Le film de la semaine : « Trois souvenirs de ma jeunesse » d'Arnaud Desplechin 

Quelles sont les forces à l’œuvre dans la constitution d’une personne ? Quel rôle y jouent les origines familiales et sociales ? Comment le hasard et la nécessité, le choix raisonné d’une profession et l’élan irraisonné d’une passion s’entremêlent-ils pour dessiner le roman d’une vie et forger un destin ? En nous entraînant dans les strates de la mémoire de Paul Dédalus, à la fois alter ego du cinéaste, double d’un autre personnage et héros à part entière, Arnaud Desplechin signe avec « Trois souvenirs de ma jeunesse » une œuvre de maturité, un enchantement pour le cœur et l’intelligence. Le réalisateur a beau nous avoir habitués à sa créature inspirée de James Joyce, déjà incarnée à divers âges par Mathieu Amalric dans d’autres fictions, cette fois, les voyages dans le temps et dans l’histoire, la sienne, la nôtre (la fin de l’empire soviétique), nous plonge dans l’intimité émotionnelle, sensible, de l’enfance à l’âge adulte, d’un être humain, notre semblable, notre frère. En le regardant, fragile et maladroit, partir à la recherche de ses propres marques, nous remontons, tantôt secoués, tantôt éblouis, le fil d’une existence aux ressorts cachés. Nous voyons cette vie portée à son point d’incandescence par la rencontre avec la fière Esther, incarnation d’un amour absolu, propre à la jeunesse, sans retour, et nous en percevons, intactes, les battements de cœur, au présent.   

 

Dédalus adulte et son double

 

Dans l’ensoleillement d’un intérieur lumineux, Paul Dédalus (Mathieu Amalric) fait ses adieux à une femme aimée. Après un séjour au Tadjikistan (où l’ont retenu des activités de recherche, peu identifiables, pour l’heure), il regagne son pays, la France, et Paris où l’attend un travail au Quai d’Orsay. Arrêté par la police des frontières, retenu un temps dans un sous-sol sombre à l’éclairage digne d’un film d’espionnage, le voyageur apprend qu’un autre homme portant le même nom que lui, d’origine russe, un temps réfugié en Israël, a trouvé la mort en Australie. Il n’en faut pas plus pour que Dédalus se souvienne de plusieurs périodes de sa jeunesse et pour que nous le suivions à la trace. Enfant à Roubaix, il subit les crises de folie de sa mère, en particulier lors d’un épisode violent dans un escalier, lequel est saisi dans sa dimension mortifère et dangereuse avec la même intensité qu’Alfred Hitchcock met à filmer en surplomb le meurtre du policier dans « Psychose ». La mère haïe meurt, laissant les deux garçons et leur sœur seuls avec un père au cœur sec.

 

Les plis de sa mémoire nous entrainent alors à ses côtés lors d’un voyage scolaire en URSS où, en compagnie d’un camarade de classe, il s’échappe de la visite officielle d’un musée pour remettre une somme d’argent à des juifs candidats à l’exil en Israël. Nous le voyons, par la même occasion, dépasser la mission initiale et remettre, en un geste théâtral, son passeport à un jeune garçon qui part lui aussi pour ce pays. Ainsi, en quelques séquences, nous sommes immergés au temps, pas si lointain, du rideau de fer, à mi-chemin entre l’univers clandestin lié au partage du monde en deux blocs et les aventures périlleuses de jeunes ‘pieds nickelés’ inconscients. Dans le même temps, un voile se lève sous nos yeux sur les raisons de l’existence d’un double de Dédalus, telle que l’étrange interrogatoire ouvrant le début de la fiction nous l’a révélée, un double ‘intime’ sur lequel le (vrai ?) Dédalus garde longtemps le silence.

