Et le cahier de texte est devenu numérique... 

Dans le monde scolaire le cahier de texte est un objet symbolique fort. D'abord parce qu'il recouvre en réalité plusieurs objets personnels et institutionnels et ensuite par ce qu'il a une légitimité imaginaire et institutionnelle forte que les circulaires de 1960 et de 2010 (circulaire n° 2010-136 du 6-9-2010, http://www.education.gouv.fr/cid53060/mene1020076c.html ) ont contribué à renforcer. C'est cette dernière qui, reprenant largement la précédente, invite les établissements à mettre en place un cahier de texte sous forme "numérique". En partant de l'observation de quelques pratiques anciennes, on peut essayer d'analyser les différentes formes que peut prendre ce cahier de texte numérique et enfin observer comment l'arrivée de cet outil se passe dans les établissements.

 

Traditionnellement il y a deux cahiers de texte : celui de la classe et celui de l'élève. Bien souvent il y en a un troisième, non connu et non labellisé qui est celui de l'enseignant. Ce dernier est bien évidemment le moyen, pour l'enseignant, de suivre ses progressions et les progressions des classes dans lesquelles il enseigne. Outil personnel, ce que je nomme cahier de texte de l'enseignant est un outil que chacun bricole en fonction de son mode d'organisation personnelle. De plus en plus d'enseignants, utilisateurs d'ordinateurs ont utilisé ces machines pour y développer leur propre outil. Certains utilisent des logiciels de gestion de planning, d'autres utilisent les calendrier et agendas, d'autres encore utilisent simplement des outils classiques de bureautique. L'importance de cette pratique personnelle du numérique par les enseignants est que l'arrivée du cahier de texte numérique "officiel" va évidemment les amener à intégrer leur pratique personnelle pour améliorer leur organisation avec le nouvel outil proposé. Un enseignante témoignait de cela en montrant son cahier de texte de classe papier dans lequel elle collait puis signait, les documents qu'elle avait réalisés en traitement de texte et imprimés chez elle. Elle demande alors si elle va être obligée de refaire à chaque fois deux saisies ou si un copier coller est possible. Evidemment d'avoir appris que la deuxième solution existait, l'a rassurée, elle qui utilisait son traitement de texte pour tenir son cahier de texte personnel.

 

Le cahier de texte de la classe est un objet au symbole particulièrement fort. D'abord, sous sa forme papier, il est un outil de travail et de contrôle. De travail puisqu'il permet aux élèves de retrouver la progression (surtout après une absence) mais aussi parce que le contenu qu'il contient porte sur le travail des élèves et en écho, celui de l'enseignant. Dès lors cela peut devenir aussi un outil de contrôle puisque le chef d'établissement doit en vérifier la tenue et que l'inspecteur peut en demander la communication lors d'une visite en classe. D'ailleurs le cahier de texte, sous sa forme papier, ne doit pas sortir de l'établissement et doit être consultable sur place. Ni l'enseignant, ni l'élève ne doivent l'emmener à leur domicile. Au delà de cet aspect administratif qui figure dans les circulaires, il y a la réalité des pratiques. Or celles-ci sont très diverses d'un enseignant à l'autre. Certains le remplissent scrupuleusement, allant parfois jusqu'à demander un complément de place aux autres collègues. D'autres baissant la garde au cours de l'année et cessent progressivement de le remplir. Quand on passait après le mois de février dans certaines classes, il n'était pas rare de trouver de nombreuses pages blanches. D'autres aussi ne remplissaient pas le cahier de texte, sauf lors d'un contrôle. On a même vu une enseignante aller jusqu'à déchirer, au mois de novembre, les pages du cahier de texte, en en accusant les élèves, pour ne pas qu'un regard extérieur puisse le critiquer.

 

Trace oui, mais aussi contrôle, le numérique arrivant, les choses sont-elles différentes ? Il semble bien, mais ce sont des remarques basées sur des données très partielles, que les cahiers de textes numériques soient très bien renseignés et maintenus. La circulaire qui lui donne un cadre, stipule qu'il devra être visible des parents d'élèves et des enfants depuis un poste informatique connecté à internet en dehors de l'établissement. Est-ce cette nouvelle visibilité qui a amené à une adoption massive du cahier de texte numérique ? De fait certains témoignages rapportent que certains parents font des remarques aux enseignants sur leur manière de remplir (ou pas) le document. En fait, il semble que nombre d'enseignants qui utilisent l'ordinateur personnellement ont trouvé une facilité à remplir ce document. En effet ils peuvent le remplir de chez eux, avant et/ou après le cours et ne se trouvent pas obligé de consacré la fin de l'heure ou l'intercours pour le remplir sur la formule papier antérieure.

