26 mars : La Grande Lessive devient mondiale 

La grande lessive, depuis 2007, c'est une performance plastique collective ; elle a gagné  progressivement une ampleur internationale. Sur un thème précis, à une date fixée, les partenaires inscrits (écoles, collectivités, résidences de personnes âgées, associations de quartier, institutions publiques) tendent un fil et y accrochent leurs productions plastiques. Un happening tout simple qui a pris, au fil des ans, l'ampleur d'un raz de marée : 85 pays participants, plus de 500 000 inscrits sur la France pour l'édition du 26 mars 2015, sur le thème « De jour comme de nuit, réfléchir la lumière ». Un succès que la conceptrice du projet, Joëlle Gonthier, n'attendait pas mais qu'elle voit comme l'expression d'un besoin très présent de se réapproprier un espace d'expression plastique personnelle. Elle anime ce vaste mouvement en parallèle à une démarche de réflexion esthétique dans le prolongement de sa thèse sur « ce qui de l'art s'apprend » et continue d'enseigner au collège.

 

Une bonne idée et un peu de chance ?

 

Depuis début 2007, la grande lessive étend ses fils à travers la France et le monde. Sa conceptrice, Joëlle Gonthier, enseigne les arts plastiques au collège. Comment en est-elle venue à ce concept simple et incroyablement populaire ?  D'abord, un modèle ancestral : celui de la traditionnelle grande lessive où chacun sort et nettoie son linge, l'étend et discute autour de ce moment de convivialité nécessaire. Modèle simple, donc, et peu onéreux : du fil, des pinces à linges, des productions personnelles et une exposition publique. Un fil directeur aussi, pour que la démarche soit commune : Joëlle Gonthier invite chaque fois à un thème différent, selon une formulation très précise qui appelle un contenu réfléchi pour la pratique artistique. Alors, une bonne idée et un coup de pouce du hasard ?

 

Un parcours de plasticienne et de médiatrice en art

 

Loin de là, estime Joëlle Gonthier, mais tout un parcours de pratique de l'art comme plasticienne, médiatrice, théoricienne en esthétique, en plus de l'enseignement. Au Musée du Jeu de Paume, dédié à l'art contemporain « le plus abrupt », dit-elle, elle s'est chargée pendant longtemps de la médiation envers les publics scolaires, sous la direction d'Alfred Paquement. Son travail, former des enseignants, des inspecteurs, des conseillers pédagogiques, des conférenciers, à accompagner la découverte d’œuvres difficiles. La gageure consiste alors à faire passer ces œuvres parfois ardues (comme la Robe de viande de Jana Sterbak) à des adultes, qui ne sont pas des accompagnants neutres, mais exercent une influence sur les élèves. Il faut leur faire exprimer tous les aspects de leur approche : aversion, rejet, incrédulité, pour pouvoir les dépasser. La formation des conférenciers est particulièrement subtile : ils doivent se tenir au plus près de la démarche de l'artiste, sans biaiser, mais aussi repérer les enjeux de formation très différents selon les types de groupes qu'ils reçoivent. Comment les aider à faire voir au mieux le travail de l'artiste, dans une perspective esthétique et pédagogique ?

 

Autre expérience notable, Joëlle Gonthier a travaillé sur des dossiers pédagogiques de la BNF. « J'ai été pionnière dans les TICE », s'amuse-t-elle. L'un de ces dossiers, Des clics et des classes, sur le portrait photographique, reste l'un des plus consultés, y compris par des photographes ou des  enseignants en école de photographie. Entièrement conçu selon une démarche plasticienne, de l'architecture du site aux choix des images d'archives, en passant par les icônes ou la lecture sensible d'images, cet outil très complet permet, explique-t-elle, de laisser l'enseignant libre de ses priorités tout en suivant à la lettre un outil préconçu.

 

Qu'est-ce qui de l'art s'enseigne ?

 

Autre facette de son travail, Joëlle Gonthier a mené une thèse d'esthétique : Ce qui de l'art s'enseigne, sous la direction de Marc Jimenez, à la Sorbonne. Ce travail l'a conduite à examiner méthodiquement  quantité d'écrits d'artistes connus ou inconnus, de toutes époques, à la recherche de la manière dont ils ont appris à être artistes : comment procède la transmission ? Joëlle Gonthier a interrogé des figures de la création contemporaine, comme Jochen Gerz, artiste conceptuel allemand ou Aurélie Nemours, artiste française à la peinture concrète, très hermétique. « Il est très difficile d'expliquer comment on apprend à devenir artiste, souligne Joëlle Gonthier. Pourtant, ce n'est pas un don, c'est une pratique sociale et cela s'acquiert. » Elle a entrepris de réécrire sa thèse sous une autre forme, en mêlant références en art et en pédagogie, là où « des choses fort justes côtoient des représentations très datées, voire réactionnaire – bien que l'enseignement scolaire ait considérablement évolué ces 20 dernières années ! ». Elle veut comprendre comment se joignent ces champs qui se disent étrangers, scindés : les artistes d'un côté, les apprenants de l'autre. « Les artistes aussi sont passés par l'école, même s'ils sont majoritairement en rupture de ban avec l'école – dont ils ont perçu les limites, dans ce qu'on leur imposait d'apprendre. »

 

Cesse-t-on de parler ou d'écrire parce qu’on n'est pas Victor Hugo ?

