Enfants d'enseignants : Les chouchous du système éducatif ?  

Toujours premiers de la classe, les enfants d'enseignants affichent une arrogante réussite scolaire. A l'entrée en 6ème, au brevet, au bac encore, ils passent devant tout le monde. Même les héritiers des familles les plus favorisées doivent céder le pas. Comment expliquer cela ? Est-ce la revanche d'une corporation enseignante bien maltraitée par ailleurs ?  Enseignante elle-même, mais pas fille d'enseignante, Annie Da-Costa Lasne a consacré sa thèse de doctorat à étudier ce phénomène. Alors que les chercheurs se penchent depuis des années sur les facteurs de l'échec scolaire, elle a fait la démarche inverse pour trouver des facteurs de réussite scolaire. Elle met en évidence des traits culturels particuliers aux familles enseignantes qui expliquent leur incroyable réussite scolaire. Dans la famille enseignante, demandez la mère...

 

La réussite scolaire des enfants d’enseignants est-elle vraiment établie ?

 

Les statistiques montrent un lien fort entre la réussite scolaire et la catégorie sociale. Par exemple l’étude de la proportion d’élèves en retard à l’entrée en sixième en 2010 indique que 3,4% des enfants de cadres et d’enseignants entrent en 6ème avec du retard, alors que 18,3% des enfants d’ouvriers sont dans ce cas. L’étude des lauréats au diplôme du brevet des collèges conduit à une conclusion comparable : 95,3% des enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures obtiennent ce diplôme cette année-là contre 78% des enfants d’ouvriers. Il y a bien une influence.

 

Cela concerne à égalité les enfants des professeurs des écoles et ceux des enseignants du secondaire ?

 

Ces chiffres concernent les deux catégories. Il pourrait y avoir une différence, parce que les pratiques culturelles ne sont pas tout à fait identiques, même s’il y a beaucoup de ressemblance, mais elle n’est pas démontrée.

 

C’est parce que les enfants des enseignants sont des enfants de cadres qu’ils réussissent ? Parce qu’ils sont des enfants de diplômés du supérieur ? Ou il y a-t-il vraiment une singularité enseignante ?

 

Des chiffres : alors que les enfants de cadres et de professions intellectuelles supérieures sont 95,3% à obtenir le diplôme du brevet en 2010, parmi eux, les enfants de professeurs et assimilés sont 96,8% à obtenir ce diplôme. Considérant cette fois les carrières scolaires, 71,7% des enfants d’enseignants entrés en 6ème en 1995 (Panel 95) ont obtenu un baccalauréat général alors que 68% des enfants de cadres supérieurs sont dans ce cas.  Enfin, à propos de l’obtention du baccalauréat scientifique, si 39,7% des enfants du Panel 95 dont le référent parental est cadre sont concernés, 40,2% des enfants d’enseignants réussissent ce diplôme.

 

Alors peut-on déceler des particularités dans l’éducation des enfants d’enseignants qui expliqueraient cette réussite scolaire ?

 

C’est ce que montre mon étude. Les parents enseignants partagent beaucoup de choses avec les cadres. Mais ils ont aussi des différences assez subtiles. Par exemple le fait qu’il y ait la volonté d’installer un éclectisme des pratiques culturelles dans le cumul des pratiques de loisirs. Les enfants de cadres bénéficient de nombreux loisirs culturels mais ils sont plus orientés. Les parents enseignants tiennent davantage compte de la personnalité de leur enfant. On lui propose des activités qui lui plaisent puis on les travaille en visant les compétences acquises. Les enseignants font davantage le choix de loisirs culturels en lien avec des compétences cognitives. Ces activités sont exploitées avec les parents pour une maitrise de la langue. Ils réfléchissent avec leur enfant sur ce qui est appris. Finalement peu importe l’activité pour les parents enseignants. Ce qui compte c’est l’utilisation qui en est faite, au profit de compétences cognitives, que l’activité elle-même.

 

Il y a une autre dimension. Les parents enseignants sont à la fois dans le soutien et l’exigence. Ils encadrent davantage et en même temps ils encouragent davantage à l’autonomie. Ils cumulent ouverture aux autres et accompagnement personnel. Ces pôles opposés sont posés de façon naturelle dans l’éducation de leurs enfants. Il y a à la fois discussion démocratique et encadrement par le contrôle parental. Les parents enseignants savent mieux que d’autres ce que font leur enfant, qui il fréquente. Mais ils laissent davantage leur enfant partir en vacances avec un copain. Ils arrivent à associer autonomie et contrôle.

 

Il y a encore une autre relation à l’Ecole. Les parents enseignants sont évidemment très en relation avec l’école.  Mais ils cherchent davantage à contrôler la qualité de l’offre pédagogique d’un établissement que celle du climat scolaire, qui obnubile davantage les cadres.

