation des collègues de physique appliquée: c’est très peu!

J-M G: Tout d’abord, il convient de préciser que je n’aurais jamais passé le Capes de Physique Chimie et que je ne suis devenu enseignant que parce que l’option Physique Appliquée existait alors !

Apres plusieurs mois de tâtonnement, le dispositif d’adaptation à la chimie fut mis en place sur l’académie de Poitiers : en 2010/2011, 4 journées collectives d’information sur la reforme S.T.I.2D et de (re) découverte de la chimie ! Cette année, en plus de 4 nouvelles journées de formation, nous avons 3 heures (intégrées à nos services) pour nous auto-former avec l’aide de nos collègues Physique Chimie (canal historique), qui bénéficieront de 15 H.S.E en compensation. L’objectif, très ambitieux, c’est d’atteindre le niveau universitaire et ainsi pouvoir enseigner en filière S !

D’où la remarque acerbe (mais pleine de bon sens) d’un de nos collègues : c’est fou, on doit vous former pour qu’à terme, vous nous « preniez » nos classes ! Je le rassure, ce n’est pas notre souhait !


Certains professeurs enseignent dès cette année en première STI2D (Science) est-ce votre cas ?

N D-M : Je n’exerce pas cette année en première STI2D car j’ai la chance d’enseigner la physique appliquée à des BTS électrotechnique mais pour encore combien de temps?

J-M G: Non ce n’est pas encore mon cas mais cela devrait l’être à la rentrée prochaine. Pour l’instant, sur les quatre premières S.T.I.2D (1 par filière), trois sont prises en charge par un professeur, ex Physique Appliquée.  


Que pensez-vous de ces nouveaux programmes de Physique Chimie pour des élèves de sections techniques ?

N D-M : Je l’ai développé plus haut, ces programmes devraient être mieux adaptés à des élèves de sections technologiques Tout en gardant le volume horaire, il faudrait supprimer certaines notions qui ne sont que survolées et qui demanderaient un investissement en temps et en matériel autre que celui qu’on souhaite lui consacrer en ce moment.

J-M G: Dans le programme de Physique Chimie, on trouve de tout, comme au B.H.V ! (matériaux polymères, radioactivité, synthèse de colorant ou de savon, transferts thermiques, électromagnétisme, électricité, photovoltaïque, combustion, ondes sonores, antiseptiques et désinfectants, optique, etc.), le tout articulé autour de points clés dits de contextualisation : Habitat, Transport, Santé et le pompon Vêtement et Revêtement (en première ).

Les deux  derniers points n’ont, à mon avis, rien à faire dans une formation industrielle axée sur le développement durable. Mais, pour réaliser des économies d’échelles et à terme créer des classes mixtes S.T.I.2D et S.T.L, les programmes de ces 2 sections sont maintenant communs, d’où cet indigeste patchwork ! Par exemple, l’alternateur n’est plus étudié (incroyable pour une filière de développement durable) mais, par contre, on étudiera la réalisation d’un antiseptique et la synthèse du nylon ! De l’autre coté en STL, nos collègues trouvent qu’au contraire il y a trop de physique et pas assez de chimie !

Compte tenu de l’ampleur des notions à aborder et des heures devant élèves mis à notre disposition, l’ensemble demeurera, par la force des choses, bien trop superficiel. Ce qui faisait la spécificité des sections industrielles (manipulation expérimentale puis modélisation des phénomènes observés) est mis à mal car beaucoup de séances de travaux pratiques seront remplacées (par manque de temps et/ou de matériels) par des expériences réalisées par le seul professeur et projetées au tableau ! 

Nous avons l’impression que l’on tire le niveau vers le bas, et que l’on nous demande,  non plus de dispenser une formation solide et rigoureuse mais de plutôt de faire de la vulgarisation scientifique, à base de leçons de choses !


Cette réforme entraîne une nouvelle organisation au niveau du laboratoire, du matériel de la gestion des salles, comment se passe votre nouvelle cohabitation avec vos collègues de Physique Chimie ?

N D-M : Je suis dans un établissement où il n’y a que des sections technologiques et professionnelles sans professeur de physique chimie. C’est donc à la fois très compliqué et très simple pour les commandes de matériels et la mise en place d’un labo. Nous devons innover pour tout, nous avons eu une dotation de la région et nous en attendons une autre. Aucun conseil ne nous est donné pour le choix du matériel, à l’aide du programme et des échanges avec des collègues inscrits aux stages, nous essayons de faire au mieux et de rentrer dans l’enveloppe.

J-M G: Sur le coup, l’annonce de ce regroupement disciplinaire a créé un vif et légitime émoi chez nos collègues de physique chimie. Car en cas de future carte scolaire (globalement il y a moins d’heures d’enseignement), leur poste pourrait être menacé ! Certains nous en ont voulu (alors que nous n’y étions absolument pour rien), contribuant ainsi à glacer l’ambiance entre nous.

Un an après, le climat s’est réchauffé, les relations sont moins tendues ; d’une part, la carte de formation de notre établissement (coup de chapeau au passage à notre proviseur) permet à chacun d’entre nous, de bénéficier d’un service à temps complet.

D’autre part, dans le cadre du dispositif d’adaptation, le rapprochement et les échanges sont favorisés : préparation des manipulations ; participation à des séances de travaux pratiques en classe……

Mais, je crains (tout en espérant me tromper), qu’à la première secousse (mesure de carte scolaire par exemple), les rancœurs ne remontent à la surface et ne fassent exploser le couvercle de nouveau.


Comment imaginez-vous la suite de votre carrière ?

N D-M : Je n’imagine pas du tout la suite de ma carrière. Je pense, peut-être suis-je optimiste, que nous, enseignants, nous adapterons mais qu’adviendra-t-il de cette partie du public qui reste toujours sur le bord de la route ?  On ne s’en sortira pas tant que les réformes dans l’éducation seront guidées par des considérations purement budgétaires !

J-M G: Il y a deux points importants qui nourrissent actuellement ma réflexion.

D’un point de vue général, les réformes successives des retraites imposent à ma génération de poursuivre ce métier jusqu’à 67 ans ! Alors que nos aînés ont pu partir dès 58 ans (souvent au bout du rouleau sur le plan physique et psychologique), nous, nous devrons faire 10 ans de plus ! Cela semble mission impossible quand on voit les exigences que requiert ce métier, avec des classes de plus en plus surchargées et des élèves de plus en plus difficiles à maintenir dans une ambiance de travail !

Sur un plan plus personnel, je n’apprécie pas plus que ça la chimie (toxicité des produits et danger potentiel pour la santé et l’environnement qu’ils représentent) ;  je crains donc ne pas être en pleine capacité pour la faire apprécier et donc pour l’enseigner de manière efficace ! Mais comme il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, je me laisse donc du temps pour trouver de l’appétence pour cette discipline ; mes échanges avec ma collègue référente doivent pouvoir y contribuer !

Pour le moment, j’ai la chance de toujours enseigner la Physique appliquée, via les classes de S.T.S. Je reste donc professeur,……………. pour l’instant !



Sur le site du Café

Par ecastanet , le dimanche 20 novembre 2011.

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