L’école des compétences, une école dépourvue de sens ? 

 

Pour Angélique Del Rey, professeure de philosophie, l’école est en crise et l’émergence des compétences n’y est pas étrangère. Les principes énoncés par les institutions européennes en matière éducative indique dans leur préambule une soumission de l’école aux principes de l’économie. L’école de l’employabilité succède à l’école citoyenne

L’auteure de « l’école des compétences » voit dans la notion de compétences une mise de l’éducation au service de l’employabilité. La société de la connaissance fait de l’école un lieu où on acquière une somme de compétences qui assure l’insertion professionnelle. L’individu se perçoit comme une entreprise, il accumule des capitaux cognitifs avec lesquels il sera employable et sur lesquels on espère un retour sur investissements. La politique libérale utilise la compétence dans le sens d’une employabilité alors que dans le sens courant, une compétence sert à faire quelque chose.

 

L’école est en crise, la transmission est en crise, mise en crise par la finalité économique de l’école. Les conditions de l’éducation amènent en elles-mêmes des difficultés. Les savoirs sont formatés. Les relations avec les parents se nourrissent de malentendus. La famille demande à l’école d’assurer l’épanouissement de ses enfants, les enseignants de leur côté attendent des parents un apprentissage des règles. La fonction de l’autorité et le rapport au savoir ont profondément changé dans un processus de détraditionnalisation où le savoir est extériorisé.

 

Reterritorialiser pour donner du sens

 

L’individu se sent tout puissant dans un vide sidéral amené par la virtualisation, un rapport à l’espace temps déstabilisé. En référence à Gilles Deleuze, Angélique Del Rey préconise le recours à la reterritorialisation dans un espace spatio-temporel redéfini. Pour reprendre contact avec des dimensions qui nous relient à l’espace temps, au paysage, à l’époque, il faut reterritorialiser le savoir, aller à contre courant de la société virtualisante, de la société libérale en affectant ses connaissances. C’est la reterritorialisation qui va faire émerger le sens et non une décision rationnelle. Elle va permettre aussi de rencontrer des limites concrètes et renforcer la fonction de l’autorité.

Le changement, global et diffus, implique une action collective. La société impose une déterritorialisation. La crise est liée à la fonction anthropologique de l’école. L’enjeu est de résister à l’idée que tout est constructible au profit d’une forme extérieure, préconiser une organicité et non une artefactisation. Il faut trouver ce qui dans la classe permet de retrouver un rapport organique favorisant la transmission dans le respect de ce qui fait l’organisme.

 

L’école malade de l’évalutionnite

 

Jacques Bernardin, président du GFEN partage l’idée que l’école se plie aux demandes de l’employabilité. Viviane Reeding, alors commissaire européenne à l’éducation avait ainsi défini la finalité de l’école : « adapter les compétences à la société de la connaissance ». Est-ce que cela impliquait plus de formations pour tous ? Non, l’adaptation des contenus à l’employabilité peut amener à mesurer les connaissances à apporter pour un emploi donné. La filière des services à la personne propose des emplois dont l’adaptation aux compétences demandés peut se limiter à une formation de deux jours.

 

Parallèlement, l’évalutionnite mine l’école, affecte le climat en classe en amenant un esprit de compétition. Sous couvert d’égalité des chances, la sélection se développe pour la recherche de l’excellence. Dans ce climat, les élèves en difficulté sont désavantagés. Les discours sur les capacités, les formes d’excellence justifient une individualisation des parcours. Luc Chatel l’a énoncé par le slogan « Passer de l’école pour tous à l’école de la réussite de chacun ». L’école évolue vers une bipolarisation excellence/difficultés sur fond de ségrégation sociale accrue. Pour Jacques Bernardin, l’économie risque de nous coûter très cher demain au niveau social mais aussi humain avec une dévalorisation de l’image de soi à l’épreuve de la compétition scolaire.

 

La voie juste pour l’école

 

La promotion collective est une question de justice sociale que Jacques Bernardin estime non utopique. L’accès à la culture au savoir doit être égalitaire et le choix d’orientation doit se baser sur la primauté de l’humain. La voie juste pour l’école est celle d’une organisation structurelle avec un système public fort qui assure la mixité sociale et scolaire, une véritable école commune jusqu’à la fin du collège où le redoublement est proscrit et les notes supprimées. L’enjeu est aussi économique : les pays qui réussissent le mieux sont ceux qui arrivent à contrer les inégalités sociales. Dans l’école, il faut développer des activités propices au développement de tous les élèves, travailler à la ressemblance pour que l’éducation fasse société, vivre l’altérité non comme une altération de soi mais comme un enrichissement. Dans cette perspective, la coopération est privilégiée plutôt que la compétition.

 

La voie juste pour l’école selon Jacques Bernardin rompt avec les pratiques élitistes mais ne rogne pas sur la qualité et l’apport culturel. La formation possède un rôle clé pour changer les façons de voir, de concevoir et de conduire les classes, changer le regard sur les élèves, changer les contenus aussi. Il faut s’interroger sur les symptômes des erreurs des élèves, trouver à quel endroit sont les difficultés ; cesser les malentendus selon lesquels on croit régler par un acharnement pédagogique ces difficultés. La pédagogie du détour et les aides en amont sont à privilégier. Cela suppose de s’interroger sur les éléments constitutifs du savoir et de déterminer à quel moment du scénario pédagogique peuvent apparaître des difficultés. Revoir les contenus vise aussi à favoriser une rencontre entre les élèves et les objets culturels ; leur permettre de vivre le savoir comme une aventure culturelle. Il s’agit plus de savoir comment faire classe que de seulement la tenir. La conception de l’apprentissage est également interrogée devant le phénomène de déperdition des savoirs encouragée par le « par cœur » et par l’absence de mémorisation sémantique. Au-delà de la compréhension, l’éducation doit favoriser la construction d’une manière d’être au monde et aux autres. La pédagogie active est à envisager comme la pratique de la théorisation. Les élèves souffrent d’un excès d’individualisation. Ils restent seuls face à la compréhension ce qui précipite les différences. Accompagner le cheminement cognitif est une nécessité.

 

Jacques Bernardin et Angelique Del Rey pointent les évolutions libérales de l’école comme une cause de la crise. Employabilité, compétences, société du savoir, la contribution de l’école à des visées économiques et donc utilitaristes est perçue comme un facteur de développement des inégalités scolaires et sociales. Les solutions proposées divergent. Angélique Del Rey préconise une redéfinition de la dimension spatio-temporelle de l’école de façon à redonner à la transmission son rôle et sa valeur. Jacques Bernardin propose une école débarrassée de la compétition et non discriminante, qui donne accès à la culture quelque soit le métier qui sera exercé plus tard. Les solutions divergent mais le constat est le même : l’école vit une dérive utilitariste qui accroit les inégalités.

 

Monique Royer

Sur le site du Café
Par moniqueroyer , le dimanche 06 novembre 2011.

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