Franck Ramus : "Mets-toi ça dans la tête !" : Les stratégies d’apprentissage à la lumière des sciences cognitives 

Dès le cours préparatoire (et souvent dès la maternelle), les élèves reçoivent de bien mystérieuses consignes : « apprenez la leçon pour la semaine prochaine ». Encore dociles à cet âge, bien peu d’élèves ont le culot nécessaire pour oser demander à leur enseignant : « mais comment fait-on pour apprendre une leçon » ? Au grand soulagement de la plupart des enseignants, qui se retrouveraient d’emblée mis en difficulté, et seraient obligés de livrer quelques consignes sommaires (et peu efficaces) : « relis la leçon jusqu’à ce que tu la retiennes ». Pourtant, si l’on y réfléchit bien, savoir apprendre de manière efficace devrait être l’une des compétences fondamentales que l’école primaire a pour mission d’enseigner, aux côtés des incontournables lire, écrire, compter. C’est en effet une compétence dont tous les élèves auront besoin tous les jours de leur longue scolarité, jusque dans l’enseignement supérieur, puis au-delà dans leur vie professionnelle. Comment se fait-il que l’Education nationale n’ait pas fait d’une compétence aussi indispensable l’une de ses premières priorités ?

 

Comment savoir apprendre une leçon ?

 

 Comme le savent les enseignants français, cette question est désormais à formuler au passé, puisque le socle commun 2016 qui vient tout juste d’entrer en vigueur comporte, immédiatement après le Domaine 1 consacré aux langages, le Domaine 2 intitulé « les méthodes et outils pour apprendre » (décret n° 2015-372 du 31-3-2015). Les objectifs affichés sont on ne peut plus pertinents : « Ce domaine a pour objectif de permettre à tous les élèves d'apprendre à apprendre, seuls ou collectivement, en classe ou en dehors, afin de réussir dans leurs études et, par la suite, se former tout au long de la vie. Les méthodes et outils pour apprendre doivent faire l'objet d'un apprentissage explicite en situation, dans tous les enseignements et espaces de la vie scolaire. » L’élève « doit savoir apprendre une leçon, (…) s'entraîner en choisissant les démarches adaptées aux objectifs d'apprentissage. ».

 

Le principal problème de ces belles intentions est que le décret n’explicite en aucune manière les moyens d’y parvenir. Comment permettre à tous les élèves d’apprendre à apprendre ? Quelles sont ces fameux méthodes et outils pour apprendre ? Comment savoir apprendre une leçon ? Les enseignants n’en sauront rien, ni en lisant le décret, ni par leur formation initiale ou continue, ni en explorant le site Eduscol. Encore une fois, on assigne aux enseignants de bien beaux objectifs, mais sans leur donner les clés pour les atteindre. On les laisse donc chercher et tâtonner, pour le meilleur et pour le pire. Pourtant, il existe des recherches scientifiques de qualité sur les mécanismes des apprentissages, de la mémorisation, et sur les méthodes les plus efficaces pour consolider les apprentissages en mémoire. Ces résultats sont malheureusement inconnus de la plupart des enseignants français, comme de leurs formateurs et de leurs élèves.

 

Comment retenir l'information ?

 

Cette situation n’est pas propre à l’Education Nationale française. Dans bien d’autres pays, y compris aux Etats-Unis où la majorité de ces recherches ont été effectuées, mes collègues se lamentent que leurs résultats soient si peu mis en application dans les écoles. En dehors de l’éducation nationale, il ne manque pas d’établissements privés et d’organismes de soutien scolaire, ou encore de livres et de sites internet pour revendiquer une autre manière d’enseigner plus efficace, de véritables méthodes pour apprendre à apprendre, etc. Mais dès que l’on creuse un peu, on ne trouve le plus souvent rien de bien original, et surtout rien de bien fondé sur la recherche scientifique, au-delà des désormais traditionnelles incantations à la neuro-éducation et à la plasticité cérébrale.

