« Camille redouble » est un film de Noémie Lvovsky, dont on connaît sans doute l’histoire : un 31 décembre, l’héroïne est soudain renvoyée dans son passé, dans ses années-lycée ; elle retrouve ses parents décédés, ses amies, le garçon dont elle est en train de se séparer… Le film, actuellement sur les écrans, reçoit un remarquable accueil, critique et public, dont il y a lieu de s’étonner.
Pourtant, multipliant les inspirations, les citations, les mises en abyme, il relève non pas de la comédie psychologique comme on se plaît à le dire, mais bien du genre, narcissique et souvent vain, que Serge Daney nommait justement le « cinéma filmé ».
Tant, dans sa reconstitution des années 80 (limitée à la musique, à quelques photos et posters dans une chambre d’adolescente, à des vêtements colorés et vintage,) il relève d’une esthétique en réalité publicitaire et passe à côté de l’époque.
Tant dans les enjeux sociologiques et psychologiques qui auraient pu être les siens, il paraît artificiel et faux. Comment comprendre que les parents, apparemment modestes (mais quel métier exercent-ils donc ?!), habitent une telle maison et ont Barbara comme référence culturelle ? Quand le cinéma français arrêtera-t-il de faire de la piscine un stéréotypé mini-« Grand bleu », le lieu ridiculement symbolique de l’avènement à soi, en particulier de la « naissance des pieuvres » adolescentes ? Comment admettre qu’un beau sujet (se débattre avec le temps) se résume à un lieu commun (retourner dans le passé pour dire à ses parents disparus combien on les aimait) ? … Bref, comme beaucoup de cinéastes, Noémie Lvovsky a négligé de filmer l’essentiel : le travail, celui de la vie, celui de la mémoire, celui du deuil.
Que reste-t-il alors ?
Quelques numéros d’acteur, comme il se doit … Une intéressante, parce qu’assez dérangeante, mise en danger, mise en tourbillon, des corps : adolescents et adultes, adolescents devenant adultes, adultes happés par l’adolescence.
Une certaine image de l’école, toujours la même. La cinéaste, elle aussi, oscille entre la nostalgie, celle des élèves bien entendu (ah les amitiés adolescentes et les premiers émois amoureux ! ah les couloirs et escaliers du lycée ! ah les boums et le club théâtre !) et la satire, évidemment celle des enseignants, avec les figures convenues du « salaud » (le prof de français méprisant et humiliant) et du mélancolique (le prof de physique divorcé). Aucun regard particulier donc, juste de quoi caresser les spectateurs dans le sens des caricatures.
Une leçon enfin, de résignation : toute l’expérience de l’héroïne l’invite (et nous convie) à accepter ce qui doit advenir. Un cliché de plus, une désolante morale fataliste.
Ce film régressif plaît peut-être parce qu’il l’est. Il est alors un triste symptôme de l’époque. Et si plutôt que de retourner dans le passé pour chercher à déconstruire l’avenir on s’emparait du présent pour s’inventer encore du temps ? Et si, comme beaucoup d’études avisées nous le proposent, on mettait fin au redoublement ? Et si Camille, et la France avec elle, passait en classe supérieure ?
Jean-Michel Le Baut