Le rapport Bentolila au regard d'un spécialiste de la communication de l'enfant 

Hubert Montagner, ancien directeur du laboratoire de psycho-physiologie de la Faculté des Sciences de Besançon, est un spécialiste reconnu des moyens de  communication chez le petit enfant. Il explique pourquoi le rapport Bentolila "est l'arbre qui masque la forêt des questions dérangeantes" et en quoi il ignore ce qu'est vraiment la communication enfantine et les rythmes enfantins.

 

Pour lui, le rapport Bentolila aggravera les inégalités sociales.  "Il est temps de sortir l’école maternelle de “l’oubli” et du dogmatisme, de redéfinir ses finalités et d’en faire une priorité pour la nation" conclut-il. "C’est en effet entre trois et six ans qu’il faut agir intelligemment pour donner toutes leurs chances à tous les enfants, quelles que soient leurs particularités, quel que soit leur milieu familial, social, culturel et ethnique. Il faudrait notamment méditer l’exemple de la Finlande, reconnue par tous ou presque comme le meilleur élève de la classe européenne, un pays où on privilégie l’écoute, le bien-être, les rythmes et l’épanouissement de l’enfant, et où l’apprentissage de la lecture à l’école est seulement organisé à partir de l’âge de sept ans".

 

 

Intitulé “la maternelle : au front des inégalités linguistiques et sociales”, le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA recommande que l’objectif prioritaire, pour ne pas dire exclusif, de l’école maternelle soit d’augmenter les performances des enfants âgés de trois à six ans dans la maîtrise du langage, en l’occurrence la langue française. Dans cette perspective, les enfants sont considérés avant tout comme des systèmes linguistiques ... pour ne pas écrire seulement des systèmes linguistiques, même si, plus généralement,“l’enseignante devra accompagner des bambins de 3 à 6 ans dans leur développement linguistique, intellectuel et moteur”. Les “bambins” seraient-ils des êtres sans émotions, sans affectivité, sans attachements, sans interactions sociales (les interactions avec les pairs sont considérées comme une source “d’insécurité linguistique”), sans perceptions et communications qui ne s’inscrivent pas dans une “logique” d’apprentissage du vocabulaire, de la syntaxe et de la grammaire, sans degrés de liberté dans l’expression comportementale, vocale ou langagière, sans spontanéité et pensée libérées ? Selon Monsieur Alain BENTOLILA, il est “impératif que chaque élève termine l’école maternelle en ayant compris l’économie générale du système alphabétique du français”. Chaque enseignant devient alors un technicien qui doit “travailler des séquences dans lesquelles les productions sont concrètes, décorticables, observables, comme par exemple dans les exercices de graphisme”. On est donc dans une sorte de système langagier d’économie productiviste ! En conséquence, selon l’une des recettes de Monsieur Alain BENTOLILA, “il conviendra de chercher les moyens qui permettront aux enseignants de pouvoir travailler efficacement en ateliers de sept ou huit élèves sans avoir à se demander ce qu’ils vont faire des autres”. Autrement dit, les enfants n’existent plus en dehors des ateliers linguistiques. Tout doit être organisé en classe pour que même “les temps consacrés aux comptines et aux chants doivent devenir des temps d’apprentissage où l’on privilégiera la qualité d’articulation, de mémorisation, d’explication du lexique, plutôt que la quantité de comptines marmonnées” (nous reviendrons sur ce terme) ? La moyenne section (la plupart des enfants sont alors âgés de quatre à cinq ans) serait la charnière organisatrice du système formaté de Monsieur Alain BENTOLILA. Il écrit en effet, en jargonnant : “L’écart grandissant entre les constructions grammaticales utilisées à l’oral par les élèves et celles qui organisent les premières phrases soumises à leur lecture exige que dès la moyenne section on accompagne avec soin le jeune enfant dans la découverte d’une organisation et de conventions que l’oral ne lui a parfois pas révélées”. A la lecture du rapport de Monsieur Alain BENTOLILA, on se frotte les yeux pour être sûr qu’on ne dort pas, et on se demande si celui-ci a déjà rencontré les “vrais” enfants accueillis à l’école maternelle, c’est-à-dire, selon les moments, les situations et les partenaires, des êtres câlins, rieurs, expressifs, “clowns”, sociaux, joueurs, indisciplinés, turbulents, imprévisibles, appliqués, provocateurs, conquérants, “baragouineurs”, querelleurs, imaginatifs, inventifs ... aux modes de communication et “formes” d’intelligence multiples. En d’autres termes, ils sont des personnes qui débordent de vie, d’initiative et de créativité, mais aussi des êtres vulnérables qui révèlent leurs détresses, leurs souffrances et leur insécurité affective. Faudrait-il qu’ils soient des individus assujettis que l’on peut enfermer à tout moment dans la maîtrise du vocabulaire, dans les productions langagières qui respectent la syntaxe et la grammaire, et dans un  discours formaté ? Si on accepte le dogme de Monsieur Alain BENTOLILA, les enfants doivent devenir des machines contrôlables et dociles dont il faut programmer le langage (et donc la pensée) dès la petite section de l’école maternelle. Pauline KERGOMARD et ses collègues pédagogues, qui ont inventé l’école maternelle, doivent se retourner dans leur tombe.

