Le film de la semaine : "Vers l’autre rive" de Kiyoshi Kurosawa 

Qui n’a jamais ressenti la présence intime d’un être aimé, pourtant disparu ? Fondé sur l’intuition, partageable par tous, d’une communication possible entre les vivants et les morts, le dernier film du cinéaste japonais, Kiyoshi Kurosawa, maître du fantastique, nous propose un voyage dans le temps et dans l’espace « Vers l’autre rive ». En compagnie d’un étrange couple d’amoureux, le bouleversant périple, flottant à la lisière du surnaturel et de la chronique réaliste, nous conduit, de glissements subtils en variations lumineuses, sur les chemins de l’acceptation de la perte sans porter ombrage à la puissance de l’expérience de l’amour.

 

Voyage ‘touristique’ en drôle de compagnie

 

Mizuki (Eri Fukatsu), professeure de piano, fragilisée par la disparition récente de son mari, noyé en mer, s’accroche aux simples gestes de la vie quotidienne. Brusquement, en une fraction de seconde et un déplacement infime de la caméra, du fond du salon, sortant de la pénombre, Yusuke (Tadanobu Asano), le défunt est là, vêtu d’un imperméable orange. Et ni elle ni les spectateurs ne mettent en doute une présence qui ne ressemble en rien à l’apparition d’un fantôme. Comme s’il reprenait une conversation après une longue interruption, Yusuke propose à son épouse de prendre la route pour un voyage à travers villages et rizières du Japon, à la rencontre de proches et d’amis qui l’ont ‘aidé’ durant les trois années séparant sa mort de ce ‘retour’. Le plus naturellement du monde, la jeune femme accepte ce départ sur les routes en sa compagnie d’autant que ce dernier lui promet de lui ‘montrer de beaux endroits’ à découvrir au point que l’évidence de cette présence s’impose à nous également qui ne nous interrogeons pas sur les raisons de ce retour.

 

D’autres mondes

 

Au fil de leur périple et des rencontres, nous saisissons ce voyage comme un retour au pays natal et aux sources d’un passé commun. Les personnes croisées –confrontées elles aussi à d’autres deuils-les accueillent toujours avec sympathie et affection, comme si elles les retrouvaient après une longue absence. Progressivement, la frontière entre les vivants et les morts est de plus en plus ténue : à l’image de la proximité, physique et palpable, entre le mari et la femme, compagnons de voyage et nous ne sommes plus très sûrs de ‘identité et de la ‘nature’ des êtres qui sont leurs hôtes. Comme le souligne Yusuke à Misuki : « Les gens ne savent pas toujours qu’ils sont morts ». Et ce constat, sujet d’effroi dans n’importe quel film d’horreur, nous vient à l’esprit comme une évidence réconfortante. ‘Vers l’autre rive’ devient, de déroutante façon, la belle métaphore du ‘travail de deuil’ que chacun doit accomplir, dans sa lenteur douce et inexorable : ainsi faut-il à la femme sortir de la souffrance et trouver une ‘place’ dans son esprit, dans son imaginaire, au mort toujours aimé. « Si tu savais ce que j’ai souffert toutes ces années », lui murmure-t-elle avec le calme de celle qui croit encore abolir l’irréversible. Si le mélodrame, soutenu par une partition musicale lyrique et emportée, nous touche tant c’est qu’il rend visibles à l’écran les infinies frémissements d’une jeune amante-qui a perdu trop tôt l’homme aimé-, les métamorphoses intérieures jusqu’à l’accession à une forme de sérénité, étrangère à la résignation.

 

Filmer dans la pénombre des âmes

 

Loin des effets spéciaux du cinéma fantastique, refusant la quincaillerie figurative des fantômes et autres créatures de l’au-delà, Kiyoshi Kurosawa choisit une mise en scène magistrale de sobriété pour suggérer le croisement des vivants et des morts dans un même plan, dans un même monde, le nôtre. Rafales de vent, accidents lumineux, disposition symétrique de corps immobiles dans une nature élégiaque donnent à voir les désirs et les regrets, les aspirations et les renoncements, les allers et retours entre passé et présent, les strates du temps. Entre brume flottante, raccords brusques et mouvements lents, le surgissement en gros plans des visages dont les yeux nous regardent emporte l’adhésion : « Vers l’autre rive » donne forme et matière à l’étoffe de nos rêves les plus secrets. A l’impossible, nous sommes tenus, comme dans l’ultime étreinte réunissant à nouveau Mizuki et Yusuke.

 

Samra Bonvoisin

« Vers l’autre rive », film de Kiyoshi Kurosawa-sortie le 30 septembre 2015

Sélection officielle Un Certain Regard, Prix de la mise en scène, Cannes 2015        

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 30 septembre 2015.

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