Philippe Meirieu : Ce que nous apprend la littérature utopique sur l’entreprise éducative 

Ombre et lumière, l’activité éducative échappe aux catégories binaires faciles : il n’y a pas, d’un côté, « les bons » qui voudraient éduquer les enfants dans la liberté et, d’un autre côté, « les méchants » qui confondraient l’éducation et le dressage. Pas plus qu’il n’y a des « bons » qui veulent transmettre efficacement des contenus et des « méchants » qui, sous prétexte de respect des élèves, leur refuseraient l’instruction. Nous sommes tous, inévitablement et au nom même de l’efficacité que nous revendiquons, du côté de l’inculcation. Mais nous sommes tous aussi - il faut l’espérer - attentifs au moindre geste par lequel celui qui grandit marque sa différence. Partagés, oscillant sans cesse, ambivalents, hésitants mais ne renonçant jamais, nous naviguons à vue. Pour transmettre et émanciper à la fois.

Sans aucun doute la science-fiction représente-t-elle, pour beaucoup de nos contemporains, l’équivalent mythologique du cycle arthurien au Moyen-Âge : il suffit, pour s’en convaincre, d’observer à quel point les romans, les bandes dessinées ou les films les plus célèbres (comme la fameuse saga de La guerre des étoiles) empruntent la plupart de leurs éléments à la geste moyenâgeuse : même trame opposant des forces surhumaines en un gigantesque affrontement métaphysique, mêmes personnages hantés par la recherche de leurs origines, même quête impossible du père toujours absent ou qui a définitivement trahi la cause, mêmes rites initiatiques pour accéder à la maîtrise de soi et à la connaissance du Bien, mêmes références symboliques dans les paysages, désertiques ou luxuriants, dans les villes, abandonnées ou rutilantes comme des jouets tout neufs.

 

Merlin l’Enchanteur, ressuscité sous de multiples formes, y travaille toujours à la fabrication d’une arme qui rend son détenteur invincible, pour autant cependant qu’il sache se montrer digne des ambitions de ses ancêtres. Et Dark Vador est déjà présent dans les forêts bretonnes, opposant sa noire stature à l’éclat d’un soleil dont il voudrait bien maîtriser la puissance. Dans le choc des épées comme des sabres-laser, retentissent ainsi les mêmes questions : comment la force peut-elle échapper à sa propre fascination et servir un autre dieu qu’elle-même ? Comment être à la hauteur des exigences infinies de son idéal quand les sollicitations de la finitude nous entraînent sur les chemins de satisfactions médiocres mais nécessaires ? Comment honorer son amour sans trahir son ami ? Et, plus fondamentalement, encore et toujours : qui suis-je ? À quel moment est-ce moi qui m’avance, avec mon nom, ma liberté, ma responsabilité, revendiquant mes propres actes ? Dans les galaxies d’un passé mythique comme dans les univers souterrains d’un futur postnucléaire, Perceval n’est jamais bien loin et la difficulté de grandir toujours au cœur de l’aventure des hommes.  (1)

 

La face diurne et la face nocturne de toute « utopie »

 

Mais il est aussi une autre science-fiction, plus noire, où l’exaltation des combats mythologiques est remplacée par une terreur sourde, où les vents ne balayent plus les grands espaces de la terre ni ceux de la conscience, où l’univers, même immense, se referme en une prison que l’on arpente, désespéré, en quête d’une trace d’humanité… Chacun, à cette évocation, revoit sans doute la séquence d’un film ou d’un feuilleton. Chacun peut se remémorer les images oppressantes d’une bande dessinée où les vignettes, coincées dans les contraintes de la page, nous forcent à courber la tête, liant nos regards en un nœud puissant d’où toute échappée-belle est exclue. Chacun pense à un roman dont le simple souvenir nous glace.