 

Mon positionnement

Nourri par les recherches nationales et internationales ainsi que par les observations cliniques, mon positionnement est d’abord celui d’un scientifique qui s’efforce de contribuer à une meilleure connaissance du “petit de l’Homme” et de son développement. Il est aussi celui d’un “lecteur-acteur” de terrain qui a acquis une certaine expérience des réalités sur les lieux de vie de l’enfant depuis la naissance (maternités, milieux familiaux, structures de soins, structures éducatives ...). C’est à partir des éclairages donnés par ce double positionnement que je propose de nouvelles stratégies pour l’accueil des enfants et de leur famille, d’autres modes d’organisation du temps et de l’espace pour les enfants de tous âges, et d’autres modes de fonctionnement des structures de soins et des structures éducatives, en particulier les crèches, écoles primaires et collèges. L’objectif est que de nouvelles conditions de vie, de nouveaux environnements et de nouvelles interactions puissent permettre à chaque enfant de libérer ses compétences cachées et d’en acquérir de nouvelles, tout en respectant ses dimensions biopsychologiques, affectives, sociales, intellectuelles et de personne qui se nourrit de communication (voir la bibliographie de Hubert MONTAGNER).

 

Je ne peux donc rester sans réaction aux affirmations infondées, contre-vérités, insuffisances, “analyses” simplistes et outrancières, dérives et dangers du rapport de Monsieur Alain BENTOLILA. Bien évidemment, je ne me placerai pas sur le terrain de la linguistique pour discuter le dogme réducteur de Monsieur Alain BENTOLILA puisque je n’ai pas de compétences dans le champ de la linguistique. En revanche, je soulignerai ce que, séparément ou en interaction, la recherche fondamentale, les observations cliniques et le vécu des éducateurs ont permis d’apporter à la connaissance des vrais enfants de l’école maternelle et de leurs constructions. Bien loin de la “vision” déformée de Monsieur Alain BENTOLILA, les enfants sont considérés comme  des personnes à part entière dans l’ensemble de leurs dimensions d’enfant, c’est-à-dire principalement leurs équilibres physiologiques, émotions, liens affectifs, attachements, perceptions combinées, rythmes, constructions corporelles, habiletés motrices, conquêtes de l’espace, interactions sociales, modes et stratégies de communication (Monsieur Alain BENTOLILA confond communication et langage oral), socialisation, processus cognitifs et activités symboliques. Pour plus d’informations, je renvoie aux publications scientifiques, en particulier celles que mes collaborateurs et moi-même avons eu l’honneur de publier dans des périodiques internationaux à comité de lecture (certaines sont référencées sur internet ou dans mes livres, par exemple “L’arbre enfant” paru en 2006 aux Editions Odile Jacob).

 

Le caractère démagogique du rapport de monsieur Alain Bentolila

Le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA peut être perçu comme un document de bon sens (c’est-à-dire nourri par une “capacité de bien juger, sans passion” : définition du Larousse), en accord avec le désir des parents, soucieux que leurs enfants apprennent non seulement à bien parler dès qu’ils sont accueillis à l’école maternelle, mais qu’ils s’engagent également dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ... et aussi du calcul. Il flatte les attentes des parents, persuadés que plus leur enfant est précoce dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture ... et du calcul, mieux il réussira à l’école et plus tard, sans penser que la précocité puisse être un leurre ou même un obstacle. On doit regretter que, malheureusement, ils sont rarement avertis de ce que, réellement, l’école maternelle peut et doit apporter aux enfants âgés de trois à six ans, tout en préservant leurs besoins fondamentaux et en respectant leurs différences, sans les mettre en danger (voir plus loin).

