Comment faire partager les valeurs de la République à l'Ecole ? 

Tout enseignement a une dimension civique et citoyenne".  Pour Jean-Louis Auduc, ancien directeur adjoint d'IUFM, "devenir enseignant c'est se placer face à des responsabilités morales, éducatives, pédagogiques, administratives , juridiques". C'est aussi enseigner dans un contexte historique où l'Ecole a plus que jamais l'obligation de créer du lien social, du sentiment d'appartenance, de porter les valeurs de la République. Cette dernière obligation est inscrite dans l'oral des concours du secondaire. A l'occasion de la publication d'un ouvrage de préparation au capes et à l'agrégation, Jean-Louis Auduc revient sur le rôle civique de l'enseignant. Il répond de façon directe aux questions du moment. Par exemple que peut faire le professeur face à la radicalisation de certains élèves.

 

Vous publiez un ouvrage de préparation aux épreuves du Capes et de l'agrégation. Pourtant l'épreuve " Agir en fonctionnaire de l'Etat et de façon éthique et responsable" a disparu...

 

 Elle est supprimée mais il y a à l'oral du capes et de l'agrégation une interrogation sur le respect et le partage des valeurs de la République dans son enseignement. Dans cet ouvrage j'ai travaillé par rapport aux différentes disciplines en cherchant à être utile en proposant des exercices concrets renvoyant au vécu des enseignants avec des études de cas.

 

Pour vous c'est important d e donner une dimension citoyenne et civique à son enseignement ?

 

Ces dimensions sont nécessairement incluses dans l'enseignement. Condorcet, ferry, Zay nous ont appris à ne pas séparer  l'instruction de l'éducation. Aujourd'hui, à l'heure des nouvelles technologies, il est encore plus important de permettre au jeune de piuvoir valider l'information, de en pas confondre opinion et savoir, d'avoir un regard critique.

 

Le professeur a-t-il des obligations civiques, légales, éthiques ?

 

Il y a bien une éthique professionnelle ne serait-ce que par rapport là l'exemplarité de l'enseignant. L'enseignant doit pouvoir montrer la distinction entre un savoir légitime et une opinion. Dans le descriptif du métier adopté en 2013, le professeur a l'obligation légale de faire partager les valeurs de la République, de permettre la compréhension du monde, de favoriser par le débat argumenté l'exercice de la citoyenneté, la formation de l'homme, du citoyen et du travailleur.

 

Mais cette école qui veut faire partager les valeurs de la République n'échappe pas à la critique. Elle-même nourrit les inégalités sociales voir un apartheid scolaire...

 

Poser ces questions c'est permettre à l'enseignant et à l'institution de s"'interroger sur ses pratiques. Ce qui est réel dans l'école aujourd'hui c'est le développement des inégalités sociales. L'"apartheid scolaire" est plutôt une retombée de l'absence de vision urbanistique. Il découle de l'urbanisme. On a créé des écoles, collèges et lycée au plus près de l'habitat plutôt que de les construire sur des carrefours de voies de communication. Par exemple aujourd'hui un jeune de Saint-Denis peut aller de l'école à l'université en ne quittant jamais Saint-Denis. Ca relève de la relégation. Au contraire chaque passage, de l'école au collège, du collège au lycée etc., devrait être un élargissement. I devrait permettre de s'éloigner de son habitat.

 

Vous défendez l'idée que l'Ecole doit "forger un sentiment d'appartenance". Comme au 19ème siècle, l'Ecole doit forger la Nation ?

 

On a besoin d'une appartenance à un territoire, d'avoir des racines.  Beaucoup de jeunes ne sont ni d'ici ni d'ailleurs. Et c'est dangereux. Le territoire peut être une civilisation, une région ou une nation. Mais il faut être de quelque part. Or les territoires virtuels déracinent.

 

Justement votre ouvrage propose plusieurs études de cas et une d'elle aborde la question des élèves qui se radicalisent, par exemple qui partent combattre en Syrie. Que peut faire un enseignant face à cela ?

