Jean-Marie Le Jeune : Devons-nous considérer la classe inversée comme une affaire exclusive de l’enseignant ? 

Si la capsule reste au centre de la pédagogie inversée, pourquoi ne pas impliquer les élèves dans leur création ? L´enseignement de la grammaire dans le cadre du cours de français a du mal à trouver sa place aux côtés de la pédagogie de projet, qui crée une certaine dynamique. Comment ne pas faire retomber le soufflé ? Comment faire cohabiter programmes et socle commun ? Jean-Marie Le Jeune, professeur de lettres en collège à Brest, nous livre ses réflexions et expérimentations pour mieux vivre ces injonctions paradoxales.

 

L´origine du changement

 

En janvier 2014, Jean-Marie Lejeune a eu l’occasion de participer à un stage à Paris intitulé « Subvertir la pédagogie », à un moment où il avait du mal à vivre les injonctions paradoxales entre le programme et le socle commun, qui, selon lui, amènent  à naviguer entre autorité et bienveillance,  activité et passivité, ou encore entre liberté et cadrage. Dans le cadre de cette formation, l´atelier sur la classe inversée animé par Héloïse Dufour a été un déclic pour lui. Il s’est dit qu´avec ça il allait pouvoir exclure la partie cours magistral de sa classe et donc garder tout le temps de classe pour faire des projets, être toujours en activité, faire de la pédagogie active.

 

Le premier transfert

 

À partir du diaporama projeté lors de la formation, il a commencé à extraire toutes les leçons de grammaire les plus dures. Une fois la présentation terminée est venue le moment des questions et les participants évoquaient beaucoup les obstacles : la fracture numérique, les inégalités qui vont être renforcées, … Imperturbable, il a continué à réfléchir et s´est interrogé sur une diapositive sur la motivation ou apparaissait Johnny Halliday. Pourquoi lui sur cette diapo? « Donnez-moi l´envie d´avoir envie », a répondu Héloïse Dufour, la formatrice. Cela a été un flop dans l´assistance mais lui, s´est dit, qu´il allait faire des diaporamas décalés aussi. De retour à Brest, il en parle à ses élèves qui sont partants mais, lui, fait un blocage sur les outils technologiques et numériques. Il sollicite donc un formateur TICE de son réseau pour savoir où déposer sa première vidéo, interroge son collègue de technologie en vain.

 

Comment faire quand on est un peu technophobe ? Compter sur Donovan

 

Finalement, un de ses élèves est venu avec son téléphone portable et un petit trépied et l´a filmé. Il ne souhaitait qu´une seule prise. Premier ton décalé : la présence du stade brestois dans le diaporama. Déjà quelques remarques constructives des élèves lui sont faites sur la scénarisation. La première vidéo sera trop longue : une dizaine de minutes de contenu. Et Donovan savait que la vidéo était trop lourde pour la mettre sur un site internet et lui a annoncé qu´il l´avait mise en ligne sur YouTube ! Le professeur prend peur. Le changement de posture s´annonce. Ne va-t-il pas perdre en autorité ?

 

Envie d´aller plus loin

 

Le professeur a maintenant envie d´apprendre à utiliser les nouvelles technologies. Une équipe de montage d´élèves bénévoles de 4ème se forme en dehors des cours. Lui faisait son diaporama, avec un scénario très précis et clair en tête, car, perturbé ensuite par le côté humoristique et scénarisé. La nécessité d´une diapositive-bilan très claire devient une évidence. Le jour du tournage, tout le monde doit apporter ce qu´il faut : matériel, scénario, accessoires. Aller plus loin dans la connaissance et la maîtrise des outils de montage est là mais la scénarisation va inviter le professeur a changé de posture. Faire une vidéo sur  la police de la langue française, en restant prof, filmé à la québécoise, devant le tableau ? Et le flic dans tout ça ? Après, la peur de la technologie, apparaît la peur du ridicule et la question de la posture. Comment se positionner ?  Facile finalement car les élèves ont tout de suite commencé à jouer le rôle de metteur en scène et donc à le coacher. Des regards très critiques sont nés. Quelqu´un faisait le prompteur derrière la caméra car le texte n´était pas appris par coeur. Un des élèves cliquait sur les diapositives pour que cela s´enchaîne et il fallait penser au montage.

 

Vers une co-construction des capsules à la construction de capsules

 

Les élèves et leur professeur ont donc abordé les notions traditionnellement enseignées de façon magistrale par le biais de capsules créées ensemble :  la police de la langue française (pour aborder le conditionnel), Serial Killer (pour les valeurs du conditionnel), le peintre (pour les valeurs de l´imparfait et du passé simple), les zombies (pour les valeurs du présent), Le plombier (avec sa boîte à outils qui démonte une très longue phrase de Rousseau faite de  conjonctions de coordination, de subordination…), ou encore un James Bond qui doit neutraliser le COD pour le participe passé.

 

Puis, les élèves ont demandé à créer leur capsule. Elles ont donc écrit un scénario : le professeur était pris en otage par des virgules ; scénario permettant d´aborder les fonctions de l´adjectif qualificatif.

 

En quoi la classe inversée est-elle partagée ou co-construite?

 

La classe inversée permet de repenser la  pédagogie et de se tourner vers les  pédagogies émancipatrices qui permettent de libérer du temps pour de la différenciation, de l´individualisation. Le fait de regarder la capsule et de répondre à un questionnaire sur l´ENT permet de voir qui n´a pas compris, qui n´a pas regardé la capsule et qui pourront être mieux pris en charge en début d´heure au cours suivant.

 

Elle a aussi, pour lui, résolu le problème des injonctions paradoxales car, une fois que le cours magistral mis dehors, il n´y a plus de tensions. Il ne s´agit plus d´énergies mises en face à face lors du cours magistral, mais des énergies qui s´additionnent.

 

Cette expérience, c´était aussi « la pédagogie du maître ignorant » de Jacques Lancière, car le professeur peut apprendre aux élèves à faire un blog sans que lui-même sache le faire, un court-métrage sans maîtriser le logiciel de montage. Le désir commun de tout le monde fait que l´on peut se retrouver autour de projets et que l´on n´a pas besoin toujours de tout maîtriser. Quand on sait que les cours sont en ligne, on sait qu´ils sont faits, que l´énergie a été donnée dans la capsule, on peut demander beaucoup aux élèves, les élèves ont les « clefs » de la classe. Tout ceci lui donne envie d´évoluer vers de l´enseignement mutuel, d´explorer ce que permet la métacognition, la confiance en soi. Dans sa classe en îlots, il compte notamment prochainement proposer plusieurs ateliers et en consacrer un à l´élaboration de capsules.

 

Stéphanie Fizailne

 

Chaîne You Tube de Jean-Marie Le Jeune

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 06 juillet 2015.

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