Comment inventer le continuum lycée - université ? 

C'est un des enjeux majeurs de la refondation. La loi d'orientation définit le lycée comme le sas qui "doit assurer une continuité entre le socle commun de connaissances, de compétences et de culture et les licences universitaires, STS, IUT ou classes préparatoires". Parue en juillet 2013, une circulaire préconise officiellement pour la première fois une continuité lycée - université du bac -3 au bac +3. Mais comment faire se rencontrer des univers aussi éloignés que l'enseignement secondaire et le supérieur ? L’ambition est forte : pour les lycéens, qui à l’université se sentent parfois plus désorientés qu’orientés, pour l’ensemble du système, qui après l’objectif des 80 % d’une classe d’âge au niveau du bac se donne celui de 50 % d’une génération diplômés de l’enseignement supérieur. Qu’en est-il réellement sur le terrain ? Parmi les initiatives qui tentent çà et là d’abattre les murs, l’Université de Bretagne Occidentale organisait le 17 octobre une journée de réflexion commune aux enseignants de tous niveaux. Catherine Archieri, vice-présidente chargée du continuum lycée-université, présente les actions qui sont mises en place.

 

Des échanges entre enseignants

 

La première fracture serait-elle du côté des professeurs ? Il est certain que la culture professionnelle des enseignants du supérieur et celle des enseignants du secondaire tendent à diverger. Sait-on ce qui se passe de l’autre côté du mur ? Autrement dit, connaît-on vraiment les parcours de formation, les modalités de travail et d’évaluation, les savoirs enseignés, les compétences qui y sont attendues ou enrichies, les appétences ou les angoisses propres aux lycéens ou aux étudiants … ?

 

L’Université de Bretagne Occidentale invitait ainsi le 17 octobre des enseignants et chefs d’établissement des bassins de Brest et Landerneau pour susciter, à travers une journée d’échanges, un dialogue qui n’existe que trop peu. Il s’agit pour les organisateurs de combattre certaines idées reçues : il est faux, par exemple, de considérer que 50% des étudiants échouent en L1 (le taux de réussite est d’environ 64% à l’UBO, il faut prendre en compte aussi les licences obtenues en 4 ans et le fait que beaucoup d’étudiants utilisent la 1ère année comme une année de transition pour un projet d’orientation spécifique) ; contrairement aux représentations, en IUT, les étudiants issus de bacs généraux ne réussissent pas mieux que ceux issus de bacs technologiques (les matières enseignées correspondent à la diversité des profils, la pédagogie, qui se veut « professionnalisante », invite à travailler en petits groupes et favorise la mixité entre les étudiants) …  Il s’agit aussi de mettre à jour ses connaissances sur un enseignement supérieur en mutation : l’offre de formations sera modifiée à la rentrée 2014 avec comme principes une spécialisation progressive (pour ne pas enfermer l’étudiant dans sa 1ère année de licence) et une lisibilité accrue (il n’y aura désormais plus que 41 mentions officielles de licences, les universités délivrant une annexe pour expliciter le déroulement du cursus suivi) ; le programme Erasmus en 2014 sera remplacé par Erasmus + qui veut renforcer la mobilité (« plus autonome, plus loin, plus longtemps ») et qui va couvrir tous les niveaux de la formation (du collège à la formation continue) … Des ateliers ont aussi réuni les participants autour de différents thèmes où des solutions restent collectivement à inventer pour favoriser la continuité des démarches : le numérique, l’orientation, l’autonomie, les modalités de travail … 

 

Des préjugés...

 

Si une telle journée de rencontres fait bouger les lignes, c’est aussi par les interrogations qu’elle fait émerger. Les préjugés sont lourds en effet : « les lycéens qui nous quittent vont être laissés à l'abandon », penseront les uns (ce que démentent les nombreux dispositifs d’accompagnement mis en place dans le supérieur) ; « les lycéens qui nous arrivent sont nuls », diront les autres (qui ignorent sans doute les nouvelles compétences et connaissances qu’on travaille dans le lycée du 21ème siècle). Les habitudes aussi pèsent : faisons d’ailleurs l’hypothèse que la continuité des pratiques est peut-être en la matière un frein à l’efficacité des apprentissages, au « continuum » espéré. Le manque d’autonomie chez les néo-bacheliers est dénoncé par les universitaires comme un sérieux handicap à la réussite des études. C’est sans doute que l’autonomie est peu enseignée par les uns comme par les autres. C’est que l’autonomie doit assurément être mise au cœur du système et non externalisée, reléguée à des dispositifs annexes (accompagnement personnalisé ici, module professionnel là). C’est que l’autonomie doit devenir une valeur pédagogique en soi, au lycée (quelques semaines de TPE en 1ère suffisent-elles vraiment à l’acquérir ? le bac, qui invite au bachotage, ne constitue-t-il pas un frein ?) comme dans le supérieur (les traditionnels TD de « méthodologie » ne sont-ils pas souvent conçus comme le simple accompagnement d’une pédagogie transmissive, comme par exemple l’apprentissage de la prise de notes ?). Dans tous les cours et toutes les matières, en particulier à l’ère numérique, il s’agit aussi de construire la capacité à rechercher l’information, à construire des connaissances, à penser et à créer : puisse un continuum pédagogique travailler vraiment en ce sens…