 

Dédalus, de l’amour fou à l’anthropologie raisonnée

 

Notre héros aventureux se souvient surtout de son adolescence mouvementée et de sa vie lycéenne à Roubaix, ses maisons de brique rouge, les sorties et les discussions entre garçons, les soirées dansantes avec les filles. Parmi elles, objet de tous les désirs, focalisation de tous les regards : la blonde et belle Esther, voluptueuse et affranchie. L’ambivalence de la jeune fille, qui joue les ‘Marie couche toi là’, la rapproche un temps de la Suzanne de Maurice Pialat dans « A nos amours » ou de la ‘Baby Doll’ d’Elia Kazan. Tous les garçons en sont fous, c’est normal puisqu’elle est ‘une fille exceptionnelle’, comme elle le revendique crânement. Et Paul, après quelques mouvements erratiques, ne tarde pas à céder au vertige et Esther à l’élan qui la transporte. A ce titre, le moment de la ‘cristallisation’ amoureuse chez Paul est capté avec grâce par la caméra en un ralenti chaloupé où Esther en robe rouge fend lentement la foule des autres invités de la fête, et pose un regard frontal, mine de rien, en direction de l’objet de son désir.

 

La relation passionnée est rapidement mise à mal par les allers et retours de Paul entre Roubaix et Paris où il découvre son intérêt pour des études d’anthropologie et son affection pour l’universitaire, originaire du Bénin, directrice de ses recherches et ‘mère’ choisie. L’éloignement subi par les jeunes amants devient insupportable à la jeune fille qui ressent dans son corps (elle étouffe littéralement) la séparation, même provisoire, comme une mort. Cœurs en fusion, corps en désunion sont saisis, tantôt dans la légèreté, tantôt dans la gravité, d’une découverte sensuelle et intellectuelle qui les transforment l’un et l’autre irrésistiblement. Le moyen qu’ils trouvent tous deux pour conjurer la souffrance de la séparation consiste en une correspondance, abondante, quotidienne, foisonnante. Autre belle idée de mise en scène : plutôt que la voix off chère à François Truffaut, les jeunes amants séparés lisent à voix haute debout dans leur chambre respective, le regard plongé dans le nôtre, les longues lettres d’amour qui disent leur joie et leur souffrance. Pour ne pas ‘mourir’ Esther finira par quitter Paul, choisira un ami du premier, un garçon plus calme et apaisant. Elle ne reverra jamais Paul.

 

Contingences et mémoire vive

 

Par l’audace de son style, le choix miraculeux de deux jeunes premiers épatants (Lou Roy-Lecollinet et Quentin Dolmaire), la composition presque musicale du film parvient à figurer l’incandescence d’une passion adolescente, comme si c’était la première fois à l’écran. Il réussit également à mettre au jour l’érosion du temps, la dégradation de l’absolutisme du sentiment, lorsqu’il se fracasse au contact des contingences. La radicalité dangereuse est portée par Esther, figure de la liberté et de la rébellion, et, en même temps, jeune femme contrainte à une forme de renoncement pour échapper aux flots tumultueux d’une passion qui l’épuise.

 

Paul Dédalus, pour sa part, lors d’un concert où il retrouve, trente ans après, l’ex-ami, le traitre qui a tout fait pour le séparer de son premier amour, nous montre le feu brûlant en lui , en une fraction de seconde de colère déchainée (autant contre cet homme qui n’en revient pas que contre lui-même qui y revient toujours). Et « Trois souvenirs de ma jeunesse », avec ses correspondances secrètes et ses séismes intimes, nous offre un cinéma généreux, ouvert à tous les vents, remontant aux sources d’un amour définitif, sans cesse actualisé dans le territoire sans limites de la mémoire vive.

 

Samra Bonvoisin

 

« Trois souvenirs de ma jeunesse », film d’Arnaud Desplechin –sortie mercredi 20 mai 2015 ; sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, festival de Cannes 2015

 

Par fjarraud , le mercredi 20 mai 2015.

Commentaires

Vous devez être authentifié pour publier un commentaire.

Partenaires

Nos annonces