Numérique : Agir et non subir son identité  

"Qui suis-je, qui puis-je dans ce monde en litige", c'est ainsi que Guy Béart démarre sa chanson dans laquelle il pose la question de l'identité. A propos de l'école, un couplet y est consacré dans lequel il déclare :"On m'a mis à l'école, Et là j'ai tout appris, Des poussières qui volent, À l'étoile qui luit, Une fois que j'ai tout digéré, On me dit "Le monde a changé !" et il conclut "qui change qui range dans ce monde en mélange... dans ce monde en émoi". C'est bien ainsi que l'identité construite à l'école, pour le poète, semble bien en décalage avec le monde dans lequel il faut vivre cette identité. N'en est-il pas de même avec la banalisation des usages du numérique ?

 

Lorsque l'on remonte aux origines de l'école républicaine, l'un des enjeux forts était la possibilité pour le "ci-devant citoyen" d'exister à l'égalité de tous les autres. Pour ce faire une instruction publique a été créée et aujourd'hui l'école dite "républicaine" (combien de temps encore ce mot aura-t-il un sens ?) est toujours en charge de cette mission. La priorité des créateurs de l'école actuelle était de développer les connaissances de la population en leur permettant d'acquérir les clefs pour entrer en contact avec les savoirs, et donc l'amélioration de la société entière. Une autre priorité s'invite désormais dans la société, celle de la construction identitaire, la construction de soi. Or l'école n'a pas été conçue pour cette finalité quoi qu'elle en dise. En continuant de sélectionner ses élites et en mettant de côté une grande partie de la population, le système scolaire et supérieur a limité la construction identitaire à quelques-uns.

 

Or ce que révèlent les potentialités permises par l'environnement numérique qui se développe très rapidement, c'est que ces barrières, ces filtres ne fonctionnent plus de la même manière. En tout cas, pour reprendre l'ancienne dialectique de maître et de l'esclave, désormais le potentiel de construction de soi s'est ouvert à tous, indépendamment du système scolaire qui, construit initialement pour l'élévation de tous, est devenu un moyen de sélection de quelques-uns (cf. F. Dubet). Ces portes nouvelles qui s'ouvrent sont autant d'opportunités que certains saisissent pour dépasser les limites antérieures, mais elles sont aussi des portes fermées pour qui n'en possède pas quelques-unes des clefs essentielles dont la principale est celle que l'on peut nommer "dynamique de construction de soi".

 

Dans un système de transfert (transmission) massif d'informations et de savoirs, les connaissances sont censées se construire par la mémorisation, l'entrainement et la restitution, indépendamment de l'individu, de la personne (le modèle scolaire canonique). La construction de soi dans un tel système est assurée par la société et l'institution. Cela fonctionne dans une société de non concurrence pour l'accès à la vie adulte. Or ce n'est plus le monde des trente glorieuses (1945 - 1975) et ses logiques qui prévalent, mais un monde qui n'assure plus le travail pour tous et qui propose des moyens nouveaux de vivre ensemble qui permettent la transgression des modèles antérieurs (1975 - 2015) et surtout la modification de la nature et de la forme des territoires et des frontières.

 

Dans un système de partage (transmission anthropologique) au sein d'un groupe social, les connaissances sont mises à disposition et se construisent à partir d'interactions, de mutualisations et de consolidations. Les moyens numériques amplifient notoirement ce modèle. Dans ces systèmes, la place de la personne, l'identité est première, c'est celle de "l'auteur" au sens étymologique. La construction de l'identité (individuelle et collective) est placée sous la responsabilité propre et se traduit par la capacité de chaque personne à "porter sa trace" et à faire en sorte qu'elle puisse être perçue comme un tout cohérent, l'identité.

 

Avec les moyens numériques, il y a une externalisation de la construction identitaire. Avec les écrits, les paroles, les photos, les vidéos que je mets en ligne, se constitue progressivement un autre "moi" lisible indépendamment de ma présence temporelle et spatiale. Une identité virtuelle coexiste à une identité réelle. Double identité, donc mais celle qui est extérieur n'est pas aussi contrôlable que la réelle. Car si elle s'appuie sur les traces volontaires, elle s'appuie aussi sur les traces involontaires que l'on peut enregistrer de mes activités en ligne (cf. le travail de Google pour aider à la recherche) et sur les traces me concernant produites par d'autres (cf. les forums, commentaires et autres documents évoquant mes activités ou ma personne).

 

Ainsi donc le monde scolaire, fondé en partie pour orienter la construction identitaire voit son efficacité se réduire chaque jour un peu plus dans ce domaine. Certes il n'en avait pas le monopole, mais son ambition était grande. Désormais il n'y a plus d'ambition possible, simplement une réalité qui disqualifie chaque jour un peu plus la capacité des systèmes institués à détenir l'autorité sur la construction identitaire.

 

Le jeune enfant qui découvre les écrans mis à sa disposition dans son environnement familial commence donc à externaliser son identité, parfois sans le savoir. Tant qu'il associe usage et local (c'est à dire off line) la proximité entre le réel et le virtuel reste spatialement contrôlé. Dès qu'il va passer à l'âge de la connexion, il va commencer à externaliser cette identité. L'entrée à l'école est l'occasion d'éprouver l'identité réelle et donc de découvrir quelques nouveaux moyens de la construire au sein d'un système contraint. Mais il n'y a rien sur la deuxième identité, virtuelle celle-là qui va se construire en dehors. Les deux mondes ne sont pas parallèles, ils sont complémentaires et se renvoient l'un à l'autre. Tant que le monde scolaire parvient à maintenir la deuxième identité hors de son champ d'intervention, il peut poursuivre son ambition, mais l'observation de "fond de classe" montre qu'il en est tout autrement. La deuxième identité prend de plus en plus de place par rapport à la première. Aussi le monde scolaire ne peut s'en tenir à la régulation de surface (surveiller, punir ?) et doit désormais penser sa mission par rapport à cette nouvelle donne.

 

Bruno Devauchelle

 

Les chroniques de Bruno Devauchelle

 

 

Par fjarraud , le vendredi 15 mai 2015.

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