 

Ici, plus de luxuriance symbolique mais, au contraire, un déploiement tentaculaire de la machinerie qui ne renvoie qu’à elle-même et à l’éclat métallique de sa propre perfection. L’âme qui se vide, immédiatement appareillée, emplie de tuyaux, d’écrans, d’engrenages, de réseaux de toutes sortes qui s’entrecroisent jusqu’à faire perdre l’espérance qu’il puisse exister la moindre issue et le moindre sens dans tout cela. On ne se perd même plus dans cet univers car, pour se perdre, il faut savoir où l’on veut aller… il faut, au moins, entrevoir une direction. Certes, parfois, il existe encore, inscrit sur un vieux mur ou apparaissant sur l’écran d’un ordinateur, un nom étrange de rue, de quartier, de ville, de planète ou de galaxie, mais c’est comme si ces lieux n’avaient aucune réalité. La géographie n’existe plus. Elle est devenue virtuelle. On se déplace dans un univers sans points cardinaux que le cercle et la sphère, lisses et sans repères, représentent le plus souvent. Nous sommes, ici, en pleine « utopie ».

 

Car l’étymologie de ce mot, employé pour la première fois par Thomas More en 1516, pour désigner une île organisée selon des principes capables de réaliser le bonheur des hommes, est ambiguë. Si l’on interprète le « u » grec comme « ou-topos », le terme signifie « en aucun lieu », « nulle part ». Mais peut-être More aurait-il dû parler alors, de manière plus explicite, de l’île d’« atopie » (en utilisant Y, l’alpha privatif) ? Si, en revanche, l’on estime qu’il faut comprendre le terme comme issu d’« eu-topos », le titre de l’œuvre de More signifie « lieu heureux »… On peut alors se demander si l’ambiguïté n’est pas délibérée et ne pose pas précisément la question de la possibilité même de l’existence, en un lieu quelconque, d’une « cité heureuse ». Dès lors, l’œuvre de Thomas More peut être lue de manière moins naïve qu’on ne le fait parfois.

 

Déjà, l’évocation du mythe de l’Atlantide dans Le Timée de Platon révèle le caractère profondément paradoxal de « l’idéal utopique » : l’empire de l’Atlantide, établi au centre d’une île fortifiée par Poséidon, dirigé par dix rois vivant dans la vertu et imprégnés de sagesse divine, est présenté comme un monde parfait. Riche, équilibré, il bénéficie apparemment de toutes les chances et de toutes les qualités nécessaires au bonheur et à la prospérité de ses habitants ; mais cette perfection porte en elle-même sa propre limite et se retourne contre elle. Les Atlantes, enivrés par leur propre puissance, sont vaincus par les Athéniens car, explique Georges Jean, « Athènes oppose la mesure de l’homme à la démesure de l’Atlantide »  (2) Il n’est pas certain que Platon lui-même, élaborant La République et Les Lois, à la fin de sa vie, ait vraiment retenu la leçon. Il est probable qu’en dépit de ses expériences politiques personnelles désastreuses avec Denys de Syracuse, il a bien rêvé d’une cité idéale, construite selon des plans conçus rationnellement et organisée en vertu de principes garantissant que chaque homme occupe, dans la hiérarchie sociale (les producteurs, les guerriers et les magistrats), la place qui lui permet de contribuer à la poursuite du « bien commun ». Dans la République platonicienne - on l’oublie parfois - la régulation des naissances est draconienne et l’eugénisme triomphant : on enfante « dans l’intérêt de l’État », à des moments imposés de la vie et selon des règles qui garantissent la stabilité démographique et la distinction des classes d’âge nécessaires à la bonne harmonie sociale  (3). Certes, bien des commentateurs, comme Joseph Moreau  (4), relèvent que la République platonicienne est un idéal inaccessible et qu’elle doit être comprise comme un modèle abstrait, sans application politique ou sociale directe, permettant de hiérarchiser les préoccupations humaines et de placer les intérêts spirituels, en chacun d’entre nous et dans toute société, au-dessus de tous les autres. Mais d’autres lecteurs de Platon n’hésitent pas à voir dans le projet platonicien un modèle « protofasciste »  (5) organisant le contrôle et la maîtrise des individus au sein d’un état totalitaire.

