Nouveaux programmes d'EPS du collège : Le regard critique de François Lavie 

Président de l'AE-EPS, une association de professeurs d'EPS, François Lavie exprime son désaccord avec les projets de programmes en EPS et ses inquiétudes. Pour lui, ils présentent "trop d’incohérences, d’insuffisances et d’imprécisions qui ne permettront pas aux enseignants, selon nous, de structurer leur action en vue d’un développement et d’un épanouissement optimal de chaque élève". Pire encore, " Nous sommes inquiets par l’orientation « sportive » donnée à ce cycle". Une refonte totale du projet est nécessaire !

L’AE-EPS a toujours exprimé différentes sensibilités de pensée. Pourquoi prend-elle aujourd’hui une position commune sur les projets de programme en EPS ?

 

Il est vrai que notre association s’est toujours refusée à exprimer un point de vue unique sur l’EPS car le respect du pluralisme est une valeur fondatrice de nos statuts depuis 1936. Nous considérons, en effet, que l’EPS se trouve au sein de réflexions communes, mais aussi autour de débats d’idées complémentaires ou contradictoires qui ont leur place au sein de notre association. Ainsi, plutôt que d’exposer ce que doit ou devrait être l’EPS, nous avons fait le choix, en 2009, de définir des principes éthiques (voir sur notre site ) qui expriment ce qu’elle ne peut pas être et qui précisent les contours à l’intérieur desquels nos différentes sensibilités peuvent se retrouver. En revanche, nous ne soutenons pas une Éducation Physique et Sportive qui se situerait en dehors de ces principes.

 

Aujourd’hui, fidèles à nos statuts et à ces principes éthiques, nous manifestons notre désaccord avec les propositions de programmes en EPS. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons parler d’une seule voix pour être mieux entendu. Notre position commune s’est construite à partir de l’analyse critique des programmes par nos quatre groupes ressource : le CEDREPS, le groupe PLAISIR & EPS, le groupe ANALYSE DES PRATIQUES et le groupe EPIC. Au sein de notre collectif, ce sont en effet les mieux placés pour émettre une opinion à partir de leur propre cadre de référence. C’est sur ces piliers, qui fondent l’unité de notre association, que nous avons puisé et forgé notre positionnement intégrant ainsi les différentes sensibilités. Ces propositions pourront être ensuite amendées par nos adhérents au sein des régionales où les nombreuses convergences de vue renforceront sans doute notre position.

 

Pourquoi exprimez-vous des réserves sur ces propositions de programmes en EPS ?

 

Tout d’abord, il n’est pas inutile de rappeler que nous ne remettons pas en cause, globalement, le bien-fondé de la réforme du collège. D’ailleurs, nous ne nous sommes pas associés à la pétition de la Conférence des Présidents d’associations de spécialistes. Ensuite, pour les programmes proprement dits, nous ne sommes pas opposés au volet 1 (les objectifs de cycle) ni au volet 2 (la contribution au Socle commun), qui réservent une place significative à l’EPS. C’est pour nous le signe évident de toute notre place dans l’institution scolaire.

 

Cependant, concernant la partie spécifique à l’EPS (le volet 3), ce sont plus que des réserves que nous exprimons, c’est un désaccord ! Ces programmes ne nous semblent pas acceptables en l’état car ils ne sont justement pas à la hauteur des enjeux annoncés dans le volet 1et le volet 2.

 

Ils présentent trop d’incohérences, d’insuffisances et d’imprécisions qui ne permettront pas aux enseignants, selon nous, de structurer leur action en vue d’un développement et d’un épanouissement optimal de chaque élève. Le peu d’exigences et de contraintes peuvent conduire à terme à de grandes disparités et inégalités sur le territoire national. Ce n’est pas ce que l’on est en droit d’attendre d’un programme et il représente, pour nous, un recul par rapport à celui de 2008. Certes, ce dernier comportait aussi un certain nombre de difficultés et de contraintes professionnelles limitant quelque peu l’action de l’enseignant d’EPS mais il avait le mérite de mieux orienter et de structurer son intervention. Ne peut-on pas trouver un juste milieu entre des programmes peut-être trop prescriptifs, il est vrai, comme ceux de 2008 et ceux-là assez vagues ne favorisant pas à la convergence de la profession vers un même but ?

