Prêter visages aux réfugiés : Parcours pédagogique au collège  

Peut-on donner un visage, donc une identité et une humanité, aux réfugiés dont les images défilent dans le lointain de nos écrans ? C’est l’enjeu fort d’un projet interdisciplinaire mené par Valérie Brayda-Brun, professeure de lettres, et Laetitia Croce, professeure-documentaliste, au collège de Forcalquier dans les Alpes de Haute-Provence. Inspirés par un documentaire italien, nourris de lectures diverses, leurs élèves de 4ème ont créé des personnages de migrants et tracé leurs parcours de vie, jusqu’à Belfort, où des collégiens à leur tour ont inventé ceux qui les accueillent et cartographié leurs itinéraires. La création de triptyques donne toute son ampleur à un projet pédagogique qui aide les élèves à se construire comme citoyens : « Nous les avons vus gagner en maturité, et réfléchir à leur inscription dans la société, à long terme, au-delà de leur adolescence, et au-delà de la réaction émotionnelle. »

 

Le point de départ du projet a été le film documentaire Sui Bordi – Dove finisce il mare de Francesca Cogni : pouvez-vous expliquer ce dont il s’agit ? quelles autres lectures ont été proposées pour enrichir le regard des élèves ?

 

Ce documentaire était diffusé dans le cadre d’un festival « Spaesamenti / Dépaysements », un festival transfrontalier qui s’est tenu en deux temps, en Italie puis en France, à Forcalquier, pour interroger la notion de frontière à travers des documentaires. L’association La Miroiterie de Forcalquier qui a pour but de développer le rapport à l’image en milieu rural était partie prenante dans ces rencontres. Nous travaillons régulièrement avec cette association, ainsi cette collaboration permet des propositions pertinentes et adaptées pour les élèves, dans le contenu et dans la forme.

 

Ce film documentaire est fait à partir d’images filmées par des migrants, dans un bateau, avec un téléphone portable. On ne voit jamais aucun visage, mais on est au plus près de l’eau. La réalisatrice filme également Lampedusa. Lors de la rencontre avec le public qui a suivi la diffusion du documentaire, Francesca Cogni  faisait remarquer que les images que nous avions de migrants étaient toujours des images de foule, sans que l’on s’approche de l’individu, dont on ne savait rien qui ne soit pas collectif.

 

Ce sont les réactions et les envies des élèves qui ont guidé nos propositions de productions. C’est pourquoi nous avons demandé aux élèves d’inventer la vie des migrants et de donner un visage à un migrant.

 

Pour alimenter la réflexion des élèves, plusieurs lectures leur ont été proposées. Ces lectures ont été utilisées par les élèves, le choix était libre, et il n’y a pas eu d’évaluation formelle de la lecture. Nous avons toutefois constaté d’une part, une forme d’émulation entre les élèves (gestion du prêt, conseil de lecture,…) et d’autre part une réflexion nourrie et argumentée par ces lectures lors des travaux de groupe. Des fictions, romans ou BD, des articles de presse ont nourri la réflexion des élèves.  Entre autres : Janne Teller, Guerre, si ça nous arrivai ; Anne-Laure Bondoux, Le temps des miracles ; Collectif (BD) Paroles sans papier ; Fabio Geda, Dans la mer il y a des crocodiles …

 

Les élèves ont été amenés à créer des personnages de migrants, ce qui débouche sur la production de fort beaux triptyques : quelles ont été les étapes et les modalités de travail pour parvenir à ces réalisations ?

 

Pour commencer, les élèves de Forcalquier ont reçu un lexique de géographie de la part du professeur d’Histoire-Géographie de Belfort et de ses élèves, indiquant différents lieux de départ et de passages. Ensuite nous avons constitué 7 groupes hétérogènes de 4 élèves. Chaque groupe a établi la carte d’identité de son migrant fictif en indiquant la civilité, la ville de départ et le nombre de pays traversés. La seule contrainte était leur arrivée à Belfort en passant par Marseille. Dans un troisième temps, nous avons photographié tous les élèves, et chaque groupe a choisi le portrait de son migrant. Ensuite, chaque groupe a écrit son texte, en a vérifié la crédibilité, le réalisme.

 

Parallèlement, les élèves de Belfort, sur le même principe, ont réalisé l’identité d’une personne accueillant le migrant et les circonstances de cette rencontre. A partir des textes des élèves de Forcalquier reçus par la Poste, les élèves de Belfort ont réalisé des cartes géographiques sur papier calque indiquant le parcours des migrants. A partir de légendes personnelles, ils ont également indiqué les différents moyens de transport utilisés.

 

Les triptyques ont été réalisés par les élèves de Forcalquier, après réception des travaux des élèves de Belfort, pour l’exposition à la Médiathèque départementale de Digne-les-bains dans le cadre de la semaine académique des arts.