 

C’est que, fondamentalement, toute utopie est, tout à la fois, espérance d’un monde parfait et, consubstantiellement, dénonciation des méfaits de cette perfection. Cela est vrai dès Thomas More, qui abolit la misère et l’ignorance, donne à chacun une place dans la Cité et y fait régner la plus grande justice… mais au prix d’une rationalisation et de contraintes qui ne peuvent guère être apparues comme idéales à l’humaniste tolérant qu’il fut : dans l’île d’Utopie, chaque individu est assigné à une destinée sociale précise, fixée à l’avance et dont il ne peut s’écarter ; il est interdit, sous peine de mort, de discuter des intérêts publics en dehors des assemblées officielles ; on organise la déportation des enfants excédentaires pour maintenir l’équilibre des familles ; l’adultère est punie d’esclavage et sa récidive, de mort ; les malades incurables sont sommés d’accepter l’euthanasie… « La peine ordinaire, même des plus grands crimes, est l’esclavage. Les Utopiens croient que l’esclavage n’est pas moins terrible pour les scélérats que la mort, et qu’en outre il est plus avantageux à l’État. Un homme qui travaille, disent-ils, est plus utile qu’un cadavre. Et l’exemple d’un supplice permanent inspire la terreur du crime d’une manière bien plus durable qu’un massacre légal qui fait disparaître en un instant le coupable. Quand les condamnés se révoltent, on les tue comme des bêtes féroces et indomptables que la chaîne et la prison ne peuvent contenir (6). »

Et ce qui est vrai de L’Utopie, vaut pour toutes les œuvres qui participent de la même inspiration : La Cité du Soleil de Campanella (1623) où les sentiments sont sacrifiés à la stabilité sociale et la gestion des relations humaines dictée par l’astrologie, les architectures concentriques (et déjà « concentrationnaires » ?) de Nicolas Ledoux, le projet du député Thouret, déposé le 3 novembre 1789, qui prévoyait de découper la France en quatre-vingts carrés égaux, quitte à éroder les côtes pour « faire entrer le territoire dans les limites de la simple raison »… Chaque fois, il s’agit de soumettre la réalité géographique, sociale, économique, politique à un ordonnancement qui assure « harmonie et équilibre », garantit le bonheur de chacun en contrôlant le comportement de tous. Et, chaque fois, il s’agit d’approcher la frontière où l’organisation de l’humain par la raison maîtrisée côtoie l’émergence de l’inhumain par le déchaînement de la volonté de puissance . (7)

 

Tel est l’enjeu de la littérature utopique au regard duquel la distinction habituelle entre les « utopies positives », illuminées par la joie des êtres qui y vivent en heureuse communauté, et les « utopies négatives », où la contrainte totalitaire fait le malheur des hommes, n’est pas tenable. Il n’y a pas, d’un côté, « les mondes d’espérance », où la raison et la science offrent aux habitants sécurité, justice et joie, et, d’un autre côté, « les mondes de désespoir » où s’exerce un pouvoir tyrannique qui condamne les êtres à la solitude et à l’affliction. C’est bien dans le projet même de faire le bonheur des hommes que réside la menace constante de faire leur malheur. Non parce que la volonté de faire le bonheur de l’humanité serait en elle-même, comme Nietzsche l’affirme, une perversion, le signe d’une faiblesse, la marque de notre propre impuissance à être heureux. Peut-être même est-ce le contraire ? Cette volonté anime en nous ce qu’il y a de meilleur, active notre inventivité, suscite et entretient notre générosité, nous empêche de nous enkyster dans notre égoïsme. Cette volonté est ce que nous avons de plus précieux et nous ne devons nullement y renoncer. Cette volonté doit simplement - mais c’est justement ce qu’il y a de moins « simple » - intégrer le fait que le bonheur des hommes n’est pas un « produit », qu’il ne peut donc pas être l’objet d’un processus de fabrication.

