Le film de la semaine : Samba 

Comment faire vivre aujourd’hui la fraternité sans passer pour de doux rêveurs ou d’incorrigibles optimistes ? Les réalisateurs, Eric Tolédano et Olivier Nakache, relèvent le défi avec panache. Après le succès planétaire de « Intouchables », les duettistes savent que tout le monde les attend au tournant. Avec « Samba » et l’acteur Omar Sy, leur complice, en tête d’affiche, ils n’ont peur de rien et osent le pari casse-cou : mettre en scène à l’écran la rencontre amoureuse entre un travailleur sénégalais sans papiers et une jeune cadre en burn-out. Résultat de ce coup de folie ? Loin des clichés, une comédie réussie aux accents dramatiques sous son habit de légèreté. Une création collective, emportée par un casting de comédiens épatants et un souffle d’énergie communicative. Une fiction documentée, réaliste, interrogeant sans a priori ni moralisme les impasses de la société française, bousculant les barrières entre les groupes et les communautés du haut en bas de l’échelle, portant à la lumière la vie clandestine de ‘travailleurs invisibles’. A rebours des tentations de repli et du culte de l’individualisme, « Samba » met au jour le besoin du collectif, plaide sans ostentation en faveur de l’attention aux autres, met en scène avec bonheur la nécessité de la solidarité et du partage. Et l’audacieuse proposition, parfois maladroite, toujours sincère, sonne juste et met en joie. Ne boudons pas ce plaisir rare. 

 

Si loin, si proches

 

Le long plan séquence d’ouverture nous promène en un mouvement vertigineux de l’ambiance festive d’un lieu mondain et luxueux réunissant des invités jusqu’à l’arrière-cour où s’affairent cuisiniers, serveurs et plongeurs, gens de couleur, travailleurs étrangers. En quelques minutes la caméra nous fait parcourir la (petite) distance entre deux catégories de personnes, le gouffre (immense) qui sépare deux mondes. Quelques plans plus tard, autre dépaysement. Nous découvrons Samba (Omar Sy) en centre de rétention. Travailleur sénégalais depuis dix ans en France, il risque l’expulsion faute de papiers en règle. Encadrée par son amie, étudiante en droit (Izia Higelin) pétillante d’énergie et militante d’une association d’aide aux sans-papiers, Alice (Charlotte Gainsbourg) débute dans le bénévolat en se portant au secours de Samba. En arrêt-maladie pour cause d’épuisement déclenché par un investissement excessif dans son travail de cadre supérieur, elle ne dispose a priori ni de la disponibilité ni la distance nécessaires pour le faire. Pourtant, de fragilité partagée en démarches d’entraide, un lien fort se noue entre eux et la métamorphose affective s’opère sous nos yeux. La rencontre amoureuse, tardive, ne nous surprend guère. Mais le traitement choisi inscrit leur histoire intime dans un contexte collectif original :  coexistence des univers (la vie associative, le quotidien de petits boulots non déclarés et des chantiers mal protégés, la dureté d’une vie de clandestins…),mélange des genres (du duo sentimental à la danse collective enflammée par le chant de Bob Marley en passant par la nuit lugubre d’un veilleur de nuit dans une grande surface glaciale ou la fuite sans chaussures sur les toits de Paris…), cohabitation réussie de comédiens aguerris (Tahar Rahim en faux et joyeux brésilien du bâtiment, Hélène Vincent en bénévole appliquée à l’humeur changeante…) et d’acteurs non professionnels (Youngar Fall,  interprète exceptionnel de l’oncle de Samba). 

 

Documentation, réalité et représentation

 

Amis et unis dans la préparation comme dans la réalisation, Eric Tolédano et Olivier Nakache sont au départ animés par l’ambition d’interroger le rapport au travail, à travers la confrontation de deux figures, situées aux extrémités opposées de l’échelle sociale. Avec un objectif prioritaire : ‘filmer les travailleurs invisibles d’aujourd’hui’ dans leurs activités et ’mettre des visages sur des statistiques’. Recherches, échanges, documentation, le scénario s’enrichit aussi de la collaboration de l’auteure de « Samba pour la France », Delphine Coulin. De la même façon, les complices potassent la question du stress au travail à travers la lecture de « Global burn out » de Pascal Chabot, entre autres.

 

A partir de ces matériaux rassemblés, ils tissent peu à peu le fil de la dramaturgie, l’oscillation de la comédie sentimentale du rire au drame, les changements de tons, le mélange des ‘extrêmes’. Avec une attention particulière pour le casting. Dès le stade l’écriture, les comédiens pressentis pour incarner le duo, Omar Sy et Charlotte Gainsbourg, donnent leur accord et le travail se poursuit, en amont du tournage, pour nourrir les personnages et offrir à chacun des rôles inattendus dans des registres inexplorés. Les cinéastes revendiquent à la fois l’héritage de la comédie italienne classique et celui de la comédie sociale anglaise, d’œuvres porteuses de ‘messages de réconciliation’. Et ils ajoutent : ‘nous ne sommes pas obligés de laisser le monopole de la parole aux discours haineux ‘. Ils réussissent surtout à mettre leur réalisation en accord avec ces belles déclarations d’intention.

 

Deux comédiens au diapason

 

Familiarisé avec l’imaginaire des deux compères, proche de leur univers, Omar Sy élargit cependant sa palette à une interprétation complexe, très éloignée du franc comique cher à « Intouchables ». Il donne à Samba une profondeur et une mélancolie, à la mesure du travail accompli pour se rapprocher du personnage, appréhender la difficulté de son existence, saisir l’ambivalence de ses choix. Né à Trappes, il a voulu ‘apprendre la vie des migrants ‘ qui n’a rien à voir avec la sienne. ‘Ces types jouent leur vie quand ils franchissent une frontière’ précise-t-il. Charlotte Gainsbourg, vibrante interprète d’Alice, semble portée par la même exigence : inscrire son rôle dans une partition d’ensemble, plus sérieuse qu’il n’y paraît.

Elle compose une héroïne, fragilisée, découvrant peu à peu l’autre comme un continent à explorer, à aimer. Et elle parvient, avec le concours généreux d’Omar Sy, à rendre crédible, drôle et émouvante, cette improbable rencontre. ‘Les problèmes des sans-papiers, la galère de vivre clandestinement dans un pays sont des problèmes trop graves pour être traités à la légère’ confie l’actrice. En tout cas, « Samba », évocation réussie d’un sujet sérieux, rend les spectateurs légers.

 

Samra Bonvoisin

 

« Samba », film de Eric Tolédano et Olivier Nakache-sortie le 15 octobre

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 15 octobre 2014.

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