 

Et déjà du travail en commun

 

Pour favoriser la liaison, certains dispositifs, connus, peuvent être rappelés : opérations portes ouvertes, journées d’immersion des lycéens à l’université, « cordées de la réussite » pour combattre l’enfermement social ou géographique, rencontres avec d’anciens élèves dans les lycées, salons de l’orientation … D’autres pistes concrètes sont tracées : un webclasseur comme celui de l’Onisep que l’on continuerait à utiliser par-delà le bac, des formes de tutorat qui permettraient aux lycéens de communiquer régulièrement avec des étudiants (y compris en visioconférence), des plateformes numériques communes pour découvrir les contenus d’enseignement, échanger, collaborer (un outil commun, Moodle, est d’ores et déjà à disposition dans les lycées de l’académie comme à l’UBO : combien d’enseignants et d’élèves l’utilisent-ils ? le e-learning y est-il conçu comme un mode d’enseignement essentiellement vertical ?)  …

 

Des expériences nouvelles de travail en commun ont d’ores et déjà montré leur capacité à créer du lien tout en stimulant le désir d’apprendre. Le projet « Libros », partenariat entre la Faculté des lettres et plusieurs lycées brestois, propose par exemple aux élèves de seconde, première et terminale qui suivent l’option latin, de découvrir le fonds latin de la bibliothèque du Service historique de la défense de Brest et de contribuer à la diffusion de celui-ci en participant à la traduction de textes totalement ou partiellement inédits. Le dispositif « Sciences-Passion-Mer » permet à une quarantaine de premières et terminales S de  suivre un cours bâti spécifiquement pour eux (autour de la question « pourquoi les poissons respirent-ils sous l'eau ? »), de s’approprier de vraies démarches de chercheurs, dé découvrir la singularité et le plaisir des études scientifiques. Les « Rencontres philosophiques de l’Harteloire » invitent des lycéens à réfléchir sur une question précise (peut-on en finir avec le préjugé ? l'art n'est-il qu'un jeu d'enfant ? faut-il préférer le bonheur à la vérité ? …), traitée ensuite lors d’un débat public qui mêle interventions des élèves, lectures de textes, conférences d'enseignants en philosophie et échanges avec la salle.

 

Ces expériences innovantes ouvrent des brèches. Elles montrent concrètement comment modifier nos habitudes et notre imaginaire pour que le baccalauréat cesse d’être de l’enseignement en France la finalité, et la fin.

 

 

Questions à Catherine Archieri

 

Il est fréquent de déplorer l’écart entre le taux de réussite au baccalauréat, particulièrement fort en Bretagne, et le taux d’échec en 1ère année à l’université, jugé partout comme trop important : partagez-vous ce diagnostic général ? qu’en est-il plus particulièrement à l’Université de Bretagne Occidentale ?

 

C’est un diagnostic très discutable parce qu’il convient de s’entendre sur ce que recouvrent des termes comme « l’échec » et « la réussite ». Par exemple, un étudiant peut très bien s’inscrire en L1 tout en ayant le projet de passer un concours pendant l’année universitaire. S’il réussit ce concours, il ne poursuivra pas en L2…il sera alors en situation de réussite par rapport à son projet personnel, pourtant il sera comptabilisé dans les données qui servent à « calculer » le taux d’échec en 1ère année d’université !

 

De la même façon, un étudiant qui décide de changer de voie est-il pour autant en échec ? Le passage dans l’année supérieure doit-il être le seul critère pour estimer la réussite ? Il me semble que c’est plus complexe que cela…

 

Pour en venir à des données chiffrées, l’UBO est bien classée parmi les universités françaises relativement à son taux de réussite en licence en 3 ans : 51 % (+ 6,6 % par rapport au taux simulé, en 12ème position dans le classement national). A noter que la moyenne nationale est calculée à 27 %, toutes origines de baccalauréats confondues.