 

Allons plus loin, quitte à risquer la provocation : il n’est peut-être pas si grave de se reconnaître attiré par la toute-puissance ? À leur manière, tous les génies, tous ceux dont nous admirons les œuvres l’étaient. Ce qui est grave, c’est de réaliser ses velléités tyranniques en prenant les autres êtres humains comme objets de notre volonté. Il serait absurde de renoncer à mieux organiser le monde, à en éradiquer la misère, à y faire régner la justice, à y instruire chacun des plus grandes œuvres et à faire accéder tous les enfants aux richesses de notre patrimoine. Absurde et suicidaire. Mais le réaliser à tout prix serait plus terrible encore. Difficile frontière, en effet, où la promotion de l’humain voisine de si près les formes les plus terribles de l’inhumain que l’intelligence s’y perd parfois.

Et, si Thomas More n’est donc pas complètement naïf, s’il représente précisément l’un des regards les plus perspicaces sur cette frontière, d’autres auteurs - qui paraissent pourtant « retourner » l’utopie de More en construisant des « contre-utopies »   (8) - explorent la même réalité. C’est le cas, en particulier de George Orwell et de son roman 1984.

 

1984 : Du taylorisme à la « puériculture »

 

On sait qu’Orwell eut une vie particulièrement mouvementée. De son vrai nom Éric Blair, il fit ses études à Eton, en Angleterre, avant de partir pour la Birmanie en 1922 où il entra dans la police. Il revint en Angleterre, tenta de vivre de sa plume ; n’y parvenant pas, il partit pour Paris où il mena une vie de clochard avant de devenir plongeur dans un restaurant. De retour à Londres il a été, successivement maître d’école et employé de librairie puis s’engagea dans les rangs des anarchistes espagnols… Il finit sa carrière dans le journalisme, écrivant au seuil de sa vie, alors qu’il était terriblement malade, 1984.

 

Orwell avait lu et apprécié l’ouvrage d’Eugène Zamiatine, paru en 1920, Nous autres (9). Il s’agit d’un roman à la première personne : c’est D-503, un citoyen de l’État Unique, constructeur de l’intégral, vaisseau spatial destiné à la conquête des mondes extraterrestres, qui parle. Il explique que la société a, enfin, résolu la question du bonheur : en supprimant la question de la liberté. Ainsi, la ville est construite en verre, réglée par des horaires stricts, dominée par le Bienfaiteur, maître absolu, qui ne tolère aucune dissidence et se débarrasse, grâce à une machine sophistiquée, de tout individu atteint de la pire des maladies incurables : la conscience individuelle. D-503 va s’éprendre d’une mystérieuse rebelle, 1-330, pour laquelle il va nourrir des sentiments interdits. Découvrant ainsi la subversion que représente l’amour, intolérable parce qu’incontrôlable par le collectif, D-503 va participer à une conspiration. Celle-ci échouera et le « héros » sera lobotomisé, donc définitivement guéri : « Je n’ai plus le délire, je ne parle plus en métaphores absurdes, je n’ai plus de sentiments. […] Ma tête est légère et vide. […] Il ne faut pas différer l’exécution (des autres dissidents) car il y a encore, à l’Ouest, des régions qui, malheureusement, renferment une grande quantité de numéros ayant trahi la raison. […] J’espère que nous vaincrons ; bien plus, je suis sûr que nous vaincrons, car la raison doit vaincre  (10). »

 

Il est facile, bien évidemment, de voir dans cet ouvrage, écrit par un Russe trois ans après la révolution de 1917, une critique du système communiste. Il y a probablement de cela. Mais les choses ne sont pas si simples, car c’est sans compter sur le fait que l’idéologie de l’État Unique dénoncée par Zamiatine n’est pas celle de Marx ou de Lénine, mais bien explicitement celle de Taylor : « Ce Taylor était le plus génial de tous les anciens. […] Comment ont-ils pu écrire des bibliothèques entières sur un Kant quelconque et remarquer à peine Taylor, ce prophète qui a su regarder dix siècles en avant ?10 » Car, c’est effectivement Taylor qui a le mieux défini les principes organisateurs sur lesquels peut s’appuyer la rationalisation absolue des activités humaines : c’est bien dans le développement de la « maîtrise fonctionnelle » de ces activités, la définition des « unités opérationnelles » qui les composent, la mise en place des agents et des outils d’exécution, que réside la clé de « l’ordre social ». Grâce à Taylor, fini le désordre des actions individuelles approximatives, plus ou moins entachées d’affectivité, et qui compromettent l’unité politique et la poursuite du bien commun. Chacun doit être à sa place et y faire son travail, sans initiative intempestive. Peu importe au demeurant le type de coercition utilisée : la violence ou l’anesthésie progressive de la conscience, la persuasion rationnelle ou l’utilisation des pulsions les plus primitives… Le bolchévisme et le capitalisme peuvent rivaliser ici dans les moyens : ils poursuivent, en réalité, le même projet.