 

Sans entrer dans les détails de votre analyse, que l’on peut retrouver sur votre site, qu’est-ce qui vous pose le plus problème dans ces programmes ?

 

Il est difficile de répondre en quelques mots à cette question tant les incohérences, les insuffisances et imprécisions sont nombreuses. Pour nous, la première critique est de dire qu’ils ne répondent pas à la commande des programmes notamment par les nombreuses incohérences au regard des volets 1 et 2 mais aussi par rapport à la Charte des programmes. C’est un problème important, car l’EPS risque de ne pas être en phase avec les objectifs du collège.

 

Alors qu’il est question de renforcer la continuité entre les cycles, les volets 3 des cycles 3 et 4 présentent de fortes incohérences. Même la finalité disciplinaire semble différer selon les cycles. Celle du cycle 4 est « l’accès à une culture sportive et artistique » alors que celle définie dans le cycle 3 pour toute la scolarité est la « formation d’un citoyen cultivé, lucide, autonome, physiquement et socialement éduqué ». Pourquoi l’idée de former un citoyen épanoui, pratiquant régulièrement des activités physiques et/ou sportives (voir propositions groupe PLAISIR & EPS) n’apparaît-elle pas, alors que le volet 1 du cycle 4 stipule que « les activités physiques et sportives favorisent un développement harmonieux » d’un jeune « en pleine évolution physique et psychique » et que le socle promet de « construire par la pratique physique des principes de santé » (domaine 4 du socle) ? Pourquoi la finalité se réduit-t-elle à une acculturation au cycle 4 ?

 

Nous sommes inquiets par l’orientation « sportive » donnée à ce cycle, renforcée par le placement en première position de l’objectif 3 des programmes de 2008 : « Accéder au patrimoine de la culture physique et sportive » et par l’affirmation que l’EPS consisterait en « l’étude des activités artistiques et des activités sportives ». L’approche de la culture est transposée de celle du Français où des œuvres sont à étudier !

 

Dans le contexte de l’EPS, cette démarche nous parait être une impasse car elle sous-entend  que « les œuvres », c’est-à-dire les activités sportives, sont proposées telles quelles aux élèves, comme dans les autres disciplines. Or les pratiques sociales de référence ne sont pas accessibles au plus grand nombre car elles demandent de nombreuses compétences non atteignables dans le temps scolaire. Les activités sportives réclament des aménagements pour être pratiquées par tous les élèves. Si, comme elle est définie dans la charte des programmes, la compétence est « la capacité à mobiliser des ressources (savoirs, mais également savoir-faire ou savoir-être) devant une tâche ou une situation complexe », on ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur le contexte dans lequel elle s’exprime. Or, les textes ne font pas du tout mention d’une nécessaire adaptation des pratiques sociales au contexte scolaire. Les notions de « pratiques scolaires issues des pratiques sociales » (programme 2008) sont totalement absentes. Nous plaidons pour une incitation des enseignants à utiliser des Formes de Pratique Scolaires (voir propositions CEDREPS) qui isolent un nombre restreint de connaissances dans un contexte qui leur donne du sens.

 

Au niveau des contenus  au sens large, quel regard portez-vous sur les propositions du CSP ?

 

Il y aurait beaucoup à dire sur cette question et je renvoie les lecteurs au texte produit par l’AE-EPS ainsi qu’à celui de nos groupes ressource à consulter sur notre site. Le texte des programmes présente, à nos yeux, de nombreuses insuffisances, qui sont néfastes à une EPS de qualité. 

 

Par exemple, il manque un outil méthodologique permettant une programmation équilibrée et complémentaire d’activités physiques sportives et artistiques, et garantissant ainsi à l’élève un développement dans toutes les dimensions de sa motricité. Certes les « compétences propres à l’EPS » pouvaient poser un certain nombre de problèmes aux enseignants, mais elles représentaient le garde-fou d’une simple juxtaposition et addition de pratiques. La seule recommandation de planification consiste à aborder les huit groupes d’activités sur les trois ans du cycle 4. Sans règles claires de programmation, on risque de voir un vrai retour en arrière, avec des choix d’activités genrées, « historiquement » masculines.