 

J'ai écrit cette étude de cas il y a 6 mois. J'ai vu, en parcourant les établissements scolaires, que ceux qui sont tentés par cela ne correspondent pas au cliché habituel. Ce ne sont pas de vrais musulmans mais des jeunes sans racines qui cherchent des idéaux. Par rapport à cela on attend de l'enseignant qu'il combatte une triple crise.  Crise d'identité venant du fait que le jeune ne sache pas d'où il est. Crise d'identité aussi par ce que les espaces publics et privés se confondent avec le développement du numérique. Crise aussi d'identité parce que le jeune de 15 à 19 ans ne trouve pas son utilité. L'école doit donner du sens à tout cela. Par exemple la Maison du lycéen peut créer du collectif et apporter une réponse à la question de l'utilité. Si nous n'arrivons pas à résoudre ces trois crises, on aura raison d'être inquiet. Les enseignants doivent y réfléchir. Tout jeune qui va connaitre ces crises peut être rattrapé par de mauvais bergers et partir en Syrie ou en Ukraine. L'Ecole remplit sa mission quand elle contribue à donner des responsabilités et des racines aux jeunes.

 

Une autre étude de cas aborde la question des injures. Que doit faire un enseignant quand un élève insulte quelqu'un devant lui ?

 

Malheureusement l'injure est devenue banale dans les stades, dans les médias, à la télévision. Dans le milieu sportif par exemple il n'y a plus de retenue pour les injures. Il faut donc ne pas laisser passer mais aussi discuter avec les jeunes sur ce qu'est une injure en tenant compte du contexte. C'est déjà un travail sur les niveaux de langage. Il faut faire réfléchir les élèves.

 

Justement les enseignants savent-ils dialoguer et discuter avec les élèves ?

 

Dans le second degré on est face à des jeunes qui sont responsables. La formation des enseignants doit prendre en compte cette dimension du métier. Dans la future Education civique et morale comme dans l'ECJS actuelle, on met en avant el débat argumenté comme méthode d'apprentissage. C'est en s'appuyant sur lui qu'on peut avoir une réflexion sur les valeurs et créer du sens commun.

 

Dernier cas de figure : une étude de cas de votre livre aborde le refus de faire un exercice. Que doit faire l'enseignant par exemple devant le refus de visiter un monument ?

 

 Il faut expliquer la différence entre le culturel et le cultuel. Les monuments sont ouverts à tous. Il faut aussi expliquer qu'on ne doit pas gommer le passé. Au capes d'arts plastique spar exemple on a posé la question des plaintes devant un nu. Et à l'Assemblée, des députés ont protesté contre des nus dans un manuel de 6ème. Mais on ne va pas réécrire le passé et mettre des feuilles de vigne aux statues grecques. On doit vivre avec nos racines et ne pas les couper.  On peut aussi reconnaitre celles des élèves. On peut expliquer que le français est une langue nourrie de 130 langues différentes : alcool, mocassin, patate, tabou voilà des mots qui viennent d'autres civilisations.  Montrer cela c'est faire comprendre aux élèves qu'on ne doit pas se couper de ses racines et aussi faire reconnaitre la part d'universel qu'il y a dans chaque culture.

 

Propos recueillis par François Jarraud

Jean-Louis Auduc, Faire partager les valeurs de la République, collection Objectif Concours, Hachette, 2014 ISBN 978-2-01-161223-6

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 23 décembre 2014.

Commentaires

  • Delafontorse, le 23/12/2014 à 12:42
    Ah, on se disait bien aussi que ce monsieur avait un livre à vendre...
    Espérons qu'il l'a envoyé aux ministres aussi. Encore que ceux qui n'ont qu'une licence ne soient pas habilités aujourd'hui à passer le CAPES ou l'agrégation.
  • Franck059, le 23/12/2014 à 11:56
    Face aux injures, au refus d'accomplir un travail, ou au refus d'obéir, il faut... discuter et expliquer !
    Non.
    Il faut sanctionner, et motiver la sanction, et la proportionner. 
    Il doit y avoir sanction proportionnée (et non pas sous-proportionnée) accompagnée d'explication (par référence au règlement intérieur)
    Tolérance zéro.
    Sinon, tout cela n'est que pur baratin.

