Cinéma : « Leçons d’harmonie » d'Emir Baigazin, une fable radicale sur la perte de l’innocence 

Ouvrez vos yeux et vos oreilles ! Abandonnez préjugés et a priori.  « Leçons d’harmonie », premier film époustouflant d’un jeune cinéaste kazakh, derrière le récit  méthodique de la vengeance terrible d’un élève maltraité, nous invite à une traversée des apparences, sur des pistes fourmillantes. Fiction documentaire sur un pays, le Kazakhstan, absent du paysage cinématographique, chronique sociale, parcours d’apprentissage d’un adolescent confronté à la violence, fable métaphysique ? Sous le caractère énigmatique de son titre, ciselant d’étranges correspondances entre l’audible et le visible, l’œuvre de Emir Baigazin n’en finit pas de nous interroger sur le drame intime d’un enfant criminel, sur le dépérissement du sens moral au sein d’une société injuste et sur  la part de liberté et de pureté que chacun cherche cependant.

 

A l’école, seul contre tous, seul contre tout

 

 Alsan, 13 ans, élevé par sa grand-mère, vit à la campagne, dans un petit village du Kazakhstan. Immensité et aridité du champ, peuplé du seul chant des oiseaux. Dénuement des conditions de vie d’un garçon que nous voyons, d’emblée, dans la cour enneigée égorger un mouton avant de le dépiauter et de faire le chemin qui le mène à la ville jusqu’à son école. Bon élève, appliqué et silencieux, d’apparence fragile, il fait sous nos yeux l’apprentissage de l’humiliation devant ses camarades de classe de la part du jeune Bolat, chef de bande et racketteur. Par de la description froide des mécanismes de la maltraitance,  leur inscription dans la violence de l’institution scolaire, le récit déploie de façon sèche sans pathos le murissement de la vengeance chez le persécuté, la stratégie déployée pour éliminer son ennemi et le passage à l’acte meurtrier.

 

Solitaire, timide et sensible au charme de la jeune fille voilée de sa classe, astucieux dans sa façon d’esquiver les pièges et de préparer son coup, Alsan suscite d’abord la sympathie, tel un héros vulnérable du fait de son isolement en milieu hostile. Peu à peu, nous découvrons d’autres dimensions, déroutantes, du personnage : perfectionniste obsessionnel, il se lave tout le temps, expérimentateur sadique, il persécute lézards et cafards, petit fils mutique, il n’a pas un geste d’affection envers la vieille femme. De cette tension entre les différentes perceptions, les tonalités différentes des apparitions du protagoniste, naissent le trouble et l’inquiétude. Des interrogations qui dépassent la dénonciation implacable des effets désastreux du harcèlement à l’école.

 

La violence érigée en système

 

Le contenu de certains cours  (Darwin, l’énergie…), l’organisation hiérarchisée et la discipline quasi militaire exigée en classe, sans compter l’aveuglement des enseignants, livrés par bribes, dessinent peu à peu les contours d’un contrôle social. D’autres temps forts de l’action -en particulier lors des confrontations avec les autorités de l’adolescent soupçonné de meurtres- mettent au jour les différentes faces d’un système d’ensemble fondé sur la corruption, la violence et l’injustice. Jamais de didactisme cependant dans ce tableau d’une organisation sociale, étatique, structurée par  la loi du plus fort : le cinéaste le fait émerger à travers l’évocation fragmentaire, voire furtive, des effets ravageurs de cette dernière sur des jeunes pris dans une « idéologie criminelle ». Une telle démarche cinématographique, à travers le prisme du regard adolescent, nous livre une vision critique d’un pays, le Kazakhstan, passé du communisme à l’autoritarisme libéral, marqué également par le retour du religieux. Ainsi, les bandes rivales de racketteurs se livrent à leur trafic au nom de l’islam et la belle écolière garde son voile pour protéger sa pureté du regard concupiscent des garçons.

 

Audaces des partis pris

 

La mise en scène dans sa rigueur est au diapason de l’ampleur du propos. A des années-lumière de la démonstration ostentatoire, « Leçons d’harmonie » frappe par sa froideur clinique, son rythme lent ouvert aux embardées, ses saillies poétiques : pas de musique d’accompagnement, des plans d’ensemble fixes accueillant les visages et les corps en action,  des gros plans d’objets, des captures des grands espaces vides, des ellipses brutales reléguant hors champ le crime et le sang. Le cinéaste, âgé de 30 ans, d’origine paysanne, formé à l’Académie nationale kazakhe des Arts, dit avoir eu accès, dans son enfance de spectateur, à des séries B, des « teen-movies », des films d’action et des thrillers. Mais c’est au cinéaste Robert Bresson, celui de « Pickpocket » ou de « L’Argent », que l’on songe, à sa capacité à suggérer sous une forme elliptique, feutrée, décalée, « la musique de tous les jours ». Une musique dissonante ici  à la mesure du drame intime de l’adolescent tourmenté, héros de cette fable métaphorique : « [mon film] ne raconte pas une guerre entre des personnes mais raconte la guerre intérieure qui ravage une seule et même personne », souligne Emir Baigazin.

 

Onirisme et part de liberté

 

Confronté à la violence d’un système et à sa reproduction, le jeune Aslan seul contre tous doit être aussi stratège ourdissant son plan en silence, guerrier fourbissant ses armes en douce. Il partage aussi avec un congénère son attirance pour la grande ville et son centre de jeux vidéo « Happylon », un lieu paradisiaque où « les gens sont souriants, et les filles canons ». Il a même droit aux rêves que le film accueille sans déchirer les habits du réalisme. Avec les yeux de l’adolescent, nous accompagnons la danse gracieuse de l’écolière voilée au milieu de la salle de classe désertée. Et nous restons médusés face à la dernière scène du film, à son mystère. Cadré de dos, assis au bord d’un lac majestueux, Aslan regarde sans bouger les deux garçons (ils sont morts, il est le meurtrier) qui, debout sur l’autre rive, l’appellent  par son nom : « Viens avec nous, rejoins-nous ; n’aies pas peur ; tu peux marcher sur l’eau ! ». Au même moment, un mouton, dressé sur ses pattes, traverse le lac.

 

Et ces pans d’onirisme à l’intérieur d’une composition « réaliste » empreinte de froideur donnent toute sa puissance suggestive à la terrible destinée d’Aslan, frère en cinéma de François,  l’orphelin criminel de « L’enfance nue », premier film de Maurice Pialat.

 

Samra Bonvoisin

 

« Leçons d’harmonie » de Emir Baigazin, sortie le 26 mars

Principaux prix dans de nombreux festivals : Ours d’argent de la meilleure image, Berlin 2013 ; Grand Prix / Licorne d’or et Prix d’interprétation masculine, Amiens 2013 ; Mention spéciale, Tribeca 2013 ; Meilleur film, Seattle 2013 ; Grand Prix, Sao Paulo 2013 ; Prix spécial du jury, Tokyo 2013 ; Mention spéciale, Gand 2013

 

 

Par fjarraud , le mercredi 26 mars 2014.

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