Etudier une oeuvre littéraire avec Facebook 

Par Jean-Michel Le Baut


Si Lorenzaccio avait ouvert un compte Facebook à quels groupes appartiendrait-il ? Qui seraient ses amis ? Des lycéens bretons redonnent vie ainsi aux personnages de la pièce de Musset. "L’usurpation d’identité se confond ici, savoureusement, avec l’imposture littéraire", prévient Jean-Michel Le Baut.


« Le monde entier est un théâtre », écrivait Shakespeare, Facebook aussi ! Dans son mensuel 117, le Café pédagogique rendait compte d’une activité menée par Françoise Cahen, professeure de lettres modernes au lycée Maximilien Perret d’Alfortville, autour du roman de Maupassant Bel-Ami. L’étude de l’œuvre avait débouché sur la construction par les élèves de tests psychologiques à la manière de ceux que propose régulièrement le célèbre réseau social : l’objectif était de s’approprier sous une forme ludique et interactive les caractéristiques des principaux personnages du roman.


Les lycéens du projet i-voix (Lycée de l’Iroise à Brest et Liceo Cecioni à Livorno) se sont lancés dans une expérience elle aussi originale, pédagogiquement intéressante, sans doute aisément transférable. Dans le cadre de l’étude du drame de Musset Lorenzaccio, les élèves français et italiens engagés dans ce jumelage eTwinning ont osé créer des comptes sur Facebook en empruntant le nom des principaux personnages de la pièce ! L’objectif est d’instrumentaliser l’engouement des élèves pour Facebook au profit de l’acquisition de connaissances sur l’œuvre parallèlement abordée en classe.


Le projet favorise l’appropriation de la pièce par une démarche qui relève du jeu, en l’occurrence d’un jeu de rôles L’usurpation d’identité se confond ici, savoureusement, avec l’imposture littéraire. Elle correspond particulièrement bien au rapport que les « digital natives » entretiennent avec Facebook : contrairement aux idées reçues, il s’agit pour eux non pas d’y exhiber leur intimité, mais plutôt de construire une image d’eux-mêmes. Facebook est pour les adolescents un espace où se travaillent l’être et le paraître, où s’entrechoquent  le présent et le devenir, où l’on met en scène tous les possibles de soi pour structurer son identité. Une pièce comme Lorenzaccio était donc sans doute le territoire idéal où explorer ce jeu de masques qu’est un réseau communautaire.


Le projet favorise aussi l’appropriation de l’œuvre par une démarche qui relève de l’immersion. Et si celle-ci pouvait devenir à l’étude de la littérature ce qu’elle est souvent à l’apprentissage des langues ? Et s’il s’agissait de pratiquer autant que de théoriser ? Et s’il fallait éprouver l’identification pour aller vers la distance critique ? Il est étonnant en effet de voir combien les élèves parviennent sur Facebook à faire vivre les héros de Musset en jouant avec les codes et les outils du réseau pour, de l’intérieur, dévoiler ce qu’ils sont.


Le personnage y apparaît comme une pure construction culturelle, historique et littéraire : Lorenzo  a ainsi « choisi » d’appartenir aux groupes de ceux qui « aiment » Hamlet » et la Bible, il se livre aussi à travers des citations d’auteurs (« Que les apparences soient belles car on ne juge que par elles », Marivaux). Le personnage s’y définit encore par son réseau de relations : Lorenzo, « en union libre » ( !), a une quinzaine d’« amis » ( !), avec lesquels il dialogue régulièrement sur son mur (par exemple cet échange de type « chat » avec Sire Maurice : « Sombre nigaud qui s'évanouit à la vue seule d'une épée ! Quelle honte tu dois avoir ! Tomber raide devant le duc, tu étais ri-di-cu-le. Je t'ai à l'œil mon mignon ! Attention à toi ! » / Lorenzo : «  Si votre langue était aussi acérée que votre épée, j'aurais pu ressentir quelque honte devant vos paroles. Mais hélas... » / Sire Maurice : « Ne joue pas au plus malin avec moi Lorenzetta ! Tu sais comme moi que ça pourrait très mal finir. » …). Le personnage révèle enfin sur son mur différents traits de sa personnalité, physiques (par exemple à travers les fausses « photos » où il est « marqué ») et psychologiques (par les humeurs qu’il exprime, par les groupes auxquels il adhère, par les liens internet qu’il y publie : ainsi « Lorenzo a ajouté boire à ses activités », « Lorenzo a ajouté courir les femmes a ses intérêts », Lorenzo a publié la vidéo « Teen like smell spirit » de Nirvana » …).


Il est remarquable de voir des élèves du 21ème siècle ainsi s’amuser intelligemment avec une œuvre exigeante du patrimoine. Le travail est d’autant plus à saluer que, si l’idée en revient au professeur, la réalisation en a été menée entièrement par des élèves en autonomie, et ceci pour une simple et regrettable raison : Facebook est censuré et filtré dans leur lycée comme il l’est dans beaucoup d’établissements scolaires (et dans les régimes dictatoriaux). Combien de projets de ce genre, encore sauvages mais si enthousiasmants, faudra-t-il pour que l’Education nationale considère le web 2.0 comme une chance à saisir et non comme un danger à stigmatiser, pour qu’elle donne pleinement aux professeurs et aux élèves la possibilité de (re)mettre au sein de l’école du plaisir, du lien, de la motivation ?


Jean-Michel Le Baut



Le compte Lorenzo de Médicis sur Facebook :

http://www.facebook.com/profile.php?id=100001[...]


Le projet i-voix :

http://i-voix.over-blog.com


La présentation du projet Bel-Ami :

http://www.cafepedagogique.net/lemensuel/lenseignant/lettres[...]



Par fjarraud , le lundi 31 janvier 2011.
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