 

Cette rupture soulève un paradoxe, selon Joëlle Gonthier : « On subit une scolarité obligatoire en pratique artistique jusqu'en fin de 3e, et ensuite en cesse toute pratique. Pourtant, avec les nouvelles technologies, on n'a jamais pris autant d'images, on n'en a jamais autant cumulé, bidouillé  qu'aujourd'hui. Si on est mauvais en français, on n'arrête pas pour autant de parler ou d'écrire en fin de scolarité : pourquoi arrêter l'art plastique alors qu'on y trouve autant d'intérêt ? » Pour elle, l'alternative est trop vite posée à l'école : on est artiste, ou on n'est rien. On est placé aussitôt en posture de consommation, pas de production. Il y a pourtant un moyen terme : sans être un génie, on peut communiquer en images ou par des moyens artistiques. « L'école pose ce clivage parce qu'elle s'applique au « lire, écrire, compter », qui est son domaine propre, remarque-t-elle. Mais la trace, qui a précédé l'écriture, le modelage ou la  sculpture, ont été fondamentaux dans la communication. Le pourvoir sur le monde est né grâce à l'imaginaire et aux images qu'on se renvoie, à la marque de la main laissée sur une paroi. C'est cela que signifie enseigner l'art. » Il faut battre en brèche l'ide d'une activité « pour se détendre », qui tend à s'imposer à l'école : « sinon on va se retrouver avec du folklore en classe! » Mais comment faire ?

 

Un maillage considérable

 

Joëlle Gonthier veut que La Grande Lessive soit l'occasion de « faire vivre aux gens TOUT :  prendre la décision, se décider, chercher l'endroit, vivre l'angoisse du temps qu'il va faire, l'accrochage, le décrochage, la discussion. On atteint une dimension intergénérationnelle : les enfants font participer leurs parents, voire leurs grands-parents ; les familles non-francophones peuvent s'exprimer par une production non écrite. À Montpellier, à Carcassonne, ce sont des villes entières qui participent ! »

 

« Quand j'ai commencé, personne n'y croyait, à part F. Jarraud qui m'a encouragée. J'ai commencé dans ma classe, avec mes élèves, en leur annonçant un cours en vraie grandeur. Ensuite, ça s'est répandu partout. Je ne pouvais pas imaginer l'ampleur que ça allait prendre ; par contre, je savais qu'il me fallait des réseaux. Je devais être crédible. Un prof tout seul n'aurait pas pu lancer une pareille opération. C'est un défi que l’école seule ne peut pas mener. Il ne suffit pas d'avoir une idée pour que ça marche. J'ai pu le faire à travers une vision de l'art, en tant que plasticienne : je mène des conférences - performances, qui me permettent de faire passer des choses très théoriques (de Wittgenstein ou d'autres, mais sans les citer) et des problématiques très  actuelles du domaine esthétique. Internet a contribué à faire le relais, et l'engagement des gens, leur autonomie, leur intérêt pour le domaine de l'art plastique ont rendu les choses possibles. Chacun invente les moyens de s'organiser. « L'invitation contraint à un contenu rigoureux, ce n'est pas juste : « je décore le monde », précise-t-elle. La Grande Lessive, c'est une manière d'apprendre, elle autorise les balbutiements et les faux pas. Il faut l'admettre et l'accepter. Sur un fil de grande lessive, il y a des choses extraordinaires, banales ou très modestes. » Et puis il y a aussi tous ceux qui font exister l'action, en particulier l’équipe de La Grande Lessive et tous les bénévoles, auxquels elle tient à rendre particulièrement hommage pour cette édition 2015.

 

Joëlle Gonthier continue d'enseigner au collège, qui l'aide à « comprendre » comment on apprend : elle l'observe à un âge clé, où on va abandonner. Il va se jouer là, dit-elle, quelque chose d'irréversible de la part du professeur pour que les élèves s'en souviennent. Ce qu'elle a appris grâce à cette immersion, elle n'aurait pu le découvrir de l'extérieur de l'enseignement, ni par le travail au musée, ni par son travail à la BNF ou par la recherche universitaire : « cela me permet d'être à un carrefour que personne n'a vécu sous cette forme particulière, dit-elle. C'est une stratégie, traverser des univers très différents pour observer de toute part un même objet d'étude : comment on apprend l'art. »

 

Jeanne -Claire Fumet

 

Joëlle Gonthier participera  à une Conférence de presse à Lyon, dans le 8e arrdt le 26 mars,

à 16h sous la Halle des États-Unis.

 

La grande lessive en octobre 2014

Et celle du 27 mars 2014

Découvrir le site de la Grande Lessive

 

 

Par fjarraud , le jeudi 26 mars 2015.

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