 

Durant le projet, les élèves ont été conduits à travailler en groupes ainsi qu’en collaboration avec des collégiens de Belfort : quels sont selon vous les intérêts de telles interactions ?

 

L’idée de départ était de trouver un moteur à l’implication des élèves, afin qu’ils prennent conscience de l’intérêt d’une rigueur dans le travail. Le travail en groupes hétérogènes a permis à chacun de s’investir au-delà de ses propres exigences. Les élèves ont naturellement et inconsciemment mis en œuvre des critères de réussite propres à l’écriture, en se focalisant sur la qualité des échanges. D’eux-mêmes, ils ont voulu établir des liens, ont été curieux de mieux connaître leurs correspondants. Ainsi ils se sont toujours posé la question de la réception, et de la compréhension de leur texte par les autres.

 

Les élèves de Belfort et de Forcalquier, malgré la distance et de fortes disparités entre eux, ont eu le sentiment de faire partie du même projet.

 

Un atelier philo et un atelier slam ont aussi été menés : pouvez vous en éclairer le déroulement et les intérêts spécifiques ?

 

L’atelier Slam était le point de départ de ce projet. Nous travaillons depuis quelques années avec l’intervenant et, au fil du temps, nos réflexions nous ont poussés à nourrir de façon variée les temps de productions des élèves. L’atelier Slam met l’accent sur l’oral et l’expression d’un point de vue personnel. Ce temps de production individuelle hors contraintes scolaires a été programmé à un moment où les élèves étaient prêts à donner leur ressenti et un avis personnel construit.

 

Nous nous sommes rendues compte du besoin des élèves de sortir des attentes scolaires. En effet, bien souvent, l’élève répond à une question en se demandant d’abord ce qu’on attend de lui, en tant qu’élève. Or, après le temps de production des récits, il fallait permettre aux élèves d’exprimer leurs émotions et de confronter leurs avis sur la question des migrants. C’est pourquoi nous avons organisé en groupe des débats sur le principe d’atelier philo. A ce moment-là, les élèves ont émis également leur point de vue sur le projet, ce qui nous a permis de valider des pistes et d’en affiner d’autres.

 

Comment les productions des élèves ont-elles été diffusées et valorisées ?

 

 

 



La réussite du projet tient à sa diffusion à l’extérieur du collège : le site internet, la semaine départementale des arts, mais aussi l’investissement du territoire avec l’affichage des portraits dans la ville. L’inscription dans le projet artistique mondial porté par l’artiste de rue JR, « Inside Out Project », a permis aux élèves de s’approprier le message qu’ils devaient véhiculer, en le reformulant, tout en l’assumant dans leur environnement proche. Ces réalisations ont été le moyen pour les élèves de comprendre qu’ils pouvaient avoir de l’ambition, et que nous pouvions nous donner les moyens de concrétiser des projets paraissant irréalistes. Le vecteur utilisé pour médiatiser le projet a provoqué des émotions qui ont été aussi source de stimulation. Les différents temps de ce projet ont permis à chacun et à son propre rythme d’améliorer l’estime de soi, ce qui a pu être vérifié par une plus grande implication dans la scolarité, comme par la qualité de l’écoute et de l’ambiance de travail dans la classe.

 

La question de l’immigration est au cœur de l’actualité et de votre travail : en quoi le projet a-t-il selon fortifié la conscience citoyenne des élèves ?

 

Ce projet multiforme a permis aux élèves de prendre des initiatives dans le groupe, de développer l’écoute de l’autre, de réaliser les différentes sensibilités de chacun, de prendre des décisions collectives pour l’intérêt commun.

 

Les élèves ont changé leur regard sur leurs capacités à pouvoir analyser un sujet d’actualité. Ils ont également pris conscience de l’intérêt des médias, c’est-à-dire de l’intérêt de l’analyse et de la recherche de l’information. Ils ont compris qu’il fallait être actifs pour cela, et non pas simplement récepteur d’une information.

 

Ce projet a permis de mieux prendre en compte l’Autre, d’ici ou d’ailleurs, dans sa différence, ses origines, ses parcours, au-delà des clichés et de l’apparence.

 

En conclusion, bien au-delà de nos espérances, cette dimension citoyenne a été plus prégnante que la dimension scolaire. Nous avons vu les élèves gagner en maturité, et réfléchir à leur inscription dans la société, à long terme, au-delà de leur adolescence, et au-delà de la réaction émotionnelle.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

Productions d’élèves sur le site du collège

Présentation et bibliographie sur le site académique

Le documentaire de Francesca Cogni

 

 

              

Par fjarraud , le lundi 29 février 2016.

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