Collèges : Tristes tropismes 

L'éducation est bien une pratique sociale globale. C'est ce que rappelle l'admirable thèse ethnographique de Rozenn Rouillard sur 4 collèges bretons. Là où la sociologie classique étudie les inégalités ou le fonctionnement des organisations, l'enquête ethnographique sonde au plus profond tous les acteurs et leurs pratiques. La thèse fait plus que mettre en évidence la surévaluation des élèves, la relation entre cette pratique et les conceptions pédagogiques ou sociales des enseignants. Elle établit la différence entre évaluation et orientation. Elle traque les différentes visions du métier entre profs du privé et du public. Elle montre aussi qu'un collège n'est que la somme de ses membres. L'action de chaque professeur, chaque surveillant, chaque administratif compte et participe de l'institution commune bien au-delà de ce que les textes fondateurs croient instituer. Une analyse féconde au moment où Pisa arrive avec ses rangées de statistiques.

 

"L’établissement est un collectif interdépendant d’acteurs, définis au croisement des dimensions biographique et professionnelle. Il ressort dans chaque collège enquêté, des figures très typées, des pivots, des chevilles ouvrières, tel un « théâtre » de personnages. D’ailleurs, les contrastes entre établissements qui peuvent être très forts, montrent que dans le sillon du déclin de l’institution, la personnalité des acteurs joue un rôle considérable dans le fonctionnement d’un établissement". Pour arriver à cette conclusion, qui nous ramène tous devant nos responsabilités d'acteurs de l'Ecole, Rozenn Rouillard s'est livrée à une longue enquête dans 4 collèges bretons. A l'image des ethnologues classiques, elle a acclimaté ses sujets d'étude de façon à pénétrer leurs us et coutumes, à les voir fonctionner. C'est plus que du travail d'espionnage. Sa présence finit par participer involontairement au fonctionnement des collèges alors que son regard final les fige dans la pierre. Au final la thèse nous livre des réflexions sur le fonctionnement des collèges, les pratiques d'évaluation, celles d'orientation qui n'ont qu'un rapport relatif à l'évaluation, les différences profondes de conception entre public et privé.

 

On peut lire la thèse en commençant par les études des collèges. R Rouillard raconte comment elle s'introduit dans chacun avec une certaine audace par exemple quand elle fréquente à la fois le collège public et privé de la même petite commune rurale. Toujours installée là où il faut pas, dans les endroits clés, et aux mauvais moments, quand ça dérape, elle note impassible le comportement des uns et des autres, les petites phrases, les modes de fonctionnement. Et c'est terrible. Prenons le cas du collège Guérin installé  dans une communauté rurale avec un fort pourcentage de CSP populaires. Elle montre une communauté éducative démobilisée, en conflit interne entre enseignants et vie scolaire, en opposition profonde aussi avec un milieu local où elle se sent piégée. Il n'y a pas de projet scolaire commun avec les élèves et l'orientation se fait en dessous des capacités scolaires des élèves.

 

Déjà est introduite l'idée que l'orientation est une construction collective des acteurs séparée de l'évaluation. Dans ce collège les enseignants sont persuadés des faibles appétences pour les études des élèves. Les familles se sentent trés éloignées de l'univers des enseignants. Les enseignants, assez démoralisés, réagissent de façon anarchique à cette situation surévaluant les élèves plutôt susceptibles socialement de s'échapper du lieu et sous évaluant les plus en difficulté. Ca crée une dynamique négative dans l'accès au brevet (DNB) et pas mal d'échec dans l'orientation ; les élèves demandent trop peu sauf certains pour qui le lycée va être difficile. Par rapport aux débats actuels sur el  libre choix des parents, on peut en retenir l'idée que la décision d'orientation s'inscrit dans un univers mental où s'entrecroisent les visions des différents acteurs qui interagissent entre elles. L'orientation est une construction commune subie ou active selon les collèges.

 

La thèse révèle que les pratiques de surévaluation des élèves sont  généralisées mais pratiquées différemment entre public et privé. Elles sont fortement en rapport avec la vision que les enseignants se font de leur rôle, de l'école et de la communauté où est situé l'établissement. Si la surévaluation est plus forte dans le privé que dans le public cela tient bien sur à la concurrence très active en Bretagne entre les deux systèmes. En surnotant le privé s'assure une meilleure réussite au brevet et les parents l'utilisent aussi pour cela. Mais cette pratique renvoie aussi à une conception différente du professeur. R Rouillard montre que les enseignants du public se voient davantage en instructeurs. D'autre part ils défendent une vision nationale par opposition au local. Les profs du privé sont beaucoup plus attachés à la dimension éducative ce qui les pousse à user de la note comme un élément de leur stratégie éducative. Ils font partie des communautés locales et en défendent les intérêts y compris contre les évaluations nationales. " Il y a une territorialisation forte des établissements privés et des enseignants plus enclins à considérer les élèves « concrets » ; porteurs de particularités et de spécificités (perçues comme telles) inscrites dans un environnement social et familial donné. Les enseignants du public forgent plutôt des citoyens qu’ils projettent dans un espace national. Du côté du secteur public, la mobilisation collective serait en quelque sorte extraterritorialisée. Elle se construit dans le modèle civique", écrit R Rouillard.

 

Enfin certains établissements semblent laissés à eux-mêmes, en état de "vacance institutionnelle" comme dit R Rouillard. C'est là où l'ethnologue se réjouit d'observer le mieux "l'épaisseur au travail des acteurs". Mais c'est là où la République frémit. Alors qu'on devine que PISA montrera probablement des écarts sociaux accrus à l'intérieur du système éducatif français, cette thèse montre aussi que l'efficacité du système éducatif dépend de son lien avec le territoire. Un autre sujet d'actualité nous rappelle au quotidien que c'est encore une bataille à gagner.

 

François Jarraud

 

La thèse de R Rouillard


Par fjarraud , le vendredi 29 novembre 2013.

Commentaires

  • Viviane Micaud, le 29/11/2013 à 08:00
    Le Brevet a un rôle flou. Il n'est pas là pour vérifier que les élèves ont les acquis du socle commun de la scolarité obligatoire, mais il sert à encourager au travail les meilleurs élèves. Par ailleurs, les notes des années de 4ème et 3ème entrent dans le brevet, d'où la pratique de surnoter pour obtenir un meilleur taux de réussite. 
    Faut-il en faire un examen qui vérifie les savoirs de bases ? Les savoirs de base sont ceux qui permettent de se débrouiller dans la vie et de reprendre des études plus tard en cas de décrochage.
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