Des lycéens franciliens rencontrent Elie Wiesel 

Par Françoise Solliec

 

 

« Après tout ce que vous avez vécu, croyez-vous encore en l’homme ? » Les élèves du lycée Michelet d’Arpajon (91) ont ainsi initié la série des questions à Elie Wiesel, prix Nobel de la paix 1986, à l’occasion d’une rencontre organisée le 13 novembre à Paris par le conseil régional d’Ile-de-France pour célébrer le 80ème anniversaire de l’écrivain.

 

 

« C’est le combat de la mémoire qui nous rassemble aujourd’hui » a déclaré Jean-Paul Huchon, en introduction de cet événement exceptionnel, aux quelques 150 lycéens réunis dans l’hémicycle du conseil régional. Il est vrai que le souci de mémoire de la Shoah et de sa transmission aux élèves est l’une des actions dans lesquelles la région s’est constamment impliquée depuis 2000, notamment dans le cadre du partenariat avec le mémorial de la Shoah et les visites au camp d’Auschwitz-Birkenau.

 

Jean-François Guthmann, président de l’œuvre de secours aux enfants, OSE, a rappelé le rôle que cette association a joué pendant et après la guerre, en particulier pour accueillir en France un millier d’enfants et de jeunes gens rescapés des camps, parmi lesquels Elie Wiesel.

 

Saluant la présence mêlée d’élèves juifs et non-juifs, le représentant de l’Institut d’études juives Elie Wiesel, organisateur d’un programme de célébration d’anniversaire bien chargé, les a remercié « de comprendre et de transmettre », tandis que Raphaël Haddad, président de l’Union des étudiants juifs de France, rendait hommage à Elie Wiesel en tant que porteur de valeurs pour les jeunes, rappelant, entre autres, les rencontres de l’écrivain avec les autres prix Nobel, pour réfléchir à l’avenir de la planète.

 

Les questions des lycéens (lycée Maïmonide Ram Bam de Boulogne-Billancourt (92), Hoche de Versailles (78), Michelet d’Arpajon (91), la Fontaine du Roy de Ville d’Avray (92), La Source de Meudon (92), Yabné de Paris 13ème, Chnee-Or d’Aubervilliers (93) et Ste Marie d’Antony (92)) ont porté tant sur les conceptions d’Elie Wiesel que sur ses attentes par rapport à la jeunesse. A toutes, le prix Nobel de la paix a répondu avec clarté et simplicité. Nous espérons ici ne pas le trahir en transcrivant ses réponses.

 

 

Après ce que vous avez vécu, croyez-vous encore en l’homme ?

Oui. En dépit de tout j’ai foi en l’homme.

 

Quel a été votre ressenti à la libération du camp ?

Je l’ai décrit dans mon premier volume de mémoires. Nous avons formé un cercle pour dire la prière des morts. Il y avait un sentiment de libération, mais pas de joie, nous étions trop environnés par les morts. La joie n’est venue que bien après.

 

Pourquoi parler de la mémoire avec nous ?

Vos parents étaient moins préoccupés que vous de ce devoir de mémoire. C’est vous maintenant qui rompez le silence, bien qu’il y ait d’autres jeunes qui refusent d’admettre que ces événements aient pu exister. Votre engagement, porter ce fardeau de mémoire, ce n’est pas facile.

 

Quelle était la pire chose que vous ayez vécu dans les camps ?

L’humiliation. La mort de mon père.

 

Comment s’est passé pour vous la vie après ?

J’avais 16 ans à la libération du camp. Après ce furent les années de formation, avec l’aide de l’OSE à la quelle je dois beaucoup. Des années de découverte de livres et de valeurs, liberté, mémoire, etc.

 

Votre implication dans le devoir de mémoire vous est-elle tout de suite apparue nécessaire ou est-elle née du silence des autres ?

Juste après la guerre, j’avais décidé de ne pas en parler. Le de devoir de mémoire m’est venu plus tard, après mes années de formation et mes premières études comparées.

 

Quels conseils donneriez-vous aux passeurs de mémoire pour ne pas trahir les témoignages des survivants ?

C’est vous maintenant qui êtes le témoins car celui qui écoute un témoin le devient à son tour. Ainsi, vous qui avez entendu les témoignages des survivants en témoignerez à l’avenir.

 

Quel est pour vous le rôle de la mémoire collective ?

Au-delà des témoignages individuels, il y a une mémoire collective. Elle a des manifestations fréquentes dans la religion juive, avec la commémoration d’événements comme la destruction des temples. On est en deuil ce jour là et onn le vit comme si c’était hier. La mémoire peut parfois rester enfouie très longtemps, comme avec les écrits apocryphes, mais lorqu’on les retrouve, on les ajoute à notre connaissance, comme ces manuscrits écrits à Birkenau par les bourreaux à la lueur des flammes.

 

Etes-vous encore croyant ?

Je suis toutjours croyant, je n’ai jamais perdu la foi en Dieu. J’ai été en colère contre lui, mais cela aussi est dans la tradition juive. La tragédie du croyant est plus profonde que celle de l’incroyant, pour qui elle n’est que le problème de l’homme.

 

Souhaitez-vous oublier ?

Je ne veux pas oublier. Parfois l’oubli eut permettre de vivre. Mais je veux me rappeler, le plus possible et toujours davantage.

 

Après ce que vous avez vécu, comment pouvez-vous conter l’indicible ?

Je n’ai pas le sentiment d’y avoir réussi. Mais jugez-moi sur mes efforts et non sur mes résultats.

 

Comme vous avez pu l’évoquer, le silence aurait-il été préférable ?

J’ai dit que si personne n’avait jamais parlé de la Shoah, ce silence aurait eu une force extraordianire. Mais c’est une notion poétique. Le silence en théologie est une question, en morale un avertissement. Mais dans l’œuvre humaine à laquelle nous participons, il n’est pas question de se taire, car le silence aide le bourreau.

 

Avez-vous peur de l’oubli ?

Aujourd’hui, il n’y a jamais eu autant d’écrits, de conférences, de programmes universitaires. J’ai peur de la banalisation, mais pas de l’oubli.

 

Y a-t–il un fil conducteur dans votre œuvre ?

La mémoire. La mémoire ancienne, moderne, prohétique, psychologique …

 

Comment vous situez-vous par rapport au pardon ?

Personnellement, je ne pardonne pas. Je pourrais pardonner à titre individuel, mais qui peut m’autoriser à pardonner au nom de tant de victimes ? Par ailleurs, seuls les coupables sont coupables, leurs enfants ne le sont pas. Mais un de mes grands souvenirs, c’est d’avoir été entendu par le président du parlement allemand, qui est allé demander pardon, au nom du peuple allemand, au parlement israelien, pour le peuple juif.

 

 

 

Sur le Web
Par fsolliec , le jeudi 13 novembre 2008.
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