 

Enfin il y a une très grande continuité entre les sphères scolaire et familiale. Il n’y a pas de rupture à la maison mais une exposition quotidienne aux apprentissages.

 

Quelle est la part de la triche, de ce qui relève de la connaissance fine du monde scolaire ?

 

Le mot triche est trop fort. S’il existe une connivence avec l’appareil scolaire et ses acteurs la plus grande partie de l’effet enseignant vient de l’investissement stratégique familial.

 

Mais où les enseignants apprennent-ils à élever leurs enfants comme cela ?

 

Je ne sais pas. Ils ont une bonne maîtrise des enjeux de l’Ecole et une expérience des exigences scolaires et éducatives. Cela les aide. Je ne suis pas sure d’ailleurs qu’ils appliquent les mêmes méthodes en classe et à la maison. Comme parents ils sont très exigeants du point de vue cognitif avec leurs enfants tout en ayant une grande confiance en leur capacités.

 

Que peut-on transférer de cette découverte des pratiques éducatrices des parents enseignants ? Peut-on définir un modèle exportable dans d’autres catégories sociales ?

 

A l’occasion de ce travail, je fournis une clé de lecture pour lutter contre les inégalités scolaires en partant de l’analyse de la réussite scolaire, et non de l’échec comme cela a été beaucoup fait. Mais le transfert est difficile. Ne serait-ce que parce que les conditions de vie des enseignants n’ont rien à voir avec celles d’autres parents. L’étude rappelle cependant le poids des stratégies scolaires individuelles dans la construction du succès scolaire et pourrait peut-être nourrir la réflexion dans le cadre des politiques de lutte contre l’échec scolaire.

 

Vous montrez la réussite des enfants d’enseignants au début de la scolarité. Mais continue-t-elle dans le post bac ? Les enfants d’enseignants ont-ils plus que d’autres accès aux filières d’élite par exemple ?

 

Après le bac ça change. D’autres éléments entrent en jeu. D’une part il y a la formulation d’un vrai projet professionnel. Et là les enfants de cadres bénéficient d’une expérience du monde professionnel plus importante.  Les enseignants ne sont plus les mieux placés. Il y a aussi le fait que les filières d’élite sont de plus en plus nombreuses à  sélectionner sur l’argent. Aujourd’hui on rêve moins de l’Ecole normale supérieure et davantage de finance internationale. Et les enfants d’enseignants ne sont plus bien placés. L’élite culturelle n’est pas l’élite économique.

 

Propos recueillis par François Jarraud

 

La thèse d'Annie Da-Costa Lasne


Par fjarraud , le lundi 11 février 2013.

Commentaires

  • Foucher95, le 11/02/2013 à 21:26

    Mme Da-Costa Lasne votre thèse me paraît très souvent fort juste (j'avoue n'avoir lu que l'article ici...). Pour autant, vous décrivez un rapport à la culture véhiculé par les parents enseignants qui me paraît tendre vers un possible contre-sens culturel. A vouloir être transféré, le modèle isolé ici risque d'être plus nocif qu'autre chose...

    « On lui propose des activités qui lui plaisent puis on les travaille en visant les compétences acquises. Les enseignants font davantage le choix de loisirs culturels en lien avec des compétences cognitives. Ces activités sont exploitées avec les parents pour une maîtrise de la langue. Ils réfléchissent avec leur enfant sur ce qui est appris. Finalement peu importe l’activité pour les parents enseignants. Ce qui compte c’est l’utilisation qui en est faite, au profit de compétences cognitives, que l’activité elle-même. »

    Comment pouvez-vous mesurer, concernant ces pratiques de loisirs, ces « visées » de compétences, cette « exploitation », cette « utilisation » ? Soupçon ? Doute ? Doté de quel outil critique ?

    L'instrumentalisation par les parents enseignants de ces pratiques culturelles au service du développement de compétence personnelle, notion très moderne, me paraît très forcée sous votre plume ! Elle ne me paraît pas représenter leur investissement culturel. Je ne nie pas l'existence de stratégie dans le rapport des parents enseignants à l'école. Mais pour le dire simplement, il y a aussi un amour désintéressé de la culture, de sa capacité à interpréter, à comprendre le monde, à agir sur lui, dans l'oubli momentané de soi, dont vous ne parlez pas ici. Pourquoi ?

    Proposer aux parents non enseignants de viser le développement de leur enfant sans cet amour, ce serait rater le cœur même de la culture. Et les enfants d'enseignants victimes de cette illusion moderne en subissent eux aussi les conséquences.

    Mme Da-Costa Lasne, pourquoi ma mère enseignante a-t-elle choisi mon père, non enseignant, fils d'ouvrier ? Ce personnage un peu austère passant ses soirées dans ses revues scientifiques ? Pour assurer à ses enfants un bon niveau de compétences cognitives ? ;-) Comment aller mesurer cela, la famille, l'amour, l'amour de la culture ?

    A tous les élèves, en partage, très cordialement.

    Un héritier



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