Portraits : Bernard Defrance : « L'inceste pédagogique » 

Professeur de philosophie de 1978 à 2006, Bernard Defrance est aussi administrateur de la section française de DEI (Défense des Enfants International). A ces deux titres c'est une personnalité marquante, parfois controversée, de la communauté éducative. Il revient ici sur sa conception du métier d'enseignant,  "sur le fil du rasoir", tourné vers l'émancipation. "Juste une précision sur le titre ! On pourrait dire "L'inter-dit de l'inceste pédagogique". J'insiste sur le tiret : inter-dit ... Je crois avoir réussi, me semble-t-il, à  faire comprendre aux élèves,  et surtout vivre, au moins  deux ou trois heures par semaine, les différences radicales, et même les contradictions, entre pouvoir et autorité, entre obéissance et soumission".

 

Que reste-t-il d’une carrière de professeur ?

 

Ce qui « reste » ? Tout ! Des souvenirs à la pelle, souvent ravivés par les contacts gardés avec de nombreux anciens élèves grâce à internet. Je n'arrive pas à suivre... et je vais me retirer de Facebook pour me contenter des échanges de messages directs et de la mise à jour de mon site.

 

Chez les grecs il y avait – et c'est toujours valable me semble-t-il comme distinctions – quatre niveaux d'amour : 1. l'amour, disons bestial, purement physique, rastein, la reproduction, 2. eros, l'amour sexuel dans sa plénitude humaine et parfois mystique, 3. l'amitié, philia, haut niveau philosophique d'échange entre les âmes, et 4. ce que les chrétiens reprennent dans l'idée de communion (des saints), agapê, l'amour universel de l'humanité.

 

Eh bien ce qui me reste, profondément, est d'avoir vécu 42 ans de niveau 3, « philia », avec les élèves qui m'étaient confiés, l'amitié, non pas comme sentiment exclusif entre deux sujets, même si cela a pu être ça aussi et l'est encore avec bon nombre d'entre eux, mais comme, comment dire, véritable structure pédagogique de la classe ! Par un accueil inconditionnel du plus « éloigné », de la plus muette ou du plus absent. J'essaie de ne pas tomber dans la prétention, mais je crois avoir réussi, me semble-t-il, à leur faire comprendre,  et surtout vivre, au moins  deux ou trois heures par semaine, les différences radicales, et même les contradictions, entre pouvoir et autorité, entre obéissance et soumission. Paradoxalement, les moments où je me suis fait le plus peur dans ces aventures pédagogiques constituent aussi les meilleurs souvenirs !

 

C'est ce que dit Daniel Sibony quelque part : les adolescents questionnent l'adulte au plus profond de son immaturité relative et veulent voir comment il fait lorsqu'il n'a plus le « mode d'emploi », la « technique » pédagogique pour répondre de soi ! et la manière dont j'ai essayé de « répondre » a, au moins pour un épisode, quelque peu défrayé la chronique... Vous vous souvenez peut-être de cette histoire de « strip-philo » : dans le même acte, le même moment, indissociablement, la peur, le rire et le penser. Un des premiers « billets du mois » que j'ai publié dans les Cahiers s'intitulait « Quand la didactique ne suffit pas », en 1987, et consistait pour les trois-quarts en un texte d'un élève qui écrivait (strictement rien à voir avec une dissertation)  qu'il était au bord du suicide (il ne s'est d'ailleurs pas suicidé et notre amitié a repris en 1992 quand il a retrouvé ma trace et continue aujourd'hui).

 

Qu’appelle-t-on un bon souvenir en regardant en arrière toutes les années d’exercice ?

 

Eh bien, je viens de l'évoquer, ce sont les souvenirs de ces situations intenses au cours desquelles vous n'avez plus aucune garantie, ni garde-fous (c'est le cas de le dire !), ni possibilité d'échapper parfois au fou-rire, collectif. Vous êtes sur le fil du rasoir, sur la crête, au moment fondateur des interdits (à commencer par celui de l'inceste pédagogique) ; et quand tout cela se traduit en textes, qu'ils ou elles vous autorisent à publier, alors vous touchez à quelque chose qui est, vraiment, du côté de la joie. Je me rends compte qu'à chaque fois que je suis amené à raconter des épisodes (la boulette de papier lancée au tableau et la bataille rangée à coups de projectiles divers qui s'en est suivie, le fou-rire qui me prend sous le bureau où je viens de m'écrouler suite au « sabotage » de la chaise, les barbouillages au marqueur sur la poitrine suite à un pugilat homérique sur tatami, etc., etc. !), surtout à des collègues, il y a une réaction simultanée de stupeur et de soulagement, de déculpabilisation, de réassurance sur le sens de notre métier... Mais ! Et le programme ! Eh bien, pardonnez-moi l'expression, on s'en fout, du programme, pour pouvoir aller bien au-delà de ses exigences !

 

Il faudrait aussi que j'évoque le pot-au- feu ! Pas seulement celui mijoté par Nicole (aux trois viandes auxquelles on rajoute une poule !) autour duquel Francis Imbert et Fernand Oury se sont rencontrés pour la première fois à la maison, mais ces trois recueils de textes de mes élèves écrits suite à l'incendie qui avait ravagé le bâtiment d'externat du lycée La Fayette (dossiers et livrets scolaires partis en fumée... salles de classe inutilisables, cours dans les dortoirs !... « Les cahiers au feu, la maîtresse au milieu ! »), recueils auxquels ils avaient donné ce titre, « Le Pot-au-Feu », les délégués allant donner un exemplaire dédicacé au proviseur et effectuer le « dépôt légal » au CDI. Ou comment les énergies à l’œuvre dans la dévastation du feu et la destructivité de la violence se retournent en cuisine, en culture, en écriture... On comprend alors pourquoi en effet l'humanité commence avec la conscience de la nudité et la domestication du feu... Et constamment, mais plus encore dans les dernières années de ma carrière, la mise en pratique du droit ! Je fais annuler par la commission rectorale d'appel cinq décisions de conseil de discipline concernant trois de mes propres élèves et deux de leurs copains...

 

Reste-t-on prof à vie ? ... Y a-t-il une sorte d’identité du prof qui demeure après avoir quitté le métier ?

 

Oui, bien sûr ! Heureusement ! Ma seule difficulté est lorsqu'on me demande de me présenter dans les invitations, affiches ou dépliants annonçant la conférence, j'ai fini par me résigner : « philosophe » tout simplement ! Mais je suis toujours un peu gêné par cette apparente prétention...

 

Avez-vous le souvenir d’avoir été mauvais prof par moment ?

 

J'en aurais plusieurs ! Les trois premiers mois de ma carrière de « pion » je distribuais des claques aux élèves... C'étaient les mœurs de l'époque. Et ensuite, eh bien, mon incapacité à trouver le temps nécessaire à corriger leurs travaux, copies, brouillons, etc. Ma seule excuse était que je ne donnais jamais de « devoirs » à rendre à telle date avec sujet imposé, mais comme ils ne tenaient pas à perdre des points au bac à cause de la dissertation de philo, ils s'entraînaient et me demandaient mon avis...

 

J'ai encore des mètres cubes de ces textes et copies, non « rendus », je ne jette rien, je me dis que si jamais un jour je trouvais le temps... Autre  moment plus grave : je n'ai parfois vu que trop tard se jouer le phénomène de la victime émissaire dans mes classes et mon intervention était trop tardive pour éviter certaines des violences horizontales qui les déchiraient, en compensation dérisoire des violences verticales qu'ils subissaient...

 

Propos recueillis par Gilbert Longhi

 

 

Par fjarraud , le vendredi 01 février 2013.

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