 

La traduction française du livre de Brown, Roediger et McDaniel, intitulée « Mets-toi ça dans la tête ! », arrive donc à point nommé pour aider les enseignants français à se saisir du Domaine 2 du nouveau socle commun. Henry Roediger et Mark McDaniel sont tous deux professeurs de psychologie à l’Université Washington à Saint-Louis, et sont des pionniers de la recherche sur la mémoire et les mécanismes des apprentissages.

 

L’un des résultats-clés obtenu par Roediger et McDaniel est d’avoir mis en évidence le rôle de la récupération en mémoire dans la consolidation des apprentissages. Considérons le problème courant de l’élève qui doit mémoriser une leçon. Il a déjà été exposé une première fois au contenu, soit en classe, soit en lisant la leçon. A partir de là, quelle est la meilleure stratégie pour consolider ce qu’il a appris ? Relire la leçon ? Une fois, deux fois, cinq fois ? Non. De nombreuses études ont montré que la relecture (avec ou sans sur/soulignage) améliore peu la mémorisation. Ce qui est efficace, c’est d’essayer de récupérer l’information en mémoire. Par exemple en récitant la leçon, en reformulant ce qui a été appris, ou en étant questionné sur le contenu. Un bref test (suivi du corrigé) permet de retenir plus d’information qu’une relecture du même contenu.

 

Les mécanismes cérébraux de consolidation de la mémoire

 

D’autres effets ont été bien démontrés, comme l’intérêt d’espacer les tests dans le temps, et l’intérêt d’alterner les sujets et les contextes dans lesquels les apprentissages sont mis en œuvre, plutôt que de concentrer chaque apprentissage dans le temps puis de passer à la suite. Egalement, l’usage optimal du feedback (correction de chaque réponse donnée) a été bien exploré. De même que l’intérêt de faire chercher aux élèves les réponses à certaines questions avant même de les exposer pour la première fois au contenu du cours (sans pour autant devoir nécessairement reconstruire toute la science par eux-mêmes).

 

Les mécanismes cognitifs et cérébraux de consolidation de la mémoire qui sous-tendent tous ces effets sont partiellement connus. Mais qu’on les connaisse ou pas, c’est à la limite secondaire, car le plus important est que les effets, eux, soient bien établis. Et ils le sont. Les principaux résultats des recherches de Roediger, McDaniel et leurs collègues ont été répliqués des dizaines de fois par des études indépendantes, et sont confirmés par des méta-analyses de l’ensemble des études publiées. Ces résultats sont parmi les plus fondamentaux de la psychologie, et sont ceux qui devraient logiquement avoir le plus grand impact sur les pratiques enseignantes, de même que sur les stratégies d’apprentissage mises en œuvre par les élèves.

 

Les méthodes qui marchent le mieux

 

Certains des conseils donnés dans le livre seront certainement familiers pour beaucoup d’enseignants. De fait, les méthodes qui marchent sont déjà en partie connues d’eux. Par exemple, les cartes double-face (flashcards) avec la question d’un côté et la réponse de l’autre commencent à se répandre, et sont effectivement un bon moyen d’aider les élèves à se tester eux-mêmes. Le problème, c’est que parmi toutes les méthodes, tous les conseils, tous les trucs que les enseignants glanent au cours de leur formation initiale, auprès de leurs collègues et inspecteurs, et en cherchant sur internet, rien ne leur permet de distinguer de manière fiable ce qui marche et ce qui ne marche pas. Or l’apprentissage est un domaine dans lequel les intuitions sont trompeuses (comme les auteurs du livre l’expliquent en détail dans le chapitre 5), et les essais et erreurs que font les enseignants dans leurs classes sont trop limités pour pouvoir en tirer des conclusions solides. C’est donc un apport essentiel du livre « Mets-toi ça dans la tête ! » que de permettre aux enseignants de faire le tri, en leur expliquant quelles sont les méthodes qui marchent le mieux, par quels résultats expérimentaux on a pu en acquérir la certitude, et, dans une certaine mesure, pourquoi il en est ainsi.

