Alain Juppé : L'éducation dans la stratégie de conquête du pouvoir de la droite 

Les enseignants sont à prendre. C'est ce que semble penser Alain Juppé qui fait de l'éducation son premier thème de campagne et qui met en avant des augmentations de salaire. Un article dans Le Parisien, la publication très prochaine d'un livre sur l'Ecole, marquent le lancement de sa campagne. Alain Juppé veut se positionner au centre comme un réformateur  modéré et pragmatique. Mais que veut il réellement faire de l'école ?

 

Dans un entretien accordé au Parisien, Alain Juppé annonce la sortie de son premier livre de campagne qui est consacré à l'éducation. C'est par cette question qu'il entame sa campagne pour les primaires des Républicains et, au-delà, pour les présidentielles. En accordant cette place à l'éducation, il se positionne d'emblée au niveau présidentiel. C'est l'éducation qui a été le fer de lance de F. Hollande en 2012. Or, si l'on en croit le sondage Figaro Opinion Way paru cet été, c'est aussi le grand échec de son quinquennat. Les enseignants fuient le parti présidentiel et sa politique scolaire. Cet électorat est à prendre. D'où peut-être la première proposition du candidat Juppé : augmenter de 10% le salaire des enseignants du premier degré... Mais cette proposition porte sa part d'ambiguïtés : il veut augmenter les enseignants tout en maintenant le budget de l'Education nationale en milliards constants, c'est à dire en le diminuant en coût réel...

 

Sa principale proposition fait l'unanimité. "La priorité, c’est de mettre le paquet sur le début du cursus scolaire, c’est-à-dire l’école maternelle et l’école élémentaire. De l’avis des psys, c’est là que tout se joue, notamment l’illettrisme. Aujourd’hui, on fait proportionnellement plus pour le lycée que pour le primaire. Cela doit changer". Somme toute, ce que dit Alain Juppé c'est ce que dit l'OCDE. Si l'on oublie l'allusion aux psys pour justifier cette orientation, c'est aussi le message de la Refondation. C'est ce qui a justifié les nouveaux rythmes scolaires, la réforme de la formation des enseignants, le nouveau socle commun et les nouveaux programmes. Alain Juppé promet d'ailleurs de ne pas y toucher. Il veut aussi une meilleure formation des enseignants, ce qui le distingue de Nicolas Sarkozy qui l'avait supprimé.

 

La limite du consensus est pourtant vite atteinte dans les creux de ces propositions. Comment faire pour augmenter et le nombre et le salaire des enseignants du primaire tout en stabilisant la masse salariale de l'Education nationale ? " Il y a une marge de manœuvre dans l’enseignement secondaire. On peut donc réaffecter des postes d’enseignants vers le primaire", répond le candidat Juppé. Là aussi la proposition peut s'appuyer sur des analyses sérieuses. Mais ce que ne dit pas Juppé c'est où se cachent ces marges de manoeuvre.

 

Parce que ce que propose Juppé c'est ce que Sarkozy a déjà fait. De 2007 à 2012, le nombre d'enseignants a été stabilisé au premier degré (322 000 en 2007, 323 000 en 2012) et a décliné au second degré (389 000 en 2007, 357 000 en 2012). Sous Sarkozy, les marges de manoeuvres ont été trouvées d'abord dans les lycées professionnels (63 000 PLP en 2007, 56 000 en 2012, passage des formations de 4 à 3 ans), dans les séries technologiques puis au collège. Le nombre d'agrégés a peu baissé. Car pas question de toucher aux classes préparatoires par exemple... Les "marges de manoeuvre" que vise Alain Juppé les prendra-t-il dans les filières élitistes ? S'attaquera-t-il au modèle du bac général français qui prolonge au lycée un vaste choix de disciplines ? Ou continuera-t-il à rogner dans les filières populaires ? Il se garde bien de le dire...

