PISA : Paroles d'enseignants 

Sur PISA, les rapports d'inspecteurs généraux, les commentaires et analyses se sont bousculés ces derniers jours. Pourtant nous avons peu entendu les premiers concernés : les enseignants. Le Café leur donne la parole. Le constat est unanime : donnez-nous la possibilité de changer les pratiques !

 

Sophie Prudhomme, CE1, Antony « différencier, arrêter le frontal et prendre le temps de la réflexivité »

 

 « Les inégalités sociales et territoriales mais aussi entre enfants. Je note que les enseignants rencontrent de réelles difficultés lorsqu’il s’agit de gérer la disparité des élèves. Je l’ai vécu en tant qu’enseignante mais aussi en tant que parent. Par conséquent l’écart se creuse rapidement entre les enfants qui progressent « tout seuls » et ceux qui ont besoin de différenciation et d’être soutenus.

 

Mais nous enseignants a-t-on appris à le faire concrètement ? Mais plus encore a-t-on réellement la possibilité de mettre en œuvre ce travail différencié ? Le fait que programmes soient surchargés crée des inégalités parce que certains enfants ont besoin de manipuler, de répéter alors que nous n’avons plus le temps de mettre en place les apprentissages en respectant le rythme des enfants. Année après année de pratique, en tâtonnant, j’ai mis en place des stratégies. J’en ai conclu qu’il faut arrêter le frontal. Une heure d’APC hebdomadaire pour aider les enfants en difficulté, notamment langagières, c’est bien mais insuffisant. J’ai constaté que le travail  en ateliers différenciés pour aborder les notions importantes par petit groupe est bien plus efficace. Ainsi, il m’est possible d’accompagner les élèves plus étroitement et de déceler les difficultés avant qu’elles ne s’installent. Pour réussir l’introduction de la grammaire en CE1 et faciliter le saut de l’abstraction pour mes élèves, je les fais manipuler des étiquettes et construire des phrases en se plaçant physiquement pour donner des repères et les faire vivre la langue. Ces activités prennent du temps et doivent être répétées alors que les impératifs des programmes nous limitent dans l’exercice de ces pratiques

 

Arrêtons le frontal et prenons du recul. Toutefois, la formation continue ne nous permet pas aujourd’hui de prendre ce nécessaire recul. Il faut nous donner la possibilité et le temps de la réflexivité pour accompagner les changements de programmes et le mûrissement de nos propres pratiques professionnelles personnelles. »

 

Aurélien Brendel, CP, Paris, expérimente dans sa classe la pédagogie coopérative. « On est tous un peu responsable, on doit tous se remettre en question »

 

«  Je retiens de PISA les statistiques sur l’inégalité qui confirment que le système de notation-sanction condamne les plus en difficultés. Nous devons désormais réfléchir aux alternatives, comme la pédagogie coopérative qui encourage tous les élèves et met en valeur même les plus petites réussites.  Il est anormal que presque le quart des enfants quitte l’école sans qualification alors qu’il existe des moyens pour valoriser.

 

Je note aussi le statut de l’erreur : les élèves français sont les plus bloqués alors qu’avec une pédagogie coopérative l’élève  est incité à participer, à tâtonner et à se tromper. La question aujourd’hui est que faire pour éviter que ces élèves soient tétanisés ?

Il faut commencer à entendre les voies alternatives. On a l’impression d’une grande conformité dans ce qui est proposé lors de la formation initiale des enseignants et pas assez d’ouverture. Pourtant de nombreux travaux paraissent en France et à l’étranger. Par exemple, pourquoi les travaux de Stella Baruk ne sont-ils pas assez mis en avant auprès des professeurs des écoles ? Quelques exemples personnels : je me suis formé tout seul dans le domaine de la compréhension de la langue. A l’IUFM je n’ai bénéficié que de trois heures sur les méthodes de lecture.

 

C’est la première année où je me sens les épaules assez larges pour faire avancer tous les élèves. Quand j’ai commencé en ZEP, j’ai laissé des élèves dériver parce que je ne savais pas quoi faire. Donc avoir des professeurs expérimentés dans l’éducation prioritaire est une nécessité si on veut réduire les inégalités là où elles se creusent le plus. « Prioritaire » c’est juste un mot pour le moment, ce serait bien de voir du concret derrière ! On est tous un peu responsable, nous devons tous se remettre en question à chaque niveau : l’institution mais aussi les enseignants. »

 

 

Jean-Michel, professeur de lettres en lycée

 

Le système, manifestement inégalitaire, souffre de sa finalité, fondamentalement élitiste. La construction pyramidale de l'ensemble (hiérarchisation et catégorisation de tous côtés), les représentations des profs et des parents, donc aussi des élèves (la série S comme seule voie d'excellence, le bac comme sommet du parcours, les CPGE comme but à atteindre...), la culture professionnelle des enseignants (cf le recrutement sur connaissances essentiellement disciplinaires avec un concours vécu comme premier rituel d'humiliation)... font qu'à chaque niveau, le plus souvent, on gave tout le monde pour sélectionner certains. Ce qui est directement en cause, c'est la lourdeur des programmes (pour gaver) et le poids des examens (pour sélectionner) : pour l'instant, ils ne sont pas conçus pour que les enseignants mettent en œuvre des pédagogies actives susceptibles de développer chez tous des compétences réelles et le plaisir d'apprendre. En l'occurrence, pour changer efficacement le système, autrement dit si on veut que cela se diffuse, il faudrait peut-être réformer programmes, méthodes, modes d'évaluation et de certification ... au lycée d'abord ?

 

 

Elodie , professeure de maths en collège

 

A propos du creusement des inégalités, c'est là dessus que ça a le plus réagi dans mon collège. Ou plutôt que ça a le plus non-réagi : chaque étude est plus négative que la précédente sur ce plan, les collègues sont comme résignés. Dans un établissement ZEP où chaque année des moyens sont supprimés et qui va probablement être déclassé l'année prochaine ça ne surprend personne. Le creusement des inégalités, on le voit au quotidien et on est démuni. Une collègue prenait aujourd'hui l'exemple des PPRE : de la poudre aux yeux pour un outil qui pourrait aider à réduire les inégalités mais qu'on nous donne sans moyen et qui donc ne sert à rien.

 

Depuis plusieurs années on nous demande de faire mieux avec moins et les collègues n'ont même pas vraiment envie de parler de PISA : aucune surprise, et un découragement général. Les collègues expliquent qu'ils se sentent totalement dépossédés des choses : on ne donne pas notre avis sur les programmes (trop lourd), sur les outils mis en place (l'ENT pose problème dans mon collège). On aimerait qu'on nous fasse un peu plus confiance en somme et c'est ressorti à propos de PISA.

 

Enfin, sur le traitement médiatique de PISA deux choses sont ressorties :

- pas de vraie analyse des journalistes parce que les journalistes spécialisé dans les questions d'éducation sont bien trop rare, du coup un sentiment d'injustice vis à vis du grand public prédomine,

- contrairement à l'étude précédente, le gouvernement ne nous tape pas dessus : ce n'est pas la faute des profs. Ce n'est pas la première fois que l'on observe ça avec Peillon. Même si ça ne change rien au problème de fond, ça nous fait du bien.

 

Propos recueillis par Ange Ansour et François Jarraud

 

 

 

Par fjarraud , le jeudi 05 décembre 2013.

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