 

Les résultats décrits dans ce livre devraient conduire à bouleverser les habitudes de travail des enseignants, comme celles des élèves. Par exemple, ils devraient conduire les enseignants à utiliser les tests non seulement comme une évaluation et une sanction, mais comme un véritable outil d’apprentissage. Principe déjà théorisé et connu sous le nom d’évaluation formative, mais au-delà du slogan, qui à l’heure actuelle est capable de le mettre en œuvre d’une manière qui renforce de manière mesurable et objective les apprentissages ? Les lecteurs de « Mets-toi ça dans la tête », eux, auront des éléments tangibles pour transformer radicalement leur usage des tests et contrôles, et la perception qu’en ont les élèves.

 

L'éducation enfin fondée sur des preuves

 

Les méthodes proposées peuvent également inspirer les enseignants dans leur usage des nouvelles technologies. En effet, c’est une chose d’équiper les établissements et de sommer les enseignants d’utiliser le numérique à tout prix, c’en est une autre de les aider à l’utiliser intelligemment, d’une manière qui améliore véritablement le service rendu aux élèves. De nombreux logiciels et outils peuvent être mis à profit pour mettre en œuvre l’évaluation formative, de manière à rendre les tests plus rapides, plus motivants pour les élèves, à automatiser leur correction  (1), et à fournir aux élèves un retour immédiat sur leurs réponses. A titre indicatif, on pourra regarder les possibilités de la plateforme Didask, qui a été entièrement pensée à partir des principes du livre « Mets-toi ça dans la tête », ou encore l’utilisation des boîtiers de vote  (2) et d’autres outils permettant de tester les élèves de manière rapide, collective et interactive  (3).

 

Enfin, pour prendre un peu de recul, un autre mérite de ce livre est d’illustrer de manière exemplaire ce que peut être l’apport de la recherche scientifique à l’éducation, bien loin des caricatures habituelles. Il montre que les résultats réellement pertinents pour les enseignants ne s’obtiennent pas dans l’IRM, mais par les méthodes de la psychologie. Une psychologie résolument scientifique, expérimentale, qui a beaucoup évolué depuis Freud, Piaget et Vygotsky, et qui gagnerait à être mieux connue des enseignants. Cette psychologie permet non seulement d’accroitre notre compréhension du fonctionnement cognitif de l’enfant, mais également de tester toutes les hypothèses imaginables sur les facteurs facilitant les apprentissages et sur l’efficacité des pratiques pédagogiques. Seule une telle approche expérimentale, rigoureuse et pragmatique, est susceptible de nous faire entrer enfin dans l’ère de « l’éducation fondée sur des preuves ».

 

Pour conclure, « Mets-toi ça dans la tête » est une lecture indispensable pour tous les enseignants, comme pour tous les étudiants de l’enseignement supérieur. La sortie en octobre 2016 de la traduction française de ce livre est une coïncidence tout à fait providentielle pour accompagner les enseignants dans leur appropriation du Domaine 2 du nouveau socle commun.

 

Franck Ramus,

directeur de recherches au CNRS, professeur de psychologie attaché à l’Ecole Normale Supérieure

 

Peter C. Brown, Henry L. Roediger, Mark A. McDaniel, Mets-toi ça dans la tête ! Les stratégies d’apprentissage à la lumière des sciences cognitives, éditions Markus Haller, 2016

 

Notes :

1  Par l’usage de questions à choix multiples, qui, contrairement aux idées reçues, peuvent être utilisées de manière intelligente dans tous les domaines scolaires. Voir par exemple : https://www.uclouvain.be/396546.html , cette étude et celle-ci.

  

2  Pour des exemples d’utilisation, voir ceci ou ceci

3  Voir par exemple ceci , ceci ou encore ceci.

 

 

 

Par fjarraud , le lundi 07 novembre 2016.

Commentaires

  • mtalcone, le 29/12/2016 à 12:05
    Cet article est très intéressant.
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