 

Comment expliquez-vous les difficultés d’adaptation des lycéens à l’université : est-ce que les choix d’orientation faits par les lycéens sont approximatifs ? est-ce que le secondaire prépare trop peu à certaines compétences attendues dans le supérieur ? est-ce que le supérieur doit accompagner davantage les étudiants ? …

C’est sans doute quelque chose qui relève de la réunion de toutes les raisons que vous avancez. C’est une période délicate quand on a dix-huit ans, que celle de faire les premiers choix d’orientation et l’approximation, l’erreur, font partie de l’exercice. A cet âge-là, il est rare de savoir clairement ce que l’on veut devenir dans sa vie professionnelle… De plus, c’est difficile de se repérer au milieu des différentes filières possibles ! Sans compter que de nos jours, il n’y a plus de voie unique pour parvenir à ses fins : à titre d’exemple, à cette rentrée scolaire, un étudiant titulaire d’une double licence UBO vient d’intégrer Polytechnique…

 

Les acteurs de l’enseignement secondaire s’intéressent de plus en plus aux compétences attendues dans le supérieur. Il est important que ces deux mondes se côtoient pour mieux se connaître, se comprendre. Faire en sorte que ces deux univers s’interpénètrent devrait contribuer à servir l’intérêt des lycéens qui deviendront étudiants. Se rendre compte de l’hétérogénéité des publics qui caractérise de plus en plus le lycée ; appréhender les modalités de travail attendues à l’université… c’est un travail sur la durée auquel nous nous employons à l’UBO avec les lycées publics et privés du Finistère et des départements voisins.

 

Face à la démocratisation de l’enseignement, face au développement de la culture numérique, les enseignants de lycées tentent de s’adapter, par exemple en mettant en œuvre une pédagogie plus centrée sur l’activité de l’élève, sur des démarches collaboratives et créatives. A votre connaissance, l’enseignement supérieur fait-il lui aussi sa mue pédagogique ? Prend-il en compte d’une façon ou d’une autre les nouvelles compétences et appétences des jeunes qui lui arrivent ? Si oui, pouvez-vous donner des exemples de ce « continuum pédagogique » ?

 

C’est évidemment une réalité au centre de nos préoccupations à l’UBO. Des résultats de recherche en sciences de l’Éducation nous incitent à prendre en considération l’activité réelle de l’apprenant dans nos dispositifs de formation. A cet égard, des « assises de la pédagogie » vont avoir lieu à l’UBO courant 2014 afin d’associer le plus grand nombre – enseignants, chercheurs, étudiants, personnels administratifs – à la question de l’ingénierie pédagogique, de l’innovation. La Bretagne est très en avance en matière d’équipement numérique. Nous accompagnons le déploiement des nouvelles technologies numériques de formations internes pour nos enseignants mais aussi d’ateliers d’analyse de pratique pour ne pas perdre de vue la construction du sens relative à ces nouveaux usages. L’enjeu pour nous est de réfléchir collectivement, de partager nos expériences d’enseignants afin d’identifier les pratiques pédagogiques adaptées à la diversité de nos étudiants. L’enjeu est de tenir compte aussi de la parole des principaux intéressés : nos étudiants. Je m’explique : on ne met pas en place les mêmes modalités de travail dans une L1 de géographie à 40 étudiants qu’en L1 de STAPS avec 400 étudiants. De la même manière, peuvent se retrouver, dans une même promotion, des étudiants qui ont fait le choix de la faculté et d’autres qui sont là par défaut, qu’on accueille à l’université parce qu’ils n’ont pas été retenus dans les filières sélectives. Pour chacun d’entre eux, notre ambition est pourtant identique : faire que chacun trouve la voie de son succès.

 

L’organisation des « assises de la pédagogie », des rencontres inter-degrés secondaire-supérieur sont des exemples d’actions mises en œuvre pour contribuer à l’amélioration de nos pratiques d’enseignement.

 

En charge du continuum lycée-université à l'Université de Bretagne Occidentale, vous avez mis en œuvre plusieurs actions : par exemple, des lycéens scientifiques sont venus suivre à l’université tout un parcours de formation. Comment s’est organisé ce dispositif ? Quels en selon vous les intérêts ? Vous semble-t-il transférable, voire généralisable ?

 

