Le film de la semaine : « Swagger » d’Olivier Babinet 

De quelles étoffes les rêves de collégiens des cités sont-ils faits ? C’est la question inédite à laquelle le cinéaste Olivier Babinet répond à travers « Swagger », épatant documentaire, hybridé de fiction, fruit d’un long travail artistique avec des adolescents, tous fils et filles d’immigrés et habitants d’Aulnay-sous-Bois et de Sevran. A des années-lumière du constat sociologique et du cliché médiatique, le réalisateur refuse ‘le regard sur la banlieue’ car il veut nous ‘faire voir le monde à travers le regard de ses enfants’. Pareille ambition documentaire trouve une incarnation heureuse grâce à l’exceptionnelle relation de confiance et de respect mutuel tissée avec les jeunes engagés dans cette création aventureuse. Témoignages saisissants de vérité en regard caméra, reconstitutions stylisées de scènes vécues, embardées narratives à la lisière du fantastique, de la science-fiction ou de la comédie musicale, rythmés par des musiques percutantes, dessinent le portrait lucide et tonique, sensible et décapant, d’une jeunesse française pleine d’espérance, prête à déjouer le fatalisme social.  En ouvrant leur cœur au réalisateur, les onze protagonistes de « Swagger » nous livrent aussi les éclats chatoyants d’un imaginaire foisonnant, leur arme secrète pour affronter l’avenir ‘la tête haute’.

                                                                                               

Des étoiles des cités

 

L’amplitude d’un plan aérien surplombe la nuit noire et des barres d’immeubles rectangulaires. Quelques fenêtres éclairées trouent l’obscurité et signalent jeunes insomniaques et rêveurs éveillés dont la caméra se rapproche lentement, délicatement. Comme la vision fragmentaire d’une échappée nocturne, des moments de liberté, de silence et de solitude.

 

Nous voici maintenant dans la pénombre d’un établissement scolaire déserté après la classe. Face à la caméra, assis au bord des marches d’un escalier, devant des casiers ou debout contre un mur, des adolescents, le visage sculpté par la lumière, nous regardent. Parfois ils parlent, parfois ils restent silencieux et songeurs, graves ou rieurs. Tous, à travers un phrasé embarrassé ou une tchatche affichée, témoignent de leur vie avec une sincérité bouleversante. Installés dans un climat de confiance par un réalisateur empathique, ils parlent librement de leurs peines et de leurs joies, de leur rapport à la famille, aux autres et à la religion, de leurs craintes et de leurs rêves. Loin de l’uniformité des images attendues sur les jeunes de banlieue (ni sauvageons indomptés ni exclus résignés), ils font émerger des parcours de vie singuliers de fils et de filles d’immigrés (originaires d’Afrique noire, du Maghreb notamment), des adolescents en devenir qui, au-delà de la mosaïque et de la diversité des origines, construisent des liens et des références communes, nous livrent des pans secrets d’un imaginaire débordant, façonné au cœur de l’école et de la société française.

 

Le mélange détonant des genres cinématographiques

 

Intervention ponctuelle, atelier en classe de 4ème, résidence d’artiste in situ, les formes prises par la collaboration de longue haleine (quatre ans, plusieurs productions avant le long métrage) entre le cinéaste et les élèves du collège Claude Debussy à Aulnay-sous-Bois permettent aux protagonistes de « Swagger » de se transformer en véritables héros de cinéma et de devenir acteurs de la création. Entre les témoignages qui aimantent notre regard surgissent des moments de vécus reconstitués et interprétés par les jeunes en personne : échanges musclées autour du racisme entre élèves, défilé de mode impromptu de Régis le fan de stylisme en veste à fourrure, flanqué de quelques copines et copains en tenue excentrique, fendant une foule de collégiens en délire, en un ralenti chaloupé… D’autres genres s’invitent encore, la comédie musicale lorsque Paul, originaire d’Inde, se met à danser sous la pluie, en costard-cravate –sa tenue habituelle-, et un parapluie rouge à la main. La science-fiction est aussi convoquée lors de l’évocation impressionnante du survol des grands ensembles de la cité par une armée de drones menaçants, reflet d’un cauchemar adolescent. Et parfois, à la frontière du fantastique, la pénombre laisse deviner les bandes de trafiquants, au pied des barres d’immeubles, ou au loin dans les terrains vagues, installant un climat angoissant, une réalité prégnante, reléguée hors-champ.

