De la séduction en éducation. Une fable de C Lelièvre qui fait mouche...
Dans un livre sur la « Vie de Voltaire » ( publié à Londres en 1789, à la veille de la Révolution ), Condorcet met particulièrement au crédit de Voltaire « son zèle contre une religion qu’il regardait comme la cause du fanatisme qui avait désolé l’Europe depuis sa naissance, de la superstition qui l’avait abrutie, et comme la source des maux que ces ennemis de l’humanité continuaient de faire encore […]. La critique des ouvrages que les chrétiens regardent comme inspirés, l’histoire des dogmes qui, depuis l’origine de cette religion, se sont successivement introduits, les querelles ridicules ou sanglantes qu’ils ont excitées, les miracles, les prophéties, les guerres religieuses, les massacres ordonnés au nom de DIEU, les bûchers, les échafauds couvrant l’Europe à la voix des prêtres, le fanatisme dépeuplant l’Amérique : tous ces objets reparaissaient sans cesse dans tous ses ouvrages sous mille couleurs différentes » ( p. 188-189 ).
Et Condorcet loue sans réserve la pugnacité de Voltaire en la matière ( qui d’ailleurs n’épargnait pas les ‘’mahométans’’ voire Mahomet - cf entre autres « Zadig » - même si c’était plus un détour pour attaquer le fanatisme religieux chrétien que le fanatisme musulman lui-même ) : ‘’Voltaire ne craignait point de remettre souvent sous les yeux les mêmes tableaux, les mêmes raisonnements : on dit que je me répète, écrivait-il : eh bien , je me répéterai jusqu’à ce qu’on se corrige’’ » ( p. 190 ).
Surtout, Condorcet met en valeur les moyens ( redoutables ) mis en œuvre par Voltaire avec beaucoup de talent : « il excitait l’indignation, on frémissait d’une action atroce » et ,surtout ,« on riait d’une absurdité, il prodiguait le ridicule » ( p. 190 ). Le ridicule, dit-on, peut en effet ‘’tuer’’.
Cela est d’autant plus remarquable en l’occurrence que Condorcet lui-même écrivait avec la volonté d’avancer les argumentations les plus rationnelles, les plus rigoureuses ( voire les plus austères ) possibles ( en mathématicien et ‘’philosophe’’’ qu’il était ), et proscrivait formellement les séductions de la fantaisie, et surtout de l’imaginaire et de l’imagination.
Condorcet était en effet – de façon générale - un adversaire résolu de la séduction et du pouvoir des ‘’icônes’’ ( des ‘’images’’ ), à l’instar des ‘’mahométans’’, mais pour des raisons bien différentes. Il s’est insurgé avec une grande force ( en opposition d’ailleurs avec la rhétorique développée par la quasi-totalité des dirigeants révolutionnaires de son époque ) « contre ceux qui veulent que les vérités mêmes ne soient pour le peuple que des préjugés, contre ceux qui se proposent de s’emparer des premiers moments de l’homme pour le frapper d’images, et de ne conduire à la raison qu’au milieu des prestiges de l’imagination et du trouble des passions. Permettre d’éblouir les hommes au lieu de les éclairer, de les séduire pour la vérité, de la leur donner comme un préjugé, c’est consacrer toutes les folies de l’enthousiasme, toutes les ruses du prosélytisme ».
Un drôle de rappel à l’ordre. Pour nous aussi ?
Claude Lelièvre