 

Et quel est le projet de la société décrite par Zamiatine ? D-503 le décrit en stigmatisant les sociétés primitives qui laissaient la vie se développer de manière « a-scientifique et bestiale »  (11): « Les gens produisaient des enfants à l’aveuglette, comme des animaux. N’est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l’élevage des volailles, la pisciculture (nous savons de source sûre qu’ils connaissaient ces sciences), ils n’aient pas pu s’élever logiquement jusqu’à la dernière marche de l’escalier : la puériculture.  (12)» Car là est bien l’objectif ultime de la société totalitaire, et Zamiatine, comme Orwell, l’ont aussi bien compris qu’Huxley dans Le meilleur des mondes. Mieux même. Alors qu’Huxley montre comment « la puériculture » s’effectue grâce aux manipulations génétiques, en amont de la naissance en quelque sorte, Nous autres et 1984 font fonctionner une sorte de « machinerie éducative » à laquelle rien ne résiste. La société tout entière y devient une sorte de « grand éducateur », capable, en des emballements qui rappellent malheureusement de tristes réalités historiques, de « fabriquer un homme nouveau », en le soumettant à la torture, au bûcher, aux camps de « rééducation », aux suggestions psychologiques et aux manipulations pharmacologiques de toutes sortes. Plus simplement encore, plus sereinement en quelque sorte et sans excès inutile, il suffit d’utiliser à bon escient les principes de Taylor : division des tâches et contrôle strict de leur exécution, organisation de celles-ci selon un ordre défini à l’avance, assujettissement de l’activité humaine au produit fabriqué  (13)… L’entreprise scolaire est-elle autre chose ?

 

Nous oublions trop, en effet, que l’œuvre de Taylor est tout entière basée - comme l’ensemble des activités scolaires « traditionnelles » - sur un axiome qu’il nomme « la flânerie systématique » : pour lui, devant un travail, il existe une tendance naturelle des individus à « flâner », à chercher des prétextes pour ne pas passer à l’acte et à aligner leurs performances sur les plus lents. Il convient donc de lutter contre cette flânerie en divisant le travail en exercices élémentaires, en éliminant tous les mouvements et activités inutiles, en chronométrant systématiquement les temps de réalisation, en évaluant rigoureusement les résultats, en classant les personnes en fonction de leurs performances, en fixant des pourcentages raisonnables de progression, etc. C’est que la « science du travail », telle que Taylor la décrit, est sans doute l’expression la plus parfaite des utopies de la rationalité appliquées à l’organisation des « sociétés humaines en général et de la société scolaire en particulier ». Cette dernière, s’appuyant sur l’axiome de « la paresse systématique » (« les élèves cherchent à en faire le moins possible et leur tendance naturelle est de rester dans la facilité et dans l’ignorance »), s’efforce, comme Taylor l’y invite, de mettre en place tous les Doyens possibles d’« encadrement » éducatif permettant d’obtenir les meilleures performances possibles (« il faut isoler les individus les uns des autres, préciser à chacun la tâche à réaliser et le niveau d’exigence, contrôler étroitement l’activité de tous, évaluer leurs résultats, etc. »). C’est ainsi que Nous autres et 1984 peuvent apparaître comme de formidables fables sur l’éducation réduite ici, selon l’expression de Zamiatine, à la « puériculture».