Il s’agit du dispositif « Sciences-Passion-Mer ». Des lycéens volontaires viennent à l’université travailler autour d’un thème précis. Cette année, il s’agit de la respiration des organismes vivants sous l’eau. Ils s’initient à la méthodologie de recherche, encadrés par des enseignants-chercheurs et leur enseignant de biologie. Le dispositif est organisé sur un modèle partenarial : le lycée, la fac de sciences, mais aussi le service universitaire de sports avec l’organisation d’une formation au niveau 1 de plongée. L’objectif est de proposer une approche transversale de l’objet « mer ». Océanopolis est également partenaire du projet. Les lycéens impliqués s’engagent dans la formation en classe de première et poursuivent jusqu’en terminale. L’originalité du dispositif est qu’il ne s’adresse pas aux meilleurs élèves scientifiques mais aux plus motivés. Le programme se clôture par un colloque au cours duquel les lycéens présentent leurs travaux de recherche à la communauté scientifique des enseignants, mais aussi à leurs parents ! Ainsi le monde de la recherche s’ouvre sur la Cité et entre dans les familles ! C’est fascinant de voir combien ce type d’action est propice au développement identitaire des élèves. Ce dispositif a été conçu avec le lycée Kérichen de Brest. Il repose sur des bases précises en termes d’organisation, ce qui fait qu’il n’est ni transférable, ni généralisable. D’ailleurs aucune de nos actions n’est généralisable… Toutes sont le fruit de rencontres entre collègues et au service d’objectifs précis. Il y en a dans des domaines variés, depuis la traduction de textes inédits de latin (Libros), en passant par des « rencontres philo », des concours de plaidoiries en droit, un forum des métiers du sport… On peut les retrouver sur le site internet « liaison-lycees-ubo.univ-brest.fr » et faire des demandes de partenariat.

 

Quelles autres actions menez-vous favoriser l’appropriation efficace de l’université par les lycéens ou par les enseignants du secondaire ?

 

Les composantes de l’université mettent en place des journées immersion au cours desquelles les lycéens assistent à des cours magistraux en amphi, visitent des laboratoires de recherche, rencontrent des étudiants, se rendent à la bibliothèque universitaire, au service d’orientation, mangent au restaurant universitaire… Ce type d’actions relève de ce que nous qualifions de « découverte du métier d’étudiant ». En direction des enseignants du second degré, nous mettons en place des journées d’information, histoire de rappeler que l’université évolue. Nous privilégions les rencontres entre collègues d’une même discipline, afin que, du côté de l’université aussi, on mesure l’évolution des programmes scolaires et des profils d’élèves. L’enjeu est de créer du lien et de le maintenir, entre deux univers qui auraient tendance, sinon, à rester étrangers l’un à l’autre. Et nous organisons des journées Portes Ouvertes. Elles auront cette année lieu le samedi 8 février 2014 à Brest et le samedi 15 février 2014 à Quimper.

 

Les MOOC sont à la mode et internet abat bien des frontières … Qu’en est-il du « e-learning » à l’Université de Bretagne Occidentale ? est-il envisagé que des lycéens puissent participer à de telles plateformes d’apprentissage pour faire leurs premiers pas (virtuels) à l’université ?

 

L’UBO est bien sûr engagée dans l’aventure numérique en marche dans notre région : les MOOC, mais aussi les classes virtuelles, l’utilisation du e-portofio, la mise en place d’un learning-center. Les pratiques des étudiants évoluent et le numérique fait de plus en plus partie de leurs usages. C’est pourquoi il est important que l’université développe des modalités d’apprentissage à distance, tout en n’abandonnant pas pour autant le contact nécessaire entre les étudiants entre eux, et entre les étudiants et les enseignants.

 

L’important à mes yeux c’est la signification que l’on construit pour soi et surtout pour les usagers lorsque l’on opte pour une pratique d’enseignement plutôt qu’une autre. C’est bien plus important que de suivre une mode ou rester à la page du numérique !

 

L’UBO a lancé son réseau social, le FIL : pouvez-nous expliquer les objectifs et le fonctionnement de cette plateforme d’échanges ? peut-elle devenir aussi un fil avec les lycéens ?

 

Le réseau de l’UBO s’appelle symboliquement « le Fil »: c’est à la fois un réseau social, mais aussi professionnel… En fait, il se veut être un réseau « global ». Sa fonction est de relier tous ceux qui le souhaitent à l’université. Il permet aux anciens de garder un lien par promotions ou par filières, de recevoir des nouvelles de leur université. Le Fil s’adresse aussi aux étudiants actuels, qui souhaitent rester connectés avec leur groupe sur le label UBO. Il est investi par certains de nos enseignants-chercheurs qui ont saisi l’opportunité d’un espace collaboratif de travail et d’échanges dématérialisés. Enfin nos partenaires peuvent aussi venir s’accrocher au Fil. Les premiers groupes créés l’ont été dans le cadre du continuum lycées-UBO pour nos « cordées de la réussite ».

 

L’intérêt du Fil est que son interface est évolutive selon les besoins des usagers et qu’il héberge à la fois des groupes ouverts (tout à chacun peut participer à l’activité du groupe) ou fermés (sur demande d’inscription et invisible au public du web).

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

 

Le site du continuum lycées-UBO

Pour s’accrocher au « Fil »

Un exemple : Université d'été mer - éducation

Un exemple de collaboration autour du latin : le projet Libros

Un exemple de collaboration autour des sciences : le dispositif « Sciences-Passion-Mer »

Un exemple de collaboration autour de la philosophie : les Rencontres philosophiques

La circulaire

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 31 octobre 2013.

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