Cinéma : « Tout s’accélère » de Gilles Vernet 

Comment un ancien trader devenu professeur des écoles peut-il prendre un risque pareil ? Alors qu’il enseigne depuis une dizaine d’années, il décide –en 2011- de filmer ses propres élèves tout au long de l’année scolaire en train de réfléchir au thème proposé, l’accélération du temps affectant les sociétés modernes dans toutes leurs dimensions. En partant des paroles des enfants de CM2 d’une classe dans le 19ème arrondissement de Paris, Gilles Vernet, dans le double rôle de l’instituteur et du réalisateur, croise les points de vue de plusieurs experts concernant les effets de la dite accélération du développement économique et technologique sur l’organisation sociale, l’environnement et la finance. Intelligence des témoins convoqués, pertinence des questions soulevées ne suffisent pas à emporter l’adhésion. Dans sa volonté d’aborder les causes multifactorielles d’un phénomène aux ramifications planétaires, la démonstration de l’auteur perd de son impact et de sa cohérence. L’essentiel n’est pas là. Le pédagogue, en revanche, a de quoi se réjouir : face à nous, ses élèves, venus de tous les horizons socio-culturels, interrogent, expliquent, donnent leur avis sans forfanterie, dans un partage sensible t intelligent. Les visages d’enfants de dix ans, graines de philosophes, éclairent « Tout s’accélère » comme autant de signes manifestes des bienfaits de la mixité sociale au sein de l’école de la République.

 

Profusion des questions, prolifération des points de vue

 

 La démarche de Gilles Vernet séduit d’abord par sa méthode originale. Après son expérience de la vitesse des transactions financières, du vertige provoqué par une existence professionnelle trépidante, il choisit de changer complètement de vie, une décision déclenchée par la mort programmée de sa mère atteinte d’une maladie incurable. Il se tourne vers l’écriture et l’enseignement poussé par son goût de la transmission et une obsession : réfléchir à cette accélération qui touche tous les aspects de notre vie et met à mal la nature et l’environnement. Comme il a instauré, dans sa classe de CM2, l’habitude d’une initiation à la réflexion philosophique, à raison d’une séquence hebdomadaire, il décide d’en faire le sujet de l’année scolaire 2011. Il permet aussi aux élèves de se l’approprier à travers une chanson dont ils composent le texte et des questions filmées qui nourrissent les interpellations faites aux intervenants présents au fil du documentaire.

 

Des représentants de différentes disciplines apportent ainsi leur éclairage. Etienne Klein, physicien, souligne la diachronie temporelle entre les pays développés, pris dans les excès de la vitesse, et les pays émergents enfermés dans une lenteur non voulue. Nicolas Hulot témoigne de son expérience de l’urgence écologique et des déséquilibres planétaires. Nicole Auber, psychosociologue, analyse les effets dévastateurs de l’idéologie de la vitesse et de la rentabilité sur les relations sociales dans l’entreprise.  Jean-Louis Beffa, fort de son expérience de chef d’entreprise à la tête de Saint-Gobain dénonce l’emballement d’un système financier fondé sur l’endettement. Et Hartmut Rosa, philosophe et auteur de l’ouvrage « Accélération » à l’origine du documentaire, explique le rôle moteur de ce facteur dans la modernité.

 

Clairvoyance et puissance expressive des enfants de dix-ans

 

Devant la multiplicité des angles, le foisonnement des points de vue sur la ‘croissance exponentielle’, Gilles Vernet paraît pris au piège d’un propos trop ambitieux. Heureusement, les élèves s’emparent avec joie de l’espace que le maître leur offre et leurs réflexions, issues d’expériences concrètes, font souffler un vent salutaire d’optimisme. L’un constate le renouvellement continuel des ordinateurs tout en constatant qu’on ne prend plus le temps de ‘réaliser’ les objets. Un autre souligne l’envie des nations d’avoir toujours plus de puissance et de force, dans un temps toujours plus court. Un autre s’interroge sur la différence entre la croissance (et le taux de croissance d’un pays) et le fait de grandir pour un enfant. Un autre encore remarque l’abondance et la multiplication des achats de choses dont on n’a pas besoin. Celui-ci critique ainsi le consumérisme tandis que celui-là décrit ceux qui veulent toujours plus d’argent ‘comme si l’argent leur mangeait le cerveau’…sans compter cette petite fille évoquant la griserie de la vitesse dans les ‘montagnes russes’ de la foire au point qu’on en ne pense plus au temps, on en oublie le danger et la mort.

 

Même s’ils n’ont pas saisi tous les enjeux (on les comprend !) de « Tout s’accélère », documentaire engagé à nous alerter sur les dangers menaçant l’espèce humaine et son environnement du fait du rythme fou d’un développement non raisonné, ces élèves de CM2 n’ont certainement pas fini de philosopher ni de créer. Quant à Gilles Vernet, il connaît le sujet de son prochain documentaire. D’autres de ses élèves ont, récemment, composé et joué ‘Icare et le taureau blanc’, un opéra-ballet, qui a donné lieu à une représentation spéciale à l’Opéra. Un spectacle que le professeur des écoles prend sans doute le temps de transformer en film. Une expérience pédagogique à suivre.

 

Samra Bonvoisin

« Tout s’accélère », documentaire de Gilles Vernet-en salle –sortie nationale le 20 avril-programmation à la demande sur www.toutsaccelere.com

 

 

Par fjarraud , le jeudi 21 avril 2016.

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