 

Mas, pour bien les comprendre, il faut se souvenir de ce que nous avons dit de l’utopie, de sa face claire et de la face obscure qui lui est indissolublement liée : car 1984 n’est pas la simple dénonciation schématique d’une éducation-dressage qui sévirait sous les cieux lointains du totalitarisme. C’est l’exploration de la frontière - avec juste quelques incursions un peu au-delà de cette frontière - qui sépare, en chacun de nous et au sein de toutes nos institutions d’éducation, la « bonne volonté éducative » de ses pires dérives mortifères.

 

Entre la « bonne volonté éducative » et le « dur désir de dresser »

 

Certes, le monde de 1984 est terrifiant : Londres est la capitale d’un empire dirigé par un parti unique incarné par un homme dont le visage apparaît en permanence sur les télécrans dans la vie quotidienne des habitants : Big Brother. Trois mots d’ordre sont affichés partout dans la ville : « La paix, c’est la guerre. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. » Winston Smith, le héros, travaille au ministère de la Vérité où il falsifie livres et journaux pour satisfaire les exigences politiques du moment. Des quartiers périphériques abritent des « prolétaires » réduits à l’état de bêtes sauvages. Régulièrement, des guerres - dont on ne sait pas si elles sont réelles ou fictives - éclatent et permettent de canaliser les pulsions agressives de la population. Une nouvelle langue - la Novlangue - s’impose progressivement, permettant ainsi de supprimer un certain nombre de réalités en interdisant de les exprimer (amour, conscience, pensée, liberté). Partout règne la délation, et les enfants eux-mêmes sont invités à dénoncer leurs parents qui s’éloigneraient de l’orthodoxie… Dans cet univers de métal et de cendre, Smith rencontre Julia et connaît avec elle, en une clairière oubliée par Big Brother, quelques instants de bonheur. Condamné alors à la clandestinité, il transgresse la loi et est arrêté. Son interrogatoire sera conduit par O’Brien, personnage énigmatique avec qui Smith avait un jour échangé un regard de complicité… il savait depuis ce jour-là que « O’Brien était du même bord que lui »  (14). Pourtant O’Brien sera son tortionnaire et ira, pour briser Smith, jusqu’au supplice suprême. Dans la salle 101, Smith - qui nourrit une phobie pour les rats - verra son visage placé dans une cage où des rats se précipiteront sur lui. Il cédera alors : « Faites-le à Julia, pas à moi ! ». Le sort en est jeté. « Vous êtes une paille dans l’échantillon, explique O’Brien, une tache qui doit être effacée. Ne vous ai-je pas expliqué que nous sommes différents des persécuteurs du passé ? Nous ne nous contentons pas d’une obéissance négative, ni même de la plus abjecte soumission. Quand, finalement, vous vous rendez à nous, ce doit être de votre propre volonté. Nous ne détruisons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste. Tant qu’il nous résiste, nous ne le détruisons jamais. Nous le convertissons. Nous captons son âme. Nous lui donnons une autre forme. […] Nous l’amenons à nous, pas seulement en apparence, mais réellement, de cœur et d’âme. Avant de le tuer, nous en faisons un des nôtres  (15). »

 

Smith avait raison : O’Brien n’est pas foncièrement méchant ; ce n’est pas une de ces brutes tortionnaires qui feraient n’importe quoi pour exercer le pouvoir et casser l’autre en face d’eux. O’Brien veut que l’autre adhère librement à ce qu’on lui propose. Il ne se satisferait pas d’une adhésion feinte, extorquée à la va-vite et reprise l’instant d’après. C’est un éducateur, en quelque sorte.

