La Cour de Babel : Le regard de l'enseignante 

L'expérience de "La Cour de Bbael" peut-elle éclairer nos salles de classe ? Aujourd'hui professeure de lettres en collège, Nathalie Gandel a enseigné pendant plusieurs années en classe d'accueil. Elle prépare une thèse sur "les démarches plurilingues et interculturelles en classe d'accueil". Elle réagit au message de La Cour de Babel et explique pourquoi ce film s'adresse à tous.

 

Vous avez enseigné en classe d’accueil (CLA). Le film de Julie Bertuccelli vous parait-il restituer la spécificité des classes d’accueil ?

 

Oui, parfaitement, bien que mon expérience remonte à un certain temps, les moments intenses de la classe d’accueil me sont restés en mémoire, intacts, et ce documentaire les ravive merveilleusement. Tant les moments de la relation pédagogique, toujours très forte, que les moments de camaraderie, d’amitié, voire de fraternité que l’on voit se renforcer entre les élèves tout au long de l’année. Les multiples émotions sont très bien filmées, discrètes pendant  la classe, impétueuses dans leur surgissement  lors d’événements en cours d’année ou  lors de la séparation finale… Une élève m’avait écrit, en fin d’année, un poème dédié à toute la classe et intitulé : « Nous sommes -et nous allons être pour toujours- les élèves de la CLA ». Elle avait très bien senti et décrit ce sentiment de passage initiatique qui reste en  mémoire des différents acteurs,  même lorsque les  contacts ont disparu. Je pense que tous les enseignants de ce type de classe  s’y reconnaîtront.

 

La réalisatrice dit avoir choisi de filmer des adolescents « entre deux âges, entre deux mondes », de la violence du déracinement à l’utopie en action portée par cette pédagogie. Le film rend-t-il compte de ces enjeux ?

 

Oui, ces adolescents n’ont généralement pas choisi de quitter leur pays, ils sont dans une période de transition difficile, fragile, et en même temps très riche puisqu’elle est totalement interculturelle. Porteurs de leurs cultures et langues respectives, ils en découvrent de nouvelles, celle en priorité de leur scolarisation, le français, qu’ils apprennent à s’approprier ensemble, mais aussi celles de leurs camarades de tous horizons. Je pense que le passage en classe d’accueil les aide à surmonter les difficultés auxquelles ils font face au quotidien, avec leur famille. S’ils ne doivent pas s’éterniser dans ce type de structure, il me paraît néanmoins important de leur permettre d’y passer une année de transition, pour vivre cette « utopie », qui ne serait pas possible s’ils étaient directement intégrés en classe ordinaire. De cette première expérience peut naître la confiance nécessaire pour se jeter à l’eau, ou passer le cap pour s’engager dans une scolarité réussie.

 

Le film, centré sur les élèves, met en évidence la qualité d’écoute et de respect de l’enseignante, Brigitte Cervoni. Que pensez-vous de sa méthode ? Fabriquer du commun à partir de l’appropriation de la langue française en relation avec les origines, les différences de chacun, est-ce l’objectif de ce type de classes ?

 

Je pense que plus qu’un objectif, c’est le moyen le plus humain et le plus efficace pour motiver les élèves, pour stimuler le désir d’apprentissage. La reconnaissance de la langue-culture d’origine est essentielle pour valoriser leurs efforts et leur donner confiance en eux à un moment où ils ont perdu beaucoup de repères. S’appuyer sur la langue première peut constituer un élément de construction des nouveaux savoirs, activant différents processus d’apprentissage essentiels, dans leur dimension cognitive et affective. L’enseignante est très expérimentée et l’efficacité de sa méthode consiste justement dans son effacement et son art de faire parler les élèves, de les amener à s’exprimer avec précision, même si cela prend du temps comme on le voit avec l’élève chinoise qui s’exprime en toute fin d’année, par l’intermédiaire d’un camarade qu’elle corrige au besoin, sur un sujet très chargé émotionnellement, sa relation à l’enseignante. 

 

La richesse des personnalités, la diversité des origines, l’hétérogénéité des cultures, inhérentes à ce type de classes, favorisent-elles l’échange sur des questions complexes comme   nous le voyons dans le film, à propos de l’existence de dieu ? En avez-vous fait l’expérience ?

 

A l’époque de ma prise en charge d’une classe d’accueil,  ce sujet était moins prégnant qu’aujourd’hui, en France mais aussi peut-être dans les pays d’origine des élèves, et les sujets complexes abordés, dont la religion, ne l’étaient pas sous cet angle. Les échanges passionnés  étaient plus d’ordre géopolitique, notamment sur la répartition des richesses,  des échanges favorisés par la confrontation des origines d’adolescents venus des  quatre coins du monde.  La classe d’accueil est à ce titre un creuset particulièrement propice à ce type d’expériences et de débats.

 

C’est aussi ce qui fonde la démarche de l’enseignante dans le projet pédagogique de réalisation d’un film sur la différence par les élèves eux-mêmes ?

 

C’est une très belle entreprise en effet, encore une fois très motivante qui met les élèves au cœur du projet. La classe d’accueil est une expérience intense, tant pédagogiquement qu’affectivement, et autant pour le professeur que pour les élèves, lesquels nouent de fortes amitiés et développent des pratiques  solidaires qui peuvent être encouragées par des activités mobilisant la classe dans son ensemble,  comme  la réalisation d’un film. Nous restons un peu sur notre faim au sujet du film réalisé par les élèves car nous  les voyons gagner un prix et se réjouir mutuellement sans avoir une idée précise de leur création, même si le spectateur comprend qu’il s’agit d’une réalisation collective, centrée sur la notion de différence. D’ailleurs, le  travail sur la différence, sous d’autres formes,  a  également un grand intérêt avec les classes dites « ordinaires »…

 

Avoir le temps de connaître chacun, de l’accompagner sur les chemins de l’émancipation n’est-ce  pas un autre privilège de l’enseignant en classe d’accueil ?