 

Le cahier de texte de l'élève est un autre objet qui n'est pas sans poser de problème. Il reste d'actualité, non pas dans les textes, puisqu'il n'a pas de cadre autre qu'une recommandation (dernière ligne de la circulaire), mais dans les faits. A ne pas confondre avec le carnet de correspondance qui a lui aussi une fonction de communication et d'échange avec la famille, le cahier de texte de l'élève fait lui partie de ces objets dont chaque enseignant pense qu'il est indispensable et surtout qu'il faut savoir le "tenir". Cependant la désespérance émerge souvent du discours de certains enseignants devant le travail à la maison non fait, reflet d'une tenue négligée du cahier de texte de l'élève. Ce document, jadis inscrit comme officiel a désormais disparu des textes. Avec le cahier de texte numérique et l'accessibilité à distance, la version papier pourrait sembler faire doublon. Hormis pour ceux qui ne pourraient avoir Internet à la maison (il en existe encore...) le cahier de texte de la classe en ligne est le moyen d'avoir "sous la main" les travaux à faire, le calendrier et les documents nécessaires pour la réalisation de ces travaux. D'ailleurs certains ne se privent pas de résister quand le professeur leur demande de tenir leur cahier personnel papier.

 

L'avènement de cet objet numérique nouveau dans le paysage scolaire pourrait bien changer plus radicalement l'organisation scolaire qu'on ne le pense. Certes pour l'instant l'analogie reste garante de la tradition. Mais on commence à voir apparaître de nouveaux comportements, tant des élèves que des enseignants des parents et aussi de la hiérarchie. En commençant par cette dernière, le regard sur le travail de l'enseignant au travers de cet outil peut se faire à distance, indépendamment du temps de la visite, que ce soit pour l'inspecteur, s'il en a les droits, ou pour le chef d'établissement. Ce n'est pas encore fait, mais cette possibilité à laissé passer cette envie dans l'esprit de certains. On peut imaginer, avec un peu de paranoïa, un regard à la big brother venu d'en haut et qui surveillerait "toutes les classes" au travers du cahier intégré aux ENT... Si l'on va du coté des parents, on ne constate pas, dans les nombreux témoignages recueillis depuis plusieurs années, de débordements intempestifs. Certes il y a toujours quelques situations difficiles mais l'hypothèse d'une déferlante de plainte et de reproche n'a pas encore été observée. Au contraire même dans certains cas, le développement du cahier de texte numérique a pacifié des relations difficiles entre l'établissement et des familles restées sur des différents importants de communication. La vraie question est celle de la relation enseignant élève d'une part et la relation au travail personnel à faire à la maison d'autre part. L'équilibre progressif qui est en train de se faire va encore demander du temps. En effet ni les uns ni les autres n'ont encore suffisamment exploré le potentiel de l'outil. Plusieurs outils mis à disposition des équipes ont permis des communications en lien avec le travail à faire qui ont ouvert de nouvelles possibilités (aide à distance, ajustements, dépot de documents etc...). La question du travail à la maison reste cependant un objet difficile? Certains enseignants, disposant d'outils offrant des possibilités poussées de suivi de ce travail ont pu observer mieux les comportements de leurs élèves, mais aussi mieux harmoniser les exigences. Voir ce que le collègue demande aux élèves peut inciter à repousser ou modifier des demandes. Le rituel "Madame, on a tous les travaux à faire la même semaine"(justement avant les conseils de classe) est aujourd'hui soit observable, soit discutable.

 

La poursuite du déploiement du cahier de texte numérique, en lien avec les autres outils de communication et de suivi du travail devrait amener à des évolutions dans des pratiques anciennes. Toutefois la découverte de l'outil demande du temps? En 2011-2012 nombre d'établissements ont gardé les deux versions, voire ont retardé l'arrivée de la version numérique. Le temps de l'appropriation puis celui des détournements n'est pas encore arrivé de manière générale. Souhaitons que le développement de cet outil amène les équipes à repenser le rapport au suivi du travail des enseignants et de celui, personnel, des élèves en lien avec l'environnement numérique de l'établissement

 

Bruno Devauchelle

 

 

Par fjarraud , le vendredi 28 septembre 2012.

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