 

Et, sans doute, chacun des éducateurs que nous sommes doit-il reconnaître cette part d’ombre en lui. Nous sommes tous, quelque peu, plus ou moins, comme O’Brien : dans le camp de la liberté, complices des insurgés, mais prêts à faire n’importe quoi - ou presque - pour obtenir un véritable ralliement à ce que nous considérons comme leur bien. Quelle valeur aurait à nos yeux une adhésion qui ne serait pas portée par un mouvement de toute la personne ? Plus encore : nous n’avons pas de mots assez durs pour ces manifestations hypocrites de soumission provisoire, arrachées sous la menace et dont nous savons le caractère infiniment éphémère. Nous voulons mieux. Que l’autre croit à ce que nous croyons, qu’il partage nos valeurs, qu’il adhère à nos jugements. Nous le voulons et nous avons raison. À moins de renoncer, pour nous-même comme pour tous les autres, à toute exigence de vérité, de justice, de beauté.

 

Et l’école aux heures  les plus sombres de l’utopie ?

 

Il n’y a pas d’école dans le Londres de 1984, mais on peut se hasarder à en dessiner les contours : une grande bâtisse un peu délabrée à l’extérieur mais pourvue des équipements techniques les plus performants ; une institution où sévissent ces « savants d’aujourd’hui » qu’Orwell décrit comme des « mixtures de psychologues et d’inquisiteurs ». Les futures élites de la nation y reçoivent un enseignement strictement individualisé. Chaque enfant dispose d’un télécran mais, en dehors du visage de Big Brother qui ponctue, toutes les heures, les changements de matières, aucun ne reçoit la même image. C’est que les savants ont étudié scrupuleusement chaque enfant : ils ont déterminé, pour chacun d’eux, le niveau d’opérations cognitives effectif, les prérequis structurels et fonctionnels, leur type de rapport au savoir, leur orientation libidinale et pulsionnelle, leurs stratégies d’apprentissage dans les domaines cognitif, affectif et psychomoteur, leur niveau d’attention, leur rythme d’acquisition, leur degré de docilité épistémophilique et leurs taux différenciés d’insertion sociale. Ces études ont été faites avec tant de précision que les savants peuvent programmer les exercices et les leçons pour chaque élève, dans chaque matière, en étant certains de l’acquisition maximale. Ils connaissent si bien les élèves qu’ils savent présenter à chacun exactement ce qui suscitera son désir d’apprendre et correspondra pour lui à un progrès repérable. Personne ne perd plus son temps, personne n’est plus contraint d’apprendre contre son gré. L’adhésion de chacun est acquise par la connaissance préalable parfaite de l’individu et la maîtrise technologique absolue des moyens mis en œuvre. L’entreprise éducative est enfin efficace ! « Utopie positive » ou « utopie négative » ? Forme particulièrement élaborée de pédagogie différenciée et d’« école sur mesure » ou bien dispositifs insupportables de dressage ? Ouverture possible pour l’émergence d’un sujet singulier ou mise au pas d’une foule aux ordres et infantilisée ?

 

Il ne faut pas trancher trop vite. Nous voilà bien à la frontière décisive… Mais le problème, c’est qu’à la frontière, aux heures obscures où les passages clandestins s’ébauchent, les choses ne sont pas tout à fait nettes, les populations se mélangent, se métissent et échappent aux classifications. Les douaniers ont beau veiller, certains passent toujours en fraude. Même le mur de Berlin, au temps de la Guerre froide, n’était pas complètement imperméable.

 

Il ne reste donc au pédagogue que sa « boussole intérieure », quelque chose comme le discernement. Avoir assez de lucidité pour reconnaître que s’entremêlent, dans son activité quotidienne, la part d’ombre et de lumière. La lumière de l’obstination instrumentale qui nourrit le diagnostic, contribue à l’évaluation formative, favorise l’invention de dispositifs qui permettent au plus grand nombre d’avoir prise sur les savoirs… et l’ombre de cette même obstination quand elle se durcit en machinerie didacticienne jusqu’à circonvenir le désir et la volonté, jusqu’à briser toute résistance, jusqu’à exclure tout réfractaire. Mais aussi la lumière d’un regard bienveillant qui aide une liberté à émerger et se réjouit qu’un autre naisse chaque jour que nous ne pouvons pas contrôler… et l’ombre de ce regard qui, sous prétexte de laisser l’autre se mettre en jeu, lui refuse l’instrumentation qui lui permettrait de grandir.

