Education nationale : Les femmes au pouvoir ?  

Parité, égalité, mixité : l'éducation nationale se veut exemplaire dans ce domaine, où elle se propose de créer les conditions précoces d'un rééquilibrage entre filles et garçons. Mais quel exemple l’institution donne-t-elle ? Hautement féminisé, le ministère de l’Éducation n'en continue pas moins de proroger une hiérarchie sexuée de ses personnels : en bas de la pyramide, presque uniquement des femmes, en haut, des hommes. Avec à sa tête une femme ministre venue du Droit des Femmes, une directrice Degesco et de nouvelles femmes-rectrices, peut-on encore vraiment soupçonner le Ministère de l'Education nationale de sexisme ?

 

À l'image de la société, le ministère de l'éducation semble souffrir d'un biais de répartition plutôt  masculiniste des grades et des fonctions. Mais dans un personnel très largement féminin, le trait se fait lourd et tourne à la caricature : avec près de 70% de personnel féminin, le ministère atteint difficilement un taux moyen d'encadrement de 47% de femmes et n'atteint pas les 40% d'enseignantes dans le supérieur. Pour faire carrière au MEN, mieux vaut tout de même être un homme, enseigner les sciences ou l'histoire, et de préférence dans le supérieur. Pourquoi alors les femmes sont-elles si nombreuses à en rejoindre les rangs ?

 

Les femmes en bas, les hommes en haut...

 

Le ministère de l’Éducation nationale est majoritairement féminin : 68,1% de femmes dans l'ensemble du personnel, public et privé, enseignant et non enseignant. Les femmes forment 66,3% du personnel enseignant du secteur public, et 74,1% du secteur privé. Elles constituent 70,3% du personnel non enseignant.

 

Le personnel enseignant est très largement féminin dans le primaire (82,2%), surtout en pré-élémentaire (92,5%). Mais pour 20,14% d'enseignants hommes du primaire qui exercent des fonctions de direction, on compte 12,62% de femmes (14% de postes de direction sur l'ensemble).

 

Les femmes sont majoritaires dans le secondaire (58,2%), plus nombreuses en collège et SEGPA (63,4%) qu'en LEGT (lycée général et technique : 53,3%) ou en lycée professionnel (49,5%). Elles représentent 51,7% des professeurs agrégés, mais occupent seulement 32,8% des postes en chaire supérieure. Le taux d'agrégation reste moins élevé chez les femmes (10,78%) que chez les hommes (13,98%). Elles sont en nette minorité dans l'enseignement supérieur (37,6%).

 

Les femmes sont majoritaires dans toutes les catégories d'emplois non enseignants (70,3%). Moins nombreuses que les enseignantes dans le primaire (48,6% contre 49,3%), les non enseignantes sont plus présentes dans le secondaire (72% contre 58,2 % ) et plus encore dans le supérieur (62,6% contre 37,6%) où les emplois administratifs sont nombreux.

 

Elles représentent la majeure partie des DIEO (66,8%) (1) , ASS (2) (84,5%) et personnels de bibliothèque (69,5%) et une moindre part des ITRF (3) (53,9%). Les personnels de bibliothèque sont peu nombreux (1,77% de l'effectif total des personnels féminins non enseignants), mais les femmes y occupent 72,1% des postes de Catégorie A, pour 77% en ASS, 58,8% en DIEO, pour seulement 45,9% en ITRF .

 

Les emplois féminins de Catégorie A sont principalement des postes médicaux pour les ASS (95%) ; ils sont moins souvent des postes d'attachés d'administration (63,7%) ou d'administratrices (45,7%).  En DIEO, ce sont des postes de CPE (71,3%) ou d'orientation (83,5%) plus que de direction d'établissement (47,2%).

 

Parmi les recteurs d'Académie, on compte seulement 10 femmes pour 21 hommes (47,6%), avec des profils très différents : 30% des rectrices sont des scientifiques, pour seulement 10% des recteurs, majoritairement issus des sciences humaines (85%), histoire ou économie-droit.

 

Emplois non titulaires, emplois à temps partiel

 

Les femmes ont souvent des emplois non titulaires, surtout dans le primaire (77,2%) et davantage dans le privé (92%). La  situation la même dans le primaire et le secondaire pour les emplois non titulaires des personnels féminins non enseignants (environ 85%).

 

Le temps partiel est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes (14,1% contre 4,7%), légèrement plus élevé dans le secondaire que dans le primaire (+0,5%) et chez les certifiées que chez les agrégées (+3,1%). Les situations extrêmes concernent les PEGC, peu nombreux et plus âgés, avec un temps partiel élevé (19,3% pour les femmes et 9,2% pour les hommes) et  les enseignantes de chaire supérieure (0,3% de temps partiel). Le temps partiel est plus élevé chez les femmes non titulaires du secondaire, enseignantes ou non enseignantes (entre 22 et 29%).

 

L'âge de départ à la retraite, à 60,5 ans en moyenne globale, est en revanche similaire entre hommes et femmes d'un même cadre d'emploi. Les enseignants du primaire, qui débutent plus jeunes, partent plus tôt (58,2 ans en moyenne) que les autres (environ 62 ans). 