 

Pas de mise en scène à l’esbroufe cependant mais le souci de déployer tous les genres de cinéma, tous les moyens de la caméra (plan fixe, ralenti, travelling, zoom, vue aérienne et magnifique lumière du directeur de la photographie finlandais, Timo Salminen, chef- opérateur d’Aki Kaurismäki) sans oublier la composition musicale fougueuse de Jean-Benoît Dunckel. Résultat : la fabrication d’un film hors normes, cocktail détonant à l’image de l’univers et de l’imaginaire des jeunes.

 

Des nobles cœurs sous le soleil de Shakespeare

 

Dans la bouche des adolescents, les ‘swaggers’ sont assimilés à des frimeurs, des rouleurs de mécanique mais Olivier Babinet nous renvoie à la première trace de l’usage du mot dans « Le songe d’une nuit d’été » de Shakespeare dont il cite les vers en exergue au générique : ‘Mais qui sont ces rustiques personnages qui fanfaronnent (=swaggering) si près du lit de la reine des fées ?’En réalité, le titre du film souligne à ses yeux à quel les protagonistes se tiennent debout, se montrent dignes malgré la dureté de leur vie. Illuminé par le charisme de filles et de garçons venus de pays divers (pas de ‘blancs’ en tout cas parmi leurs congénères), transfiguré par l’intensité de leurs expériences et la richesse de leurs rêves, le film n’a rien du documentaire édifiant ni de l’illustration louangeuse. Lucide, Astan demande : ‘Je ne connais pas de français de souche. Je n’sais pas, c‘est quoi souche ?’ tandis que Régis explique dans un large sourire : ‘Quand je rencontre des blancs à Paris, je les considère comme des personnes comme les autres’. Elvis, venu d’Afrique à l’âge de 12 ans, identifie, quant à lui, cet événement comme son ‘plus beau souvenir’. Avec un déluge de mots et une faconde vertigineuse, l’un décrit par le menu l’enchevêtrement fatal des destinées de héros du feuilleton « Les feux de l’amour ». Naïla, regard profond, voix assurée, explique doctement, du haut de ses 13 ans, le pouvoir maléfique de la souris Mickey et de la poupée Barbie, inventées pour envahir les têtes des enfants. Plus sérieusement, elle souligne (elle qui aspire à exercer le métier) que les architectes construisent des cités, comme la sienne, parce qu’ils n’y vivent pas et habitent les grandes villes.

 

Paroles gorgées de vérité, dures réalité entrevues, bouffées de romanesque et affabulations fantasques, des séquences hybrides, scandées par une partition judicieusement hétéroclite, donnent ainsi formes, mouvements et couleurs à un univers décapant, renversant idées reçues et représentations convenues. Réjouissons-nous. Grâce à Olivier Babinet, cinéaste inspiré de « Swagger », Aïssa Dia, Marijane Diallo, Abou Fofana, Nazario Giordano, Astan Gonle, Salimata Gonle, Naïla Hanafi, Aaron N’triambi, Régis N’kissi, Paul Turgot et Elvis Zannou nous ouvre généreusement les portes d’un ‘nouveau’ monde. C’est aussi le nôtre.

 

Samra Bonvoisin

« Swagger », film d’Olivier Babinet-sortie en salle le 16 novembre 2016

Sélection ACID, festival de Cannes 2016

 

 

 

 

Par fjarraud , le mercredi 16 novembre 2016.

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