 

Finalement les propositions d'Alain Juppé contournent la principale caractéristique du système éducatif français : les inégalités sociales à l'Ecole. Le problème de l'Ecole française c'est d'abord l'éclatement de l'école républicaine avec la ghettoisation accélérée de certains établissements. La question n'est pas tant la réforme de tout le système que les solutions à apporter aux 20% d'établissements et d'écoles les plus en difficulté et à la sortie de 140 000 jeunes d'origine modeste sans diplôme. Les propositions consensuelles permettent de ne pas poser le seul problème qui vaille. Alain Juppé affirme bien voir les "disparités" dans l'Ecole et ne pas vouloir supprimer la carte scolaire. Mais est-il prêt à les réduire ?

 

On retiendra un enseignement de la publication du livre d'Alain Juppé : l'éducation devient la chose de la droite. Longtemps chasse réservée de la gauche, la droite se positionne maintenant ouvertement sur ce terrain. Les complexes qu'elle pouvait avoir vis à vis d'un milieu perçu alors comme un fief de gauche ont disparu. La droite est là.

 

François Jarraud

 

Dans Le Parisien

 

 

Par fjarraud , le lundi 24 août 2015.

Commentaires

  • maria1958, le 24/08/2015 à 20:41
    Que la droite, fossoyeuse de l'Ecole, puisse aujourd'hui se permettre de plastronner sur le sujet, après la politique désastreuse qu'elle a menée, interpelle pour le moins l'action gouvernementale depuis 2012... 
    Mais bon, si on ne veut pas que la droite agite la carotte d'une augmentation de salaire, pour lui couper l'herbe sous le pied, c'est simple: il suffit de revaloriser tout de suite (ou: enfin !) pour régler la question... 
    Hélas, ce que le gouvernement a fait jusqu'à présent, c'est baisser le salaire de début de toutes les catégories de profs, comme ça il n'y a pas de jaloux ! résultat un PE ou un certifié démarre à 1,1 SMIC.... 

    Qu'est-ce qui ouvre un boulevard à la droite, sinon la déception massive des attentes en matière d'Ecole, celles des profs comme des parents et lycéens, qui attendaient de Hollande un amélioration tangible et ne la voient pas venir ? 
    Effectifs par classe, remplacement, passage en force sur la "réforme" du collège, lycéens sans place, bourses scolaires raplapla, à quoi voit-on au juste que la gauche est aux commandes ?

    La politique menée n'a nullement remis en cause la saignée opérée sous la droite en lycée - en lycée professionnel via le bac pro en 3 ans, en filières technologiques ET en lycée général via la "réforme" Chatel qui a permis de bourrer les classes et de réduire les horaires tout en creusant les inégalités d'offre entre établissements.
    On attend toujours le bilan de cette "réforme" Chatel de la part des ministres successifs de l'Education, qui ne l'ont jamais désavouée. Au vu de la baisse significative des acquis des lycéens, constatée (par ex en physique) pour tous ceux qui poursuivent leurs études après le bac que ce soit en BTS, en fac ou en prépa, on sait qui paye aujourd'hui le prix de la "réforme" Chatel: ce sont les lycéens !

    Quand Juppé propose de retirer (encore !) des moyens en lycée pour les injecter en primaire, il évite soigneusement de dire que les effectifs vont beaucoup augmenter en lycée (arrivée de la vague des naissances des années 2000). Déshabiller le lycée dans ce contexte-là, ce sera donc dégrader encore plus les conditions d'étude et de réussite des lycéens ? 

    La démographie étant ce qu'elle est, c'est-à-dire en hausse durable, le principe même de gérer le système éducatif par redéploiement, sans investir davantage, est aujourd'hui problématique en soi, que ce soit la droite ou.... le gouvernement actuel qui s'y enferme. 

    Le Ministère prévoit lui-même une forte hausse du nombre d'élèves à la rentrée 2016.
    Quel va donc être le montant du budget 2016 de l'Education nationale, en cours de préparation ? That is the question....
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