 

Le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA peut être “techniquement” accepté par certains enseignants car il flatte leurs exigences de professionnels consciencieux et soucieux de développer la maîtrise du langage chez tous les enfants. En effet, s’il ne contient rien de nouveau par rapport à ce qu’ils savent et à ce qu’ils font ou essaient de faire, il préconise des “démarches-recettes” qui peuvent donner l’illusion d’une efficacité accrue dans l’apprentissage combiné du langage verbal, de la lecture et de l’écriture, et ainsi d’une valorisation de l’acte pédagogique. Mais, la démagogie rencontre là ses limites : les enseignants savent évidemment que le façonnement des enfants et les apprentissages à l’école maternelle, y compris dans le cadre de la maîtrise du langage, “obéissent” à des phénomènes complexes qui ne se confondent pas avec les affirmations dogmatiques et quelque peu simplistes de Monsieur Alain BENTOLILA (voir plus loin). En outre, on peut douter qu’ils apprécient les critiques sévères et injustes qui soulignent leurs supposées insuffisances ou incompétences.

 

Enfin, le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA est “politiquement démagogique” car il flatte et arrange forcément les décideurs politiques et les “faiseurs d’opinion” qui pérennisent les inégalités sociales et autres. En effet, avec le “tout linguistique” qui focalise l’attention d’une certaine élite intellectuelle, littéraire et médiatique de France (pour ne pas écrire de Paris), et qui flatte sa capacité à manier la langue orale, il se garde bien de définir clairement les finalités d’une école conçue pour tous les enfants de tous les milieux, quelles que soient leurs compétences linguistiques et leurs origines, y compris lorsqu’ils sont porteurs d’un handicap ou d’une anomalie. Et pas seulement pour les enfants qui peuvent comprendre et apprendre “envers et contre tout”, notamment à parler, lire, écrire et compter, dans les influences sécurisantes et structurantes de leur milieu familial et social. Le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA est “l’arbre qui masque la forêt des réalités et questions dérangeantes”, en particulier les changements et stratégies à mettre en oeuvre pour que les différences individuelles de développement, de compétences, de façons d’être, de façons de faire, de façons de penser ...  puissent être réellement prises en compte à l’école, et pour que chaque enfant puisse acquérir de nouvelles compétences à son rythme (quand il est prêt) dans toutes les dimensions humaines et éducatives, et pas seulement la dimension linguistique, quel que soit son milieu social et ethnique. Capteur de l’attention de certaines élites intellectuelles, littéraires et médiatiques, le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA évite que soient posées les questions essentielles : une école maternelle pour quoi faire, pour quels enfants, quelles familles et quels éducateurs, pour quels projets à l’école élémentaire et au delà ? A quelles fins éducatives, sociales et culturelles, pour quels besoins et aspirations de la société ?

 

Le caractère “a-scientifique”, arbitraire et outrancier du rapport de monsieur Alain Bentolila

 Dès l’introduction, le rapport de Monsieur Alain BENTOLILA dévoile ses approximations et son caractère “a-scientifique” malgré le jargon qui lui donne une apparence savante. Monsieur Alain BENTOLILA se fonde en effet sur “un nombre important de rapports d’inspection” qui “donne une idée assez précise d’une école 0ù la classe se fait au fil de l’eau, selon les envies, selon les compétences de l’enseignant, selon le quartier”. Il est ensuite précisé que le nombre important de rapports d’inspection provient de trois secteurs, tous situés dans la région parisienne. Outre le caractère limité, arbitraire, sectoriel et opaque de “l’échantillon”, où est la grille de lecture des inspecteurs (comment peut-on caractériser en particulier l’item “au fil de l’eau” ?), et quelles sont leurs “données” quantitatives ? Quelle(s) démarche(s), méthode(s) et technique(s) ont été utilisées ? Des réponses précises à ces questions sont nécessaires pour que des  investigations éventuelles puissent être conduites par des tiers indépendants dont l’objectif serait de valider la grille de lecture et, s’il y en a, les “données” quantitatives dans les mêmes écoles et avec les mêmes démarches et méthodes. C’est-à-dire de réaliser une étude peu ou prou de caractère scientifique (vérifiable et reproductible).

