Abstention, vote FN et décalage éducatif 

Par Pierre Frackowiak


"Il faudra bien se décider à repenser les savoirs scolaires, à assurer l’articulation nécessaire entre les finalités, les valeurs et les pratiques, à définir la place de l’élève, à redéfinir les missions des enseignants, à rendre toute sa place à la pédagogie". Pour Pierre Frackowiak, les résultats électoraux montrent la difficulté qu'a notre Ecole à transmettre les valeurs démocratiques. Mais l'Ecole est-elle vraiment responsable du déclin des vertus civiques ?



Les citoyens français ont été ou auraient pu être alertés par les élections présidentielles de 2002. Chacun en était venu à reconnaître la nécessité d‘une analyse approfondie de l’état du civisme, de la citoyenneté et de la démocratie dans notre pays. Le record d’abstention et le regain du vote Front National au premier tour des élections régionales conduisent à constater que l’analyse de 2002 n’a jamais été réellement effectuée,  que les alertes n’ont été entendues qu’au lendemain des échéances successives pour être rapidement oubliées le surlendemain, que le système politique vieillissant est fortement rejeté.


Ce qui est étonnant, c’est que dans ces circonstances, on n’évoque jamais la responsabilité de l’école. On ne rate jamais une occasion de faire son procès, notamment dans les pamphlets de rentrée, mais elle semble épargnée quand il s’agit des causes possibles de la désertion des isoloirs. Pourtant, hors période électorale, on lit et on entend, cycliquement, des récriminations sur la perte des valeurs, le manque de repères, l’affaiblissement de la citoyenneté. D’aucuns, tout aussi cycliquement, en appellent au retour à la morale d’antan et à l’éducation civique. La notion de retour évoque, on le sait, la nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, mais elle fait facilement le consensus mou voire l’unanimité sur tout l’échiquier politique avant que l’on n’oublie ces questions jusqu’à la prochaine échéance.


Il n’est bien entendu pas question de « charger encore un peu plus la barque » de l’école et des enseignants. Leurs tâches et leurs conditions de travail sont si lourdes et si complexes qu’il convient plutôt de rappeler qu’ils ne sauraient prendre en charge toutes les misères du monde et que la société dans son ensemble ne saurait s’exonérer de ses responsabilités en les rejetant sur le système éducatif.


On observe dans le même temps que les programmes ou projets de tous les politiques, assignent avec force dans leurs préambules l’exigence de transmission des valeurs et de formation du futur citoyen. Aucun jusqu’alors ne s’est risqué à aborder les questions du qui, du comment et du quand, comme s’il suffisait de le dire, de l’écrire, pour que, comme par magie, tout cela se construise chez tous.


Le fait est que la crise de la démocratie représentative dépasse complètement l’école. Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, écrivait en avril 2009 dans Le Monde, La République des idées : « Un nouveau cycle doit s’ouvrir dans la vie des démocraties, aussi décisif qu’avaient été ceux de la conquête du suffrage universel au XIXème siècle, pus la mise en place des états-providence au XXème siècle. Il faut maintenant donner à nos démocraties une assise élargie, il s’agit de comprendre autrement et d’enrichir leur signification. Elles sont à réinventer ».


Suffira-t-il de les réinventer en théorie avec les philosophes, les sociologues, les juristes… et avec la classe politique si elle ose se libérer de l’électoralisme à court terme pour s’engager dans la préparation d’une nouvelle société ?


Ne serait-il pas opportun de s’interroger sur la place de l’Homme, de l’enfant, du jeune dans la société, sur la formation du citoyen, sur l’apprentissage de la capacité à exercer ses responsabilités individuelles et collectives, sur la « pratique » des valeurs, sur l’engagement dans la réalisation de projets collectifs préfigurant un projet de société ? Ne faudrait-il pas aller enfin au-delà des préambules et des grandes déclarations et s’inscrire dans la perspective d’une école réellement libératrice, émancipatrice, fondée sur la confiance en l’Homme ?


Ne faudrait-il pas transcender les conservatismes, les corporatismes, les courtermismes  pour traiter enfin les questions sans cesse évoquées, puis contournées et évitées : quand, comment, avec qui formera-t-on des citoyens lucides, attentifs, engagés, responsables ? L’école pourrait, devrait, le faire. Et si elle ne le fait pas, qui le fera ? La société, les médias, les églises, les partis ? On peut en douter.


Mais si elle doit le faire,  à quelles conditions pourra-t-elle le faire réellement, au quotidien, à chaque moment de la vie dans les établissements, pas seulement durant quelques heures hebdomadaires dédiées en plus des programmes disciplinaires sans cesse alourdis d’année en année ?


Pourra-t-elle le faire si les contenus des programmes cloisonnés ne font pas sens pour les élèves qui ne parviennent pas à les mettre en relation avec les réalités qui les entourent et avec les savoirs qu’ils accumulent hors de l’école ? Pourra-t-elle le faire si les procédures d’évaluation ne sont fondées que sur la recherche de l’erreur, de la carence, du manque et non sur les réussites, les talents, les méthodes ? Si ces procédures conduisent toujours à la compétition individuelle, à l’élitisme et donc à l’humiliation et au découragement ?


Pourra-t-elle le faire si le respect de l’autre et l’égalité ne sont pas garantis ? Si les profs peuvent s’affranchir de règles et avoir un niveau d’exigence et des sanctions pour les élèves qui ne les appliquent pas ?


Pourra-t-elle le faire si les enseignants ne travaillent pas réellement ensemble dans le respect de chartes et si eux-mêmes continuent à subir des pratiques autoritaristes infantilisantes descendant en cascade du sommet jusqu’aux chefs d’établissement et aux inspecteurs ?


Il faudra bien se décider à repenser les savoirs scolaires, à assurer l’articulation nécessaire entre les finalités, les valeurs et les pratiques, à définir la place de l’élève, à redéfinir les missions des enseignants, à rendre toute sa place à la pédagogie.


Il m’est arrivé souvent de dire, quand le dialogue semblait souhaité, à des enseignants : « Dans votre très belle leçon sur l’adjectif qualificatif ou la proportionnalité, en quoi et comment avez-vous contribué à former le futur citoyen, comment avez-vous transmis des valeurs, avez-vous permis l’expression réelle du « je pense que » .. et parfois « comment avez-vous fait pour développer l’intelligence des élèves ? »


Edgar Morin avait proposé des pistes de réflexion et des solutions avec ses savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Dans un chapitre lumineux consacré à la boucle individu/société, constatant que «  la vie démocratique dépérit », il indique : «On peut se demander si l’école ne pourrait être pratiquement et concrètement un laboratoire de vie démocratique… où l’autorité ne saurait être inconditionnelle… où il pourrait être instauré des règles de mise en question des décisions jugées arbitraires (NDL : ce pourrait être vrai aussi pour les enseignants et leur hiérarchie) » et souligne que « l’apprentissage de la compréhension doit jouer un rôle capital dans l’apprentissage démocratique ».


Le livre d’Edgar Morin, publié sous l’égide de l’UNESCO, a été unanimement salué, mais presque immédiatement oublié par les auteurs de programmes, les conservateurs de tous bords et les décideurs politiques. Il serait largement temps de faire preuve de courage politique, d’avoir une vision prospective de la société pour permettre à l’école de demain de contribuer à la réinvention de la démocratie.


Pierre Frackowiak



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Par fjarraud , le mercredi 17 mars 2010.

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