 

Ombre et lumière, l’activité éducative échappe ainsi aux catégories binaires faciles : il n’y a pas, d’un côté, « les bons » qui voudraient éduquer les enfants dans la liberté et, d’un autre côté, « les méchants » qui confondraient l’éducation et le dressage. Pas plus qu’il n’y a des « bons » qui veulent transmettre efficacement des contenus et des « méchants » qui, sous prétexte de respect des élèves, leur refuseraient l’instruction. Nous sommes tous, inévitablement et au nom même de l’efficacité que nous revendiquons, du côté du dressage. Mais nous sommes tous aussi - il faut l’espérer - attentifs au moindre geste par lequel celui qui grandit marque sa différence. Partagés, oscillant sans cesse, ambivalents, hésitants mais ne renonçant jamais, nous naviguons à vue. Et quelque chose, ici, peut nous aider : l’humour. L’humour que la littérature nous réapprend sans cesse, comme, par exemple, Jonathan Swift en ce passage des Voyages de Gulliver que beaucoup d’enseignants devraient, pour explorer la frontière que nous avons décrite ici, commenter avec leurs élèves:

«De là, nous entrâmes dans l’école de mathématiques, dont le maître se servait pour instruire ses disciples d’une méthode que les Européens auront de la peine à s’imaginer : chaque démonstration était écrite sur du pain à chanter, avec une certaine encre de teinture céphalique. L’écolier à jeun avalait ce pain à chanter et, pendant trois jours, il ne prenait qu’un peu de pain et d’eau. Pendant la digestion du pain à chanter, la teinture céphalique montait au cerveau et y portait la proposition. Cependant cette méthode n’avait pas eu beaucoup de succès jusque-là ; mais c’était, disait-on, parce qu’on s’était trompé dans le quantum statis, c’est-à-dire dans les doses de la composition ; ou parce que les écoliers, malins et indociles, au lieu d’avaler le bolus, qui leur semblait nauséabond, le jetaient de côté ; ou, s’ils le prenaient, ils le rendaient avant qu’il n’ait pu faire son effet ; ou bien, enfin, parce qu’ils ne pouvaient s’astreindre à l’abstinence prescrite. » Heureuse incertitude que jamais nulle « science » ne viendra combler et qui permet à l’éducation de demeurer une fabuleuse aventure.

 

Philippe Meirieu

Notes :

1 Cf. La première partie de cette série est précisément consacrée à Perceval et à Chrétien de Troyes : http://www.meirieu.com/LIVRES/1LEP_1.pdf

2  Voyages en utopie, Découvertes-Gallimard, Paris, n° 200, p. 17.

3  La République, Livre V.

4  Le sens du platonisme, Les Belles-Lettres, Paris, 1967.

5  Voir Franco Borsi, Architecture et utopie, Hazan, Paris, 1997, p. 19.

6  Thomas More, L’Utopie, Éditions sociales, Paris, 1966, p. 165.

7  On trouvera dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel et Gianni Guadalupi (Actes- Sud, Arles, 1998) une impressionnante série d’exemples de cités utopiques qui illustrent ces principes : l’île d’Antangil (Joachim du Moulin, 1616), la République de Cessares (James Burgh, 1764), l’État de Meccania (Gregory Owen, 1918), la ville de Nova Solyma (Samuel Gott, 1648). l’île de Tamoé (Marquis de Sade, Î795), la ville de Victoria (James Silk Buckingham, 1849), etc.

8  Cf. Georges Jean, op. cit., p. 105.

Gallimard, coll. “L’imaginaire”, Paris, 1971.

10   Ibid., p. 228 et 229.

 11 Ibid., p. 27.

 12 Idem.

13 F. W. Taylor, Principes d'organisation scientifique des usines, Dunod et Pinat, Paris, 1912

 14 George Orwell, 1984. Folio-Gallimard, n° 822, p. 118.

 15 Ibid., pp. 359-360

 

 

 


Par fjarraud , le mardi 08 novembre 2016.

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