 

Se fondant semble-t-il sur ces rapports d’inspection, Monsieur Alain BENTOLILA affirme dès son introduction que l’école maternelle repose sur trois illusions ... sans apporter la moindre preuve vérifiée ou vérifiable ni même la moindre hypothèse argumentée, et sans la moindre précaution :

* l’illusion des parents qui verraient dans l’école maternelle “de la bienveillance, de la présence dans le tissu social, une forme d’encadrement, des productions d’élèves joliment mises en scène” ;

* l’illusion de “certains enseignants” qui “pensent créer une pédagogie active et efficace fondée sur l’interaction, la participation, l’action en classe” ;

* l’illusion de l’institution “qui n’ose pas évaluer vraiment la maternelle d’aujourd’hui, et ce qu’elle produit en termes d’apprentissage et d’acquisition”.

 

Autrement dit, tous les acteurs majeurs de l’école maternelle se trompent (selon le Larousse, “l’illusion est une erreur de perception causée par une fausse apparence”, “... une apparence dépourvue de réalité”, “... une opinion fausse, croyance erronée  qui abuse l’esprit par son caractère séduisant”). Ne serait-ce pas Monsieur Alain BENTOLILA qui vit dans l’illusion de ce que perçoivent les parents, les enseignants et l’institution ... et surtout les enfants (ils sont ignorés en permanence par Monsieur Alain BENTOLILA qui ne voit en eux que des systèmes linguistiques !) ? A-t-il vraiment réfléchi aux objectifs et au sens de la pédagogie des enseignants d’école maternelle ? A-t-il cherché à comprendre ce que recouvre leur souci permanent d’inventer des situations et activités qui stimulent et façonnent le cerveau des enfants en alliance avec leur corps, en particulier dans la “libération” des processus cognitifs, dans la maîtrise des apprentissages et dans le développement des processus de socialisation, en particulier chez les enfants en difficulté, parfois en détresse ou en souffrance ? Mais, Monsieur Alain BENTOLILA sait-il qui sont les enfants et comment ils se construisent, notamment pour se réaliser dans leurs dimensions d’élève ? J’y reviendrai.

 

Adepte de la méthode COUE, Monsieur Alain BENTOLILA poursuit sa “démonstration” en affirmant et assénant ses certitudes, sans la moindre preuve vérifiée ou vérifiable, sans référence au moindre article scientifique (dans le rapport, il n’y a que deux références : une thèse en cours et donc impossible à trouver, et un article sans indications bibliographiques), et sans esprit critique. Je me limiterai ici à quelques-unes des plus outrancières :

 

* De langue maternelle française, de parents francophones, ils (les enfants : précision de H. Montagner) arrivent à l'école avec une langue orale très éloignée de la langue qu'ils vont rencontrer en apprenant à lire et à écrire. Ne craignons pas de le dire, ils parlent une langue étrangère à celle sur laquelle va reposer leur apprentissage de la lecture et de l'écriture ». Comment peut-on affirmer que la langue française parlée dans une famille francophone est étrangère à celle que l’on parle à l’école française alors que les mêmes mots combinés aux mêmes gestes, mimiques, attitudes, vocalisations ... véhiculent le même sens dans les deux milieux dès lors que les situations et contextes sont les mêmes ? Les observations filmées en continu dans le milieu familial et à l’école maternelle montrent que les enfants utilisent communément de multiples combinaisons langagières et comportementales qui sont comparables ou identiques, non seulement dans leurs demandes de satisfaction des besoins élémentaires, mais aussi dans leurs relations affectives, leurs partages émotionnels, leurs demandes d’explication sur le sens et la signification des images, des comportements, des événements ... leurs demandes d’aide dans la “résolution de problèmes” (puzzles, constructions diverses ...). Même si les mots ne sont pas organisés en phrases linguistiquement correctes, même s’ils sont parfois “brouillés par “l’accent familial” et même si des mots différents sont “spécifiques” du milieu familial alors que d’autres sont propres à l’école maternelle. Comme le montrent de multiples études dans le milieu familial et à la crèche, le jeune enfant est capable de se faire comprendre et de comprendre ses partenaires dès ses premiers mois de vie alors que, selon l’âge, il ne parle pas ou utilise des mots plus ou moins audibles ou “décodables”. S’agissant des relations avec les pairs, rappelons que Monsieur Alain BENTOLILA écrit:   “communiquer et parler avec les pairs ... conduit à l’insécurité linguistique”. De toute évidence, Monsieur Alain BENTOLILA ignore les nombreuses recherches scientifiques, nationales et internationales, sur les remarquables capacités d’interaction, de communication et d’échanges de l’enfant avec ses pairs dès la première année. Il est étonnant qu’il confonde communication et langage oral Monsieur Alain BENTOLILA pourrait combler ses lacunes en procédant à des recherches bibliographiques sur internet au moyen des moteurs de recherche appropriés. 