 

De plus ce projet de programme reste assez évasif quant aux attendus de fins de cycle. En cycle 3, il s’agit d’une véritable dispersion de savoirs aux contours extrêmement flous, reprenant des bribes d’anciennes compétences de niveau 1. Pour le cycle 4, on constate une grande hétérogénéité de présentation des « repères de progressivité » d’une compétence à l’autre. Tantôt il s’agit de prémices de paliers adaptatifs, tantôt il s’agit d’un découpage de l’activité ne renvoyant pas à des repères d’acquisition. Ceux-ci sont trop généraux. Il faudrait définir des indicateurs précis pour rendre compte de l’activité adaptative de l’élève (groupe EPIC). Bref, ces programmes ne sont pas en mesure, d’après nous, de servir de fil directeur à l’enseignement de l’EPS et de permettre une certaine homogénéité au plan national.

 

Autre point d’achoppement, la disparition des compétences méthodologiques et sociales (CMS), que nous jugeons comme une avancée des programmes de 2008. Alors que l’EPS apparaît comme une contribution essentielle au Socle commun (« Domaine 2 - Les méthodes et outils pour apprendre »), rien n’en garantit l’opérationnalisation effective puisqu’elles ne sont pas rattachées à des compétences et des attendus précis dans le volet 3. Des études montrent pourtant l’importance des rôles « participatifs » en EPS (observateurs, juges, coaches, etc.) dans la co-construction des connaissances (groupe ANALYSE DES PRATIQUES) et il est dommage qu’il n’y ait pas une incitation institutionnelle forte à les intégrer dans la conception des dispositifs d’apprentissage. Ces CMS risquent alors d’apparaître comme des apprentissages incidents comme le laisse d’ailleurs penser la phrase : « L’EPS permet aussi, par la pratique, de développer des capacités d’observation et d’analyse, de construire des méthodes d’apprentissage efficaces ». Ce n’est pas suffisant à nos yeux pour  orienter l’action didactique et pédagogique. Les programmes de 2008 avaient à cet égard, donné un formidable élan à l’enseignement de ces compétences et contribué à l’émergence de belles innovations pédagogiques.

 

Quelles modifications souhaiteriez-vous voir apportées à la suite de la consultation ?

 

Je ne suis pas sûr que ce soit seulement des modifications qu’il faille apporter ! Il sera très difficile de repartir des textes actuels car il y a beaucoup trop de confusions dans l’usage de la terminologie et des concepts.  Par exemple, les rubriques « ressources mobilisables par l’élève » et « repères de progressivité » entretiennent la confusion : entre ressources et mobilisation, entre ressources et compétences et entre ressources et repères de mobilisation.  En effet, si on considère la compétence comme une connaissance mobilisable en situation  (Le Boterf, 2013), en appeler aux ressources mobilisables par l’élève supposerait alors qu’il soit déjà compétent !

 

Autre illustration, « Compétence » et « attendus de fin de cycle » sont regroupés sous l’appellation « compétences et attendus », ce qui rend illisible ce qu’il y a à apprendre ! Certaines formulations sont tellement générales qu’elles peuvent s’exprimer dès la première confrontation à l’activité et n’orientent donc pas le travail de l’enseignant. Par exemple, « Créer de la vitesse, l’utiliser pour réaliser une performance dans un milieu standardisé » ne renvoie à aucune exigence qualitative et ne sous-entend aucun apprentissage. D’autres seront impossibles à acquérir pour certains ; par exemple : « Vaincre un adversaire en lui imposant une domination corporelle symbolique et codifiée ». Le vaincu sera-t-il donc incompétent ?

 

Même si les programmes de 2008 ne faisaient pas l’unanimité, ils présentaient des avancées professionnelles qui ne sont pas capitalisées dans les propositions actuelles. Celles-ci nous paraissent représenter une rupture trop importante avec eux et introduire de l’instabilité dans l’enseignement de l’EPS sur le territoire national.

 

De nombreuses questions restent en suspens. Pourquoi avoir tout balayé ? Pourquoi ne pas être reparti des programmes précédents à partir de leur évaluation ? Qu’a-t-on-fait des conclusions sur les programmes de collège  issues du Plan National de Formation ? Y a t’il eu d’autres propositions ?

 

Propos recueilis par Antoine Maurice et Benoît Montégut

 

Vers de nouveaux programme d'EPS : le DOSSIER

 

Pour aller plus loin

Le regard de l’AE-EPS

Le regard du CEDREPS

 

 

 

Par fjarraud , le vendredi 22 mai 2015.

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