 

Oui, c’est une classe unique et initiatique, de type « cours préparatoire » mais avec des adolescents, et l’enseignant est investi de rôles multiples : pédagogue, instructeur, interlocuteur privilégié des élèves et de leurs familles, de l’administration… En parallèle, l’intégration progressive dans les classes ordinaires, qui est favorisée par le système de double inscription administrative, commence dès le début dans certaines matières comme le sport, la musique, les arts plastiques, et le plus rapidement possible, en fonction des compétences des élèves, en langues, mathématiques...

 

Le passage dans le « cocon » ne s’éternise pas, les élèves doivent l’année suivante regagner une classe ordinaire, même si certains peuvent bénéficier de soutien en classe d’accueil encore quelque temps. Une année, ce n’est vraiment pas excessif, il faut bien trois années pour acquérir un usage autonome du français en contexte scolaire, et combien d’années pour maîtriser la langue française ? La « maîtrise de langue française » est la première des compétences visées par le socle commun pour tous les élèves de France…

 

L’émotion partagée des élèves, le « bonheur » formulé par l’enseignante, au terme de l’année scolaire, témoignent-ils de l’expérience humaine vécue ? Le documentaire  parvient-il  à le mettre au jour ?

 

Oui, « La cour de Babel » magnifie même  ce bonheur dans la classe d’accueil, celui d’un univers sécurisant alors que les élèves ressentent beaucoup d’insécurité par ailleurs. C’est un microcosme pluriculturel et plurilingue dans lequel les élèves venus de loin, au sens propre comme figuré, et leur professeur, ensemble tournés vers la carte du monde, ont confusément conscience qu’ils sont tous portés par  un idéal provisoire : le monde recomposé dans la salle de classe, sans inégalités ni injustices, sans conflits ni violences…

 

L’existence de ce dispositif en France permet, selon la réalisatrice, à de jeunes étrangers d’apprendre le français, de réussir leur scolarité et de favoriser leur intégration. Il favorise chez eux l’accès à une nouvelle forme de citoyenneté qui nous interroge tous : « pour ces jeunes, l’identité vécue comme une double appartenance au pays d’origine et au pays d’accueil est désormais et à jamais plurielle ; ce sont des héros de la vie d’aujourd’hui, ils sont une richesse pour notre pays ». Partagez-vous le point de vue de Julie Bertuccelli ?

 

Oui. La classe d’accueil peut représenter une chance d’accès aux langues et aux cultures, d’ouverture au monde à la portée des élèves des autres classes, la porte à côté… Cette ouverture ne doit pas se limiter aux classes d’accueil : les identités multiples, qui nous concernent tous -ce que démontre bien l’écrivain Amin Maalouf dans « Les identités meurtrières », par exemple-, sont présentes dans toutes les classes du collège mais  bien souvent insoupçonnées parce qu’elles sont ignorées dans un enseignement général qui ne prend pas assez en compte ce plurilinguisme « intérieur ».

 

Au-delà des témoignages forts portés par le film, en quoi l’expérience  en classe d’accueil, pour une enseignante de lettres, enrichit-elle la pédagogie, influe-t-elle sur la didactique du français et interroge-t-elle l’exercice du métier ?

 

Cela nous interroge sur les variations du français et sur les  modalités d’enseignement de la langue française comme langue de scolarisation (langue à apprendre mais aussi langue pour apprendre dans toutes les disciplines) que les élèves doivent s’approprier qu’ils soient nouveaux arrivants ou non. A l’heure où le plurilinguisme est valorisé et encouragé, on peut imaginer une didactique du français s’intégrant harmonieusement dans une éducation plurilingue.

 

De très intéressantes recherches sont menées par des professeurs en sciences du langage, comme Nathalie Auger, de l’université de Montpellier 3, qui montre tous les bénéfices que l’on peut tirer de la diversité linguistique et culturelle des élèves au sein des classes d’accueil et au-delà dans toutes les classes de langue majoritaire (notamment la démarche proposée dans « Comparons nos langues » ,  ainsi que  dans l’ouvrage « Elèves nouvellement arrivés en France : réalités et perspectives en classe »  ; comme le propose   aussi Fatima Chnane-Davin dans « Le français langue seconde en milieu scolaire français »  . Le véritable défi est en effet d’ouvrir les enseignements aux autres langues et cultures, non pas pour les apprendre toutes mais pour s’y intéresser, comparer, analyser et échanger dans  un enrichissement mutuel, et cela au profit d’un meilleur apprentissage de la langue majoritaire. C’est également le meilleur rempart contre les représentations xénophobes.

 

 

Pourquoi les enseignants peuvent-ils voir et étudier ce documentaire avec profit avec leurs élèves ?

 

A l’évidence, « La cour de Babel » permet de découvrir de l’intérieur ce type de classe, que les élèves côtoient parfois dans leur  établissement, et peut ainsi favoriser l’intégration des élèves de classe d’accueil dans le cursus ordinaire.  Au-delà, ce documentaire montre une pédagogie d’ouverture aux langues et aux cultures qui invite enseignants et élèves à réaliser des projets avec ces classes, à aller à la rencontre  des autres.  Surtout, se nourrir de la beauté des portraits de ces adolescents venus du monde entier, saisis dans leurs différences acceptées et dans leurs efforts partagés d’appropriation de la langue française, c’est une expérience humaine de l’altérité et de la fraternité.

 

Propos recueillis par Samra Bonvoisin

 

 

Par fjarraud , le mercredi 05 mars 2014.

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