La pédagogie universitaire à l’heure du numérique ? 

Par M. Brun



Dans le cadre des premières Journées scientifiques-Pédagogie Universitaire Numérique, organisées à l’INRP-ENS en collaboration avec la Mission du numérique pour l’enseignement supérieur, plusieurs spécialistes se sont exprimés. L’intervention de Brigitte Albero, de l’université Rennes 2, a été une des plus décapantes.


Comment, dans un colloque de spécialistes, ne pas céder aux sirènes technophiles et oser aborder les problèmes de fond, au-delà des « nouveautés techniques » ? Brigitte Albero (CREAD, Rennes 2) a conscience qu’elle risque de « casser l’ambiance » lorsqu’elle regarde les « résultats effectifs » dans l’évolution de la pratique des TICE dans l’enseignement supérieur depuis vingt ans. « La pédagogie, dans le supérieur, ça ne va vraiment pas de soi. Certes, des innovateurs héroïques défrichent, mais que deviennent leurs réalisations, dans le temps ? ». Son travail vise à analyser ce qui apparaît comme un « éternel recommencement ».



Pédagogie à l’université : entre déni et instrumentalisation

Elle fait plusieurs constats :

Dans la culture académique instituée, en France, le pédagogique n’est pas considéré comme universitaire. « Il est toujours lié au terme d’innovation, au dernier objet à la mode et appelé à résoudre des problèmes embarrassants ». Historiquement, le « cours universitaire » est d’abord orienté par le souci de la pertinence des contenus de savoir produits par les universitaires eux-mêmes. L’objet essentiel est la connaissance. Dans cette perspective, le cours universitaire est destiné à une élite, qui elle-même est appelée à perpétuer l'institution selon ce modèle….

Mais l’université est devenue une université de masse, et elle doit se soucier de la réception de son enseignement. On demande aux enseignants producteurs de savoirs de devenir aussi de bons diffuseurs de savoir, de bons administrateurs de ressources. Or, il peut être à première vue légitime que les universitaires pensent qu’ils ont mieux à faire que de passer du temps à apprendre à se servir d’une plate-forme numérique. « Y succomber, c’est remettre en cause son identité, sa spécificité, son pouvoir symbolique, sa position de « sachant ».



Le déni du pédagogique dans le modèle traditionnel

L’université, dans son organisation, porte encore très largement les traces de cet ordre ancien, dans ses locaux comme dans la charge de travail de l’enseignant-chercheur : comment compte-t-on, dans le service d’un universitaire, tous les temps nécessaires pour accompagner, organiser, mutualiser, travailler ensemble ? Un cours magistral continue à être beaucoup plus valorisé que l’aide méthodologique ou les suivis de séminaires, qui sont pourtant des composantes essentielles pour apprendre aux étudiants à problématiser, à articuler théorie et praxis. « Il y a là des leviers pour répondre aux difficultés colossales auxquelles sont confrontées les universités pour faire que chaque étudiant soit capable de progresser et de lever une série de difficultés ».

Au contraire, le recours brut au tout-numérique peut laisser croire que c’est l’accès à l’information qui est en lui-même la condition de l’apprentissage. « Car la pédagogie n’est pas l’innovation, et l’innovation technique ne recouvre pas l’innovation pédagogique ». On sait, en analysant les pratiques, que les pratiques technologiquement innovantes ne le sont pas toujours d'un point de vue pédagogique. « Et d’ailleurs, a-t-on réellement et prioritairement besoin d’innovation pour faire mieux apprendre ces étudiants qui n’y parviennent pas ? »

Les TICE ne sont donc pas la solution magique pour répondre à la massification de l’université : l’interrogation sur le rapport au savoir ou les moyens en postes notamment en sont d’autres leviers plus puissants… « La pédagogie numérique risque encore d’accentuer les inégalités, si un accompagnement humain n'intervient pas fortement. La distance et le technique ne peuvent pas remplacer le présentiel et l'humain» martèle l’oratrice, au grand plaisir d’une partie de la salle.


C’est pourquoi elle appelle à développer réellement les recherches en sciences humaines et soicales, et notamment en Sciences de l'Education, sans réinventer dans le supérieur ce qui a déjà été largement débattu dans ce champ depuis quarante ans : controverses entre pédagogie et didactique,  mais surtout place d’une théorie de la pratique pour produire des savoirs sur l’Éducation, « pour permettre aux acteurs d’agir et œuvre en connaissance de cause ! ». Elle appelle à se nourrir des recherches anglo-saxonnes et francophones pour ne pas réinventer ce qui existe déjà ailleurs depuis plusieurs décennies…


Technologies et formation des personnes : entre supercherie et opportunité

« Le rapport même aux objets techniques m’apparaît comme problématique. Dans le supérieur, le technique est perçu comme manquant de noblesse, au regard de la grande culture. Elle renforce la tendance à l'instrumentalisation du pédagogique. Dès qu' un nouvel objet apparaît, il suscite de nouveaux intérêts chez nombre d'acteurs, dont le politique qui espère y trouver une source de solutions. Mais depuis plusieurs décennies, on peut observer une inlassable répétition : chaque nouvel objet remplace le précédent, le nouveau remplace le déjà démodé, avant même de dépasser le stade de l’innovation, et avant toute évaluation sérieuse des atouts et des pertes des nouvelles pratiques auxquelles il est attaché.


« Évidemment, les innovateurs témoignent du mieux constaté, justifiant ainsi leurs efforts ». Mais elle appelle à ne pas mettre exclusivement les « résistances » sur le compte du négatif : que demandent les enseignants lorsqu’ils veulent garder du présentiel, de la relation, du contact et de la confrontation pour des échanges intellectuels ? Le numérique ne peut apporter ce qui est indispensable dans le présentiel.


« Nous avons donc besoin d’enquêtes sérieuses, sauf à accepter la supercherie de vitrines provisoires destinées aux visites, tout en sachant que, dans les pratiques d'enseignement et de formation, rien ne change vraiment. La supercherie, c'est changer l’emballage sans changer le produit ». Un dispositif de formation a besoin d'humain, de suivi, de temps, sauf à alimenter l’illusion d’une économie possible. « Le numérique coûte cher, ne serait-ce que par le coût de son renouvellement de plus en plus rapide ».

De même, le travail réel des enseignants s’accroît proportionnellement avec la diffusion des usages numériques : la différence entre le travail rémunéré et le travail réel n'est à aucun moment prise en compte, ne serait-ce que de manière symbolique par une reconnaissance de l'institution. Mais pour l’instant, celle-cin’arrive pas à se saisir de l'opportunité que les technologies présentent en nous conduisant à repenser la spécificité de l'activité humaine pour repenser l’organisation des institutions à visée sociale. Et là dessus, les anthropologues ont au moins autant à dire que les techniciens. « Ils peuvent aider à comprendre les enjeux de ce « basculement civilisationnel» lié au numérique ».



Quelles perspectives pour la recherche en sciences humaines et sociales ?

L’intelligence humaine produit des connaissances sur l’Éducation depuis l'Antiquité (philosophes, pédagogues, plus récemment chercheurs en Sciences humaines et sociales). Le secteur « technologique » doit se soigner de son "amnésie" et de son "a-historicité" : le nouvel INRP peut contribuer à un tel projet. Combien d’universitaires sont en train de développer des dispositifs technologiques sans n'avoir rien lu de ces recherches, pris par le développement des outils ? « Que va donner cette pédagogie universitaire si elle ne se nourrit pas de ce terreau, de cette histoire humaine et sociale ? C'est bien là notre mission d'universitaires, en termes d'élaboration de connaissances et de transmission aux jeunes générations. »


Pour conclure, elle appelle à développer plusieurs chantiers de recherche pour redonner une épaisseur sociohistorique à la pédagogie couplée à se techniques :


- Élaborer un cadre théorique transdisciplinaire enraciné dans les SHS (anthropologie, histoire, philosophie, psychologie sociologie, sciences de l'Education, sciences de l'information et de la communication). "Nous devons les travailler ensemble pour pouvoir penser une épistémologie de la pratique qui ne soit pas une somme de recettes".


- "contribuer à développer une approche sociotechnique, telle que travaillée en infocom depuis la décennie 1990, de la manière à penser le couplage entre l’artefact et l’activité. Cela redonne une épaisseur, une force, et on se rend compte que le contexte sociopolitique configure en partie l'activité, particulièrement en ce moment  dans l’enseignement supérieur. Bref, pas de pouvoir magique à l’outil, fût-il informatique, mais importance du contexte dans lequel il est utilisé et des finalités qu'il vient servir.


- Produire des concepts et des modélisations susceptibles d’accompagner un changement de "culture d’action", pour permettre de comprendre le monde selon d'autres modèles. « Les concepts nous rendent intelligent, en nous permettant de comprendre le monde » affirme-t-elle.


Bref, s’il est « un truisme que de dire que l’enseignement supérieur est mis en demeure de relever de nombreux défis », deux lui semblent majeurs :

- soutenir et accompagner des publics dans leur formation (terme pris dans son sens anthropologique), en tenant compte de toutes leurs diversités 

- soutenir et accompagner les personnels dans le développement de l’institution, qui ne se confond pas avec sa « modernisation ».  « C’est un mouvement civilisationnel… Cela signifie  que nous avons à faire évoluer autant les paradigmes d'analyse que les "cultures d’action", au sens indiqué par Jean-Marie Barbier. Institutionnellement, cela passe aussi par des rapprochements très concrets de services (SUP, CRI, SUED). A moins de procéder par exclusion de tous ceux qui ne correspondraient pas aux canons de la performance, de renoncer à la démocratisation de l'accès au savoir, il y a à produire ce difficile effort individuel et collectif pour préserver la dimension qui qualifie socialement l’université (produire de la connaissance et la transmettre) tout en inventant des réponses nouvelles pour faire face à ce monde contemporain qui nous happe et nous emporte… S’arrêter un instant et réfléchir… ».


Les autres conférences de ce colloque seront sur Canal U


Par MBrun , le dimanche 09 janvier 2011.
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