Le film de la semaine : De l'autre coté du mur 

Comment rendre vivants le quotidien de la Guerre froide et la séparation de l’Allemagne en deux blocs ‘antinomiques’ ? A l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la chute du mur de Berlin, « De l’autre côté du mur » de Christian Schwochow, jeune cinéaste allemand né à l’Est, nous donne l’occasion sur grand écran de vivre l’installation difficile, en ‘Occident’, d’une jeune femme et de son fils, réfugiés venus de RDA, à la fin des années 70. Documentée et réaliste, la fiction dramatique n’apporte pas seulement un éclairage pertinent sur une période historique tendue, elle permet aussi de réfléchir sur les notions d’intégration et de citoyenneté, tout en soulevant cette question essentielle : qu’est-ce que la trahison pour qui ne sait pas (encore) à quel nation il appartient ?

 

Fuir le passé, affronter la réalité

 

Berlin Est 1975. Une jeune femme et un jeune garçon font leurs adieux à un homme devant la façade d’un grand immeuble gris sous la neige et se disent ’ à la semaine prochaine’. Rien n’indique cependant qu’ils ne se reverront plus. Trois ans plus tard, au même endroit sous le soleil, la mère en robe fleurie, valises à la main et accompagnée de son fils, monte à bord d’une voiture conduite par un inconnu. Au terme d’un parcours, semé de barrages de police et autres services de fouille et de contrôle, les deux passagers, escortés dans leur traversée périlleuse par le conducteur dans le rôle du nouveau ‘mari’ et du faux papa, arrivent à leur destination : l’Allemagne de l’Ouest où Nelly a officiellement demandé à émigrer. Nous comprenons bientôt que son fiancée est mort lors d’un voyage professionnel à Moscou et qu’elle croit surtout fuir ce passé douloureux, plus que le caractère intolérable du régime communiste. Tous deux, installés provisoirement dans un camp d’urgence, découvrent rapidement les conditions difficiles imposées aux réfugiés, le dénuement physique et moral de leurs voisins de chambrée. Tandis que Alexejs, son fils, se fait traiter en classe de ‘sale pauvre de l’Est’, la jeune femme est confrontée aux multiples démarches administratives et juridiques, indispensables à la régularisation de la situation, à l’obtention de la nationalité allemande.

 

Surveillances et secrets en tous genres

 

Pour les différents représentants des autorités, nul n’est plus suspect qu’un individu qui revendique des ‘raisons personnelles’ pour expliquer son départ de sa patrie d’origine. CIA, services secrets ouest-allemands l’interrogent, fouillent les relations avec son fiancée disparu, en viennent à mettre en doute la réalité du décès, suggèrent cette interrogation insupportable pour elle, vraisemblable à leurs yeux : et si Wassilij Batalow, ingénieur et espion, avait simulé sa mort afin de mieux servir en secret sa patrie, la RDA ? Nelly se met à douter de tout et de chacun ; le soupçon n’épargne pas les occupants rencontrés au camp de transit ; ainsi Hans, misérable d’aspect et ‘enkysté’ depuis longtemps dans le lieu, est-il un compatriote secourable ou un ‘mouchard’ toujours au service de la Stasi ?

 

Drame réaliste, fable sur la citoyenneté

 

Scrupuleusement adaptée d’un roman ‘Feu de camp’ de Julia Franck, jeune écrivaine est-allemande, réalisée par Christian Schwochow, jeune allemand ayant quitté l’Est lui aussi en 1989 à l’âge de 11 ans, la fiction est nourrie des ‘histoires de personnages qui changent de vie, aspirent à en vivre une autre et se retrouvent ainsi coincés dans un lieu transitoire…’, comme le confie le cinéaste.

 

Outre son intérêt historique manifeste, « De l’autre côté du mur », à travers la figure de la réfugiée dans un foyer –lequel ressemble au vrai camp de Marienfeld construit en 1953-, plonge l’héroïne dans une situation troublante : entre deux pays, deux temporalités (la hantise du passé, l’incertitude de l’avenir), elle se débat dans cette zone grise où les scrutateurs de l’Ouest et les délateurs de l’Est rivalisent d’inventivité pour brouiller les pistes et traquer les traitres supposés.

 

Nelly (Jördis Triebel, remarquable) trouvera-t-elle le chemin de l’intégration dans son nouveau pays ?  Doit-elle refouler son passé en RDA pour devenir une citoyenne allemande à part entière ? Les questions, ouvertes par ce film dérangeant, nous concernent tous.

 

Samra Bonvoisin

« De l’autre côté du mur », film de Christian Schwochow-sortie le 5 novembre 2014

Jördis Triebel, lauréate du césar allemand de la meilleure actrice, 2014 ; prix de la meilleure actrice, festival de Montréal

 

 

Par fjarraud , le mercredi 05 novembre 2014.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces