Ecole : pour un autre débat 

 

Bertrand Ogilvie, professeur de Philosophie à l’Université de Paris X Nanterre résume en une formule choc les débats sur l’école « Penser l’école autrement conduit à faire la même chose autrement ». Car pour lui, il y a aujourd’hui nécessité de remettre en cause ce qu’est l’école à la française qui produit de l’échec ou plutôt un couplage échec /réussite.

 

 

 

L’enfant en échec scolaire, un enfant broyé

Toutes les procédures d’aide aux élèves en difficultés repérés individuellement comme tels mènent à renforcer la cause de l’échec. Il faudrait préférer une procédure collective leur permettant de retrouver leur place. Les solutions préconisées en matière d’échec scolaire sont marquées par la croyance : que certains élèves sont en difficulté pour des raisons individuelles qu’elles soient sociales, familiales et même en raison de leur caractère. Or, poursuit Bertrand Ogilvie, l’échec scolaire est produit par un système rationnel  qui permet à des générations d’enfants de se repartir différentiellement les uns par rapport aux autres de façon inégalitaire. L’évaluation est acceptée dans l’idée de réussite compétitive. Pourtant, si l’on tente de répondre à la question « quelle société globale préparons-nous », alors à travers l’échec des mauvais élèves, les bons échouent aussi.

Les études sur l’école devraient se rapprocher des travaux en sociologie du travail comme ceux de Christophe Desjours sur la souffrance au travail. L’élève en échec subit un broyage symbolique : ce qu’il est est illégitime à l’école et on est prêt à le faire changer de nature Le choix qui lui reste est un choix entre refus et violence envers l’institution ou violence et refus envers lui-même. L’école elle même est en crise, sommée de faire des choix pour évoluer en profondeur mais rien dans les discours ni dans les textes ne laissent présager une réelle prise en compte des problèmes au niveau politique.

Le dernier rapport de la cour des comptes sur l’inégalité scolaire rappelle des constats effectués depuis une dizaine d’années. Pour Bertrand Ogilvie, Il souligne aussi l’impossibilité de comprendre les défaillances du système comme liés à ses caractéristiques mêmes. Au regard des indicateurs Pisa, la position de la France est médiocre mais en y regardant de plus près, cette position varie fortement selon les élèves inclus dans l’évaluation. Les meilleurs sont au dessus de la moyenne, les plus mauvais en dessous. Les inégalités se creusent, noyées dans la perception moyenne. Face à ces constats, les analyses se cantonnent généralement dans la notion de besoin des élèves. Pour Bertand Ogilvie, c’est dans le champ du désir qu’il faut se placer : désir de construction, d’échanges collectifs et individuels, etc.. Pour lui, s’en tenir aux besoins c’est faire de l’école une « mangeoire étatique ».

 

Pour une vision spatio-temporelle de l’école

Bertand Ogilvie remet en cause deux notions présentes dans les débats sur l’école. La notion d’« Ecole porteuse d’éducation » tout d’abord est pour lui imprécise et revêt trois logiques différentes selon que l’on parle d’éducation de formation ou d’enseignement ?  La notion de « l’enfant au centre du système éducatif »  lui paraît inappropriée puisqu’apprendre et grandir c’est se décentrer. Le schème est lié à la royauté, la monarchie au concept  « d’enfant roi ». « Si l’enfant doit être au centre de quelque chose c’est dans la réflexion des enseignants » nous dit Bertrand Ogilvie. L’école elle-même doit se décentrer et accepter que les savoirs sont impropres, n’appartiennent à personne.

L’école doit aussi se débarrasser de la domination obsessionnelle du temps : obsession du cursus linéaire pour tous, du cours à temps fixe, des temps de service. La comptabilité du temps pose son empreinte sur l’école. La classe dans sa structure habituelle, celle où on écoute ensemble le maitre qui parle, est celle du temps unique ; se situe dans une temporalité fictive. Les espaces hétérogènes et multiples dans lesquels les élèves naviguent en dehors de ce temps sont masqués, ignorés.

Le rôle même de l’enseignant demande à être redéfini, à se rapprocher de la fonction d’architecte telle qu’avait pu la concevoir Celestin Freinet. Agencer les rencontres en laissant aux individus la boite noire de leur mode individuel d’apprentissage, détourner le regard du comportement individuel pour favoriser la dimension collective, la dimension spatiale est sollicitée pour un accès aux savoirs à partir de ressources mises à disposition et agencées. Pour Bertrand Ogilvie, l’innovation pédagogique est souvent de façade, la pédagogie active, un saupoudrage de recettes qui laisse subsister l’esprit d’évaluation extrême et la visée de la personne à travers la chose.  Elle s’oppose dans ce sens aux idées et pratiques de Freinet qui elles proposent un bouleversement profond. Pour lui, il faut cesser d’évaluer et cesser de viser l’élève à travers ce qu’il réalise.

 

Pour Bertrand Ogilvie, la première réforme à réaliser est de changer cet état d’esprit général de l’évaluation de tout et surtout des individus plutôt que de la chose. Il existe encore un certain nombre de failles dans l’école qui permettent de la dérégler. Cette zone de liberté, de marge d’interprétation des normes est un espace où les enseignants peuvent changer l’école.

 

Monique Royer

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Par moniqueroyer , le dimanche 06 novembre 2011.

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