    • Il Reve, le 24/12/2014 à 06:33
      Monsieur Auduc ne répond pas à la question : "Que faire face à un élève qui refuse de visiter un monument ?". Cette question est difficile et peut représenter à elle seule une étude de cas lors d'une séquence de formation avec des professeurs stagiaires, en ESPE. Mais que faire ? 1. Connaître parfaitement le règlement intérieur de l'établissement qui doit comporter un paragraphe relatif à cette situation. 2. Suivre scrupuleusement les indications du règlement intérieur. 3. Continuer à discuter avec l'élève qui malgré ses convictions et ses préjugés n'en demeure pas moins un élève qui doit transformer ses représentations pour s'éloigner d'une vision partisane et passionnelle du monde et en construire une conception générale et rationnelle. Cela ne passe pas nécessairement par la punition. Bien que le manquement à un cours soit considéré comme une infraction au bon fonctionnement de la scolarité et des apprentissages, les élèves doivent avoir la possibilité d'avoir une "seconde chance".
  • Bernard Girard, le 23/12/2014 à 10:57

    « Le respect des valeurs de la république » ? Euh, lesquelles, par exemple ?  Parce que, dit comme ça, on ne voit pas trop en quoi la république française serait, de par nature, plus respectable que n’importe quel autre régime politique. Liberté, égalité, fraternité sont certes des beaux principes mais les afficher sur le fronton des écoles et des mairies aura surtout permis de se dispenser d’avoir à les faire vivre.

    « On a besoin d’avoir une appartenance à un territoire,  d’avoir des racines. » Tiens, j’ai déjà entendu ça quelque part…  Et pourquoi donc cette « appartenance » devrait-t-elle se confondre avec des « racines » qui font explicitement référence à une identité nationale, imposée sans discussion à tous les individus, comme étant la seule possible ? Le discours identitaire qui s’est imposé dans le débat public depuis plusieurs années (cf le débat sur l’identité nationale imposé par Sarkozy) en lieu et place de la critique sociale devient donc matière d’examen avec son manuel obligé : J.-L. Auduc peut-il comprendre que le mal qui ronge l’école, ce n’est pas le foulard mais la discrimination sociale à l’origine de l’échec scolaire ?

    Pour l’honnêteté, il faut quand même préciser que J.-L. Auduc a été membre du Haut conseil de l’intégration, un organisme qui s’est déconsidéré par sa dénonciation obsessionnelle d’un bouc émissaire : l’islam et tout ce qui s’y rapporte de près ou de loin. Il est consternant d’entendre un ex-directeur d’IUFM affirmer dans un bouquin censé aider à formation des maîtres que le rôle d’un enseignant était de « combattre la crise d’identité des élèves » qui ne manquerait pas, autrement, de conduire ces derniers au djihad…

    L’éducation civique, morale ou laïque gangrenée par la pire des idéologies : avec ce bouquin on est en plein dedans.

    • jplievre, le 28/12/2014 à 06:57
      En partie d'accord avec Bernard Girard relativement "au respect des valeurs de la République". Mai il faut pour comprendre ce que sont ces valeurs les énoncer. Oui pour le triptyque, donc, "Liberté Egalité Fraternité". Pour ensuite les décliner afin de les adapter au milieu scolaire. Liberté d'abord : comme objectif de l'enseignement qui va libérer l'élève de ces préjugés, et de tous ses "gestes" premiers. Ensuite, Egalité : oui mais...dans le cadre d'une pédagogie différenciée afin que toutes et tous possèdent des mêmes conditions pour apprendre. Enfin, Fraternité : comme méthode de la construction du lien social. Tout le monde "et son chien" sont d'accord avec cette "valeur". Force est de constater : que le système d'enseignement, valorisant l'action individuelle au dépend des productions collectives, d'une part, 
                             que le système d'évaluation atomisant les élèves sur une grande "échelle de valeurs" (de 0 à 20, par exemple) sont à l'opposer de la coopération, de l'entraide. 
                 Cependant la République ce ne sont pas seulement des valeurs, mais des principes, des institutions et surtout une constitution. Ainsi la République est Une, Indivisible et Laïque. De nouveau il devient nécessaire de "scolariser" ces 3 fondements afin de mieux comprendre les orientations mais aussi les contradictions entre les termes et les faits. 
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