Par Monique Royer
On le sent détendu, heureux presque d’être là. Le climat est serein, les questions incisives mais pas trop, les réponses s’enchainent en plaidoyer pour une vision politique humaniste, en satisfecit aussi des résultats obtenus et à venir. Et puis, nous auditeurs sommes détendus aussi. Le dimanche égrène les dernières heures de quiétude juste avant les minutes où l’idée du lundi effleure notre tranquillité. Nos oreilles s’accommodent aisément des mots entendus. Et là tout à coup, au détour d’une question anodine, la langue se délie. « Oh la boulette » , nous sommes nous dit. Un autre sujet est arrivé, nous avons oublié la brève aspérité dans un discours plutôt lissé …jusqu’au lendemain où les commentaires médiatiques sont venus nous rappeler qu’en matière de politique le doigt posé sur la couture du pantalon constitue la norme à laquelle il est convenu de se conformer.
La légalisation de la vente du cannabis est elle souhaitable ou non ? Un ministre doit il se cantonner à ses dossiers quitte à puiser dans sa mallette gouvernementale les éléments de langage pour répondre aux questions absentes de son escarcelle ? Loin de moi l’idée de fournir un argumentaire dans un sens ou dans un autre. Mais tout de même, les mésaventures radiophoniques de Vincent Peillon résonnent dans notre propre pratique de la liberté d’expression en milieu professionnel. Quelque soit notre niveau de responsabilité, nous naviguons entre un devoir de réserve aux contours plutôt flous et notre libre arbitre. Nous sommes amenés à poser notre interprétation plus ou moins large sur des textes qui nous sont imposés parfois parce qu’ils sont inapplicables en l’état, de temps en temps parce qu’ils vont à l’encontre de notre conception même de notre profession. Nous mesurons le risque au regard des probabilités de contrôles et de la propre interprétation de la règle par notre hiérarchie. La marge de désobéissance que nous utilisons ainsi est un lubrifiant pour les rouages du système. L’industrie s’est certes développée avec les bureaux des méthodes, elle a également progressé grâce aux tours de main, aux biais trouvés par les ouvriers sommés de mettre en œuvre ces méthodes pour qu’elles soient moins pénibles et plus efficaces.
L’exercice du libre arbitre est un attribut de l’humain en zone démocratique. Notre analyse sur les situations proposées est susceptible de produire des avis contraires, des positions divergentes de celles prônées par des directives dont la logique nous échappe parfois. L’émergence de la société numérique, en mode 2.0 ou pas, a accentué notre propension à poser un regard critique, à nourrir notre propre opinion avec des sources multiples et même divergentes. Elle a rendu moins supportable la verticalité brutale d’une décision. Le devoir d’obéissance tient encore plus difficilement lorsque le besoin de comprendre une directive conditionne son application. Alors à quelque niveau que l’on soit, dans le secteur éducatif comme ailleurs, le management d’une équipe devient une activité complexe où la distribution des rôles et des droits de paroles devrait s’affranchir d’une quelconque structure verticale figée. La hiérarchie intermédiaire est sans doute la plus exposée aux bévues, aux peillonades, aux prises de liberté, aux prises de risques, ballottée entre les deux feux ceux des injonctions centrales et ceux des interprétations des acteurs de terrain.
Dimanche, dans la quiétude d’un dimanche à la radio, Vincent Peillon a peut-être oublié que la politique était encore un monde en deux dimensions qui tient l’obéissance comme un gage de sérieux. Bienvenue dans l’inconfort constant d’un système oscillant entre deux siècles.
Monique Royer