 

* Dans la continuité de ce qui précède, «Ils (les enfants : précision de H. Montagner) arrivent donc à l'école déjà résignés à n'avoir aucune prise sur le monde, à ne revendiquer aucun pouvoir linguistique et intellectuel sur les autres ; ils ont déjà renoncé à la conquête collective du sens pour ne plus s'occuper que de se protéger individuellement d'un monde où les menaces leur paraissent l'emporter largement sur les promesses ». Rien ne permet de soutenir une telle thèse qui est, il faut le dire, délirante. Là encore, on doit s’interroger sur les recherches, études, hypothèses ou analyses ... qui ont pu conduire Monsieur Alain BENTOLILA à formuler une telle affirmation désespérante, farfelue et sans fondements.

 

* “les élèves qui poussent pour la première fois la porte de l’école avec un bagage linguistique aussi léger que désordonné” “ont un langage oral, forgé dans un contexte familial de silence et d’indifférence, qui s’est cantonné à des usages de désignation, de constat ou de demande”. Comment pourrait-on accepter une telle affirmation qui vise de toute évidence les familles jugées à priori frustes ou limitées aux plans culturel, intellectuel et linguistique ? Autrement dit, essentiellement les familles d’origine étrangère qui “sont de tradition orale” (maghrébine, africaine ...) transmettraient leur langage oral dans un contexte de silence et d’indifférence en le limitant à “des usages de désignation, de constat ou de demande”. Et non pas aussi pour exprimer et partager des émotions, de la tendresse, de l’amour, des pensées ... des demandes d’explication sur le sens et la signification des images, des comportements, des événements ... des demandes d’aide dans la résolution de “problèmes” (puzzles, constructions diverses ...) ? Si on voulait stigmatiser ces familles, on ne s’y prendrait pas autrement.

 

* Pourquoi les enfants de migrants auraient particulièrement “besoin d’un attachement fort aux parents pour pouvoir se séparer d’eux dans de bonnes conditions et investir l’école sans appréhension trop grande” ? Tous les enfants ont besoin d’un attachement fort avec leur(s) parent(s) (en d’autres termes, un attachement “sécure”) pour accepter la séparation avec eux et investir l’école sans appréhension trop grande. Il n’est pas démontré que l’attachement des enfants de migrants à leurs parents soit moins fort (moins “sécure”) que celui des autres enfants. Pourquoi stigmatiser les enfants de migrants ?

 

*« N'oublions pas que l'École est le lieu où le maître donne sens à la diversité et au désordre du monde ». Comment peut-on écrire une telle contre-vérité ? C’est évidemment à tout moment et dans leurs différents lieux de vie (milieu familial, communauté villageoise ou urbaine, lieux publics dans la cité ...) que, fort heureusement, les enfants apprennent à donner “sens à la diversité et au désordre du monde”, et pas seulement en classe et dans l’école.

 

* « L’École, avouons-le, s'est fort peu occupée de la maîtrise de la communication orale ». Là encore, c’est une contre-vérité. Ayant eu le privilège et le plaisir de passer des centaines d’heures d’observation dans de nombreuses écoles maternelles, et d’avoir pu organiser le recueil de nombreuses données au cours de la journée scolaire, pendant toute la semaine et tout au long de l’année, j’affirme que, dès la petite section, la très grande majorité des enseignants consacrent beaucoup d’attention, de temps et d’énergie à “s’occuper de la maîtrise de la communication orale”.

 

* « Si les écrits, dans la diversité de leurs supports et de leurs contenus, doivent être à présent au sein même de la classe, on ne peut pour autant accepter l'intrusion désordonnée dans les écoles maternelles d'écrits dont le foisonnement hétéroclite tente de donner l'illusion d'une authenticité retrouvée : le chèque y fréquente le bon de commande de la Redoute ; l'affiche publicitaire y voisine avec la recette de cuisine ; le mode d'emploi d'un article électroménager le dispute parfois au conte merveilleux ou au poème. La seule présentation de la pluralité ne saurait entraîner une vision cohérente du monde de l'écrit. Ces « bains d'écrits » dans lesquels on plonge les élèves, avec l'espoir qu'ils s'y imprègnent d'une sorte de culture écrite, sont à la fois inefficaces et dangereux ». Comment Monsieur Alain BENTOLILA peut-il être aussi outrancier et péremptoire ?  Comment peut-on affirmer que les documents de la vie courante choisis par les enseignants pour développer le vocabulaire et expliquer les “particularités linguistiques de la langue”   (étiquettes, textes et images publicitaires, modes d’emploi de tel ou tel appareil, magazines ...), sont “inefficaces et dangereux” alors qu’ils ont du sens pour l’enfant ... et sa famille ? Où sont les preuves ? Pourquoi seraient-ils inefficaces, et où est le danger ?

 

* « De cette façon, en faisant découvrir aux élèves et à leurs parents qu’aller à l’école c’est apprendre un nouveau métier, dans lequel l’erreur analysée est un levier de progression ». Comment peut-on considérer “qu’aller à l’école c’est apprendre un nouveau métier”, c’est-à-dire, selon le Larousse “un genre d’occupation manuelle ou mécanique qui trouve son utilité dans la société”, ou encore, “une profession, une fonction, un gagne-pain, un boulot ...” ? Le jeune enfant devrait-il être désormais considéré à l’école maternelle dans une perspective utilitaire et économique, et non comme un humain singulier qu’il faut accompagner dans ses constructions tout en respectant ses besoins, ses rythmes et ses autres particularités ? Si on entre dans la “logique” de Monsieur Alain BENTOLILA, on doit se demander quel était le “métier” du jeune enfant avant d’aller à l’école pour “apprendre un nouveau métier” ? C’est absurde. On ne discutera pas ici “l’erreur analysée” qui serait “un levier de progression”, car il faudrait débattre plus largement des différents “leviers de progression” de l’enfant dans ses acquisitions et apprentissages. Ce qui pourrait faire l’objet de colloques.

 

L'ignorance ou la méconnaissance des enfants, seulement reconnus comme entités linguistiques par monsieur Alain Bentolila

Il est incroyable que Monsieur ALAIN BENTOLILA ignore ou méconnaisse  la complexité du développement et les multiples facettes des enfants accueillis à l’école maternelle. Caricatural, il les réduit aux dimensions linguistique, intellectuelle et motrice : “l’enseignante” “devra accompagner des bambins de 3 à 6 ans dans leur développement linguistique, intellectuel et moteur”. Et encore, l’aspect “moteur” n’est plus ensuite évoqué.

 

Cette ignorance ou méconnaissance des élèves se traduit par des exigences irréalistes et démagogiques, des propositions contraires aux intérêts de l’enfant et des oublis dommageables pour l’être humain en cours de développement.

 

* Monsieur Alain BENTOLILA décrète que “le temps de concentration quotidien pour chaque élève doit absolument être augmenté de manière significative”(on suppose que, par temps de concentration, il faut entendre la durée de la concentration intellectuelle). Certes, mais c’est plus facile à écrire qu’à faire ! Monsieur Alain BENTOLILA n’explique pas comment il faudrait procéder, surtout pour les enfants en déficit fréquent ou permanent de concentration intellectuelle. Comment Monsieur Alain BENTOLILA va-t-il agir sur les mécanismes, processus ou phénomènes qui sous-te