 

Les disciplines ont-elles un sexe ?

 

La répartition des femmes par discipline d'enseignement montre de  forts déséquilibres : majoritaires dans les disciplines générales (62,1%) et le domaine des services (67,6%), elles sont minoritaires dans les domaines de la production (27,4%).

 

On note cependant des exceptions :

•          dans l'enseignement général, moins de femmes en philosophie (38,5%), en physique, en maths et en EPS (42,7%, 44,9% et 44,3%), par opposition aux langues (83,2%).

•          dans les services, le taux de femmes enseignantes atteint 90,8% dans le domaine paramédical et social pour 6,6% dans l'informatique et la télématique.

•          en production, le taux de femmes est de 87,4% en biotechnologie et santé, mais inférieur à 5% en génie thermique, mécanique ou électrique.

 

Cette polarisation des femmes dans les domaines considérés traditionnellement « féminins » peut surprendre, dans un milieu, l'éducation, censé s'affranchir des préjugés de genre. Mais jouent aussi dans ce domaine les réflexes de sécurité d'un contexte d'emploi public, réputé sûr, et de carrières modestes mais régulières. Quand les modèles éducatifs communs éloignent les femmes des activités concurrentielles ou à forte valorisation personnelle, elles sont mécaniquement poussées vers des pratiques régulatrices à « fonds perdus », plutôt que créatrices ou productrices. Elles investissent les  domaines où la performance ponctuelle compte moins que la régularité de long terme. 

 

Un modèle traditionnel reproducteur

 

Difficile cependant de prôner la mixité des formations et des métiers quand les personnels d'enseignement ou d'encadrement sont aussi « traditionnellement » répartis : la réticence des filles envers les sciences ou les disciplines techniques, si elle explique en partie le manque de professeures dans ces domaines, peine à s'inverser, à défaut de modèles incitatifs. On peut d'ailleurs soupçonner que, par le discours et l'exemple, les personnels de l'éducation contribuent à renforcer involontairement les schémas de répartition sexuées. Quant au manque de disposition des garçons pour les lettres, les sciences humaines ou le domaine de la santé, même compensé à terme par un privilège assuré spontanément grâce à leur petit nombre dans ces domaines, il ne peut que décourager des choix d'orientation vécus comme marginaux au long de la scolarité. Et la dévalorisation des pôles majoritairement féminins, dans les filières de formation ou dans l'emploi, continue d'exercer des effets induits de sélection négative auprès des publics scolaires.

 

Pourquoi tant de femmes peu qualifiées au MEN ?

 

L'image traditionnelle d'un métier « féminin », associé aux tâches maternelles et domestiques, prévaut-il dans l'imaginaire collectif en dépit de la complexité croissante des métiers de l'enseignement ? Ou bien les niveaux de salaire et les perspectives de carrière, assez faibles pour le degré de qualification requis, en font-ils des métiers d'appoint, par défaut ? La réputation d'un métier « à vocation » associé aux multiples témoignages médiatisés d'expériences malheureuses, créée-t-elle une aura d'abnégation et de sacrifice traditionnellement attachée aux tâches féminines – comme le soin de santé ou d'hygiène ? Derrière ces questions, se dessine celle de la limitation réelle des « capabilités »(4) des femmes dans le champ professionnel et social : la féminisation d'un corps professionnel (ou d'une discipline d'enseignement) suffit à le déprécier, sans lui faire perdre son attractivité auprès des femmes, tandis qu'une prédominance masculine en renforce le prestige et en écarte les femmes.

 

Difficile équation, en perspective, pour le ministère, qui veut favoriser les carrières des femmes, au sein de l'institution, sans risquer d'y renforcer une féminisation déjà élevée. Mais accepter le déséquilibre actuel serait pérenniser implicitement une inégalité officiellement combattue par ailleurs. Et la mission n'est pas rendue moins périlleuse pour un ministère dont les choix de défense des droits de femmes et de l'égalité a déjà dû battre en retraite devant le soulèvement d'une partie de l'opinion avec les ABCD de l'égalité et les questions de genre. Un problème supplémentaire à résoudre, donc, en apparence secondaire, au regard des urgences qui assaillent l’Éducation nationale, mais certainement pas négligeable dans ses conséquences à long terme.  

 

Jeanne-Claire Fumet

Notes :

(1) Personnels exerçant des fonctions de direction, d’inspection, d’éducation, d’orientation.

(2) Personnels administratifs, sociaux et de santé.

(3) Ingénieurs, techniciens de recherche et de formation

(4) Liberté effective qu'a un individu de disposer des possibilités qui s’offrent à lui.

 

Source statistique : Repères et références statistiques sur les enseignements, la formation et la recherche 2014

 

 

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 06 mars 2015.

Commentaires

  • Bernard Girard, le 06/03/2015 à 10:09
    Rectification : à la tête de l'EN, on n'a pas deux femmes mais deux hommes, Valls et Hollande, assistés de deux secrétaires. 
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