Le film de la semaine : « Béliers » de Grimur Hakonarson 

D’où vient que la simple histoire de deux fermiers (et frères ennemis) islandais luttant pour la sauvegarde de leurs troupeaux de moutons nous touche autant ? Fort de ses origines et de son expérience du monde rural, le jeune cinéaste, Grimur Hakonarson, plante sa caméra dans l’immensité dénudée d’un paysage grandiose, au cœur d’un village isolé, au sein duquel vivent ses héros, vieux célibataires taiseux. Ces derniers prodiguent à leurs bêtes une attention et un amour sans commune mesure avec la retenue et l’absence d’échanges qui caractérisent leur relation avec les humains. Pourtant un grave événement vient perturber la routine des travaux et des jours, obligent les hommes à sortir de leur réserve et de leur hostilité irréductible. Comment les deux ronchons à la barbe et aux cheveux blancs vont-ils affronter l’adversité, braver la nature déchaînée et renouer avec leur commune humanité ? Vous le saurez en allant voir « Béliers », fable naturaliste, pleine d’humour et de poésie, hommage tonique à un mode de vie en voie de disparition et hymne bouleversant à la fraternité retrouvée.

 

Des hommes et des bêtes isolés sur un vaste territoire

 

L’immensité du paysage d’Islande nous saute aux yeux dès l’ouverture. Et la beauté dénudée des lignes franches, le bruit sifflant du vent dans la vallée. Quelques baraquements s’y dessinent au loin. Nous nous rapprochons d’un costaud barbu aux cheveux blancs faisant quelques pas pour rejoindre un mouton à qui il s’adresse amoureusement en l’appelant par son prénom . Un peu plus tard, la préparation et le déroulement d’un concours au village entre éleveurs nous mettent à nouveau en présence de cet homme dont l’animal finit à la deuxième place derrière un concurrent présenté par un autre éleveur lui ressemblant étrangement. Outre le décalage entre le sérieux des candidats et la nature de l’enjeu, le concours sert en effet de révélateur à une vielle brouille entre les deux protagonistes, Gummi (Sigurdur Sigurjonsson) et Kiddi (Theodor Juliusson), fermiers voisins de leur état et frères fâchés de toute éternité.

Une vague explication viendra beaucoup plus tard conférer un semblant de rationalité (leur mère n’aurait pas souhaité que le second hérite des terres et du cheptel et le premier seul propriétaire laisserait l’usufruit à son frère…). En réalité, l’un comme l’autre, ils sont pris dans une relation affective, émotionnelle, privilégiée avec chacun des membres de leur troupeau respectif. Un lien avec leurs animaux, étrange, au-delà des mots, bien plus fort semble-t-il que celui qui pourrait rapprocher des frères en particulier, et des humains en général.

 

Le risque d’une épidémie mortelle

 

A la découverte des premiers signes de la maladie (‘la tremblante’) qui menace leurs moutons, la conscience du danger les bouleverse et met au jour la place primordiale des moutons dans leur vie. Dans un premier temps, la tragédie qui s’annonce (la venue des autorités sanitaires pour examen les bêtes puis leur abattage si nécessaire, dans les conditions réglementaires) ne soude pas les deux frères : en dépit des alertes de Gummi (il glisse des messages écrits dans la gueule du chien qui parcourt les quelques mètres jusqu’à la maison voisine), Kiddi fuit la situation en s’enivrant à plusieurs reprises. Des ‘cuites’ à en tomber dehors sous la neige  telles que son frère doit le trainer à l’intérieur, le plonger dans un bain chaud pour le faire revenir à lui, voire le déposer, comateux, devant la porte de l’hôpital en transportant le corps à l’aide de son tractopelle.  Gummi, pour sa part, multiplie les ruses pour ‘sauver’ une partie du cheptel des actions des représentants de l’Etat : à la première visite, il prétend avoir abattu lui-même son cheptel alors qu’il a conservé quelques moutons dont un bélier pour assurer la reproduction dans un enclos en bois à l’intérieur de sa maison.

Une autre visite impromptue d’un responsable sanitaire lui permet de découvrir le secret : un bêlement des moutons trahit leur présence et notre homme court au village prévenir les services d’hygiène.

 

Des frères ensemble

 

Poussés par la nécessité, réunis par la peur de perdre leurs bêtes, les frères accèdent (un peu) à la parole et décident (très vite) d’organiser leur départ et celui de leurs moutons en les menant au-delà de la vallée, en un lieu éloigné où ils pourront passer l’hiver. En les hélant afin qu’ils avancent devant eux, les voici à bord d’une sorte de moto tout terrain dans la neige abondante et les bourrasques d’un vent violent. Et le récit naturaliste bascule tout soudain dans la fable mythologique. Tandis que la présence des béliers n’est plus visible dans le terrain neigeux aux contours estompés, les frères, blancs comme neige, se fondent de plus en plus avec le paysage, tandis que la nuit tombe, que la tempête se lève et que le froid s’installe. Alors que l’un vient de perdre connaissance, l’autre imagine une solution de fortune et le geste qui peut-être (les) sauve. Il serait criminel d’en révéler davantage tant les derniers plans, dans leur simplicité et leur dénuement, atteignent à l’essentiel : figurer la fraternité retrouvée.

 

Ainsi les partis-pris de mise en scène font-ils passer le récit du burlesque (les querelles d’un duo taiseux de frères ennemis, vieux gamins immatures) au drame (les conséquences d’une maladie contagieuse sur la vie des moutons et la survie de leurs éleveurs) jusqu’à la fable mythologique (deux vieillards ‘teigneux’ deviennent des héros bouleversants).

 

Pour mettre en scène l’aventure extraordinaire de deux êtres isolés aux prises avec la souffrance des bêtes et l’immensité du monde, Grimur Hakonarson filme l’Islande, sa nature grandiose, la saisit ‘plein cadre’ en plans fixes, dans ses intensités variables de lumière, de vent et de neige. De cette confrontation entre la nature et les hommes, émerge la lutte, minuscule et titanesque, de Gummi et Kiddi, nos frères humains.

 

Samra Bonvoisin

« Béliers », film de Grimur Hakonarson-sortie le 9 décembre 2015

Prix Un Certain Regard, Festival de Cannes

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 09 décembre 2015.

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