François Le Ménahèze : L'école, un roman... 

« Des enseignants continuent à chercher, à expérimenter, à tâtonner, bien souvent de manière coopérative, pour permettre à tous les enfants de goûter cette jouissance d'apprendre, de grandir… ».  François Le Ménahèze est directeur d’école, militant du mouvement  Freinet. Il mène  depuis des années une réflexion originale  dans le champ des sciences  de l’éducation sur la pédagogie et le rôle du système éducatif. François Le Ménahèze est compagnon  du Réseau Résistance Pédagogique.

 

Votre roman  est une approche de la pédagogie par la fiction.  Quels sont vos arguments pour justifier ce choix auprès des gens qui pensent que la pédagogie est une affaire de réalité et pas de fiction.

 

 Ma première approche par rapport à l'écriture d'une fiction est de permettre une lecture pédagogique à un public large. On sait en effet qu'aujourd'hui, les œuvres pédagogiques se lisent peu, et également par les enseignants eux-mêmes. Alors, en ce qui concerne le grand public, on peut imaginer... Le grand public reste malheureusement soumis aux propos bien souvent largement édulcorés sur l'Ecole de la part des sphères médiatiques.

 

En voie de conséquence, l'idée d'aborder la réalité d'une école, d'une classe, à travers la trajectoire d'enfants et d'un enseignant m'a paru une entrée possible et pertinente par rapport à ma volonté de montrer une réalité bien trop souvent mise de côté, quand elle n'est pas rejetée… exceptés quelques rares émissions ou reportages dans le champ de l'innovation pédagogique …

 

La fiction permet également de jouer sur plusieurs niveaux de réalité pour les lier dans des faits fictionnels. C'est ce que j'ai tenté en m'inspirant de multiples expériences vécues tout au long de ma carrière pour les faire émerger tout en les enrichissant  d'images fictionnelles. Sachant malgré tout que toutes les situations du livre m'ont été données d'être vécues. Il s'agit donc bien d'une fiction s'appuyant sur des réalités diverses mais réelles.

 

L’école nous donna des ailes… est le titre. Pour les lecteurs du Café Pédagogique pouvez-vous le décrypter ?  Qui est « nous » ? Et que signifie la métaphore des « ailes » …

 

Le « nous » est le « nous » des enfants, Jérôme et Albert, ces deux enfants dont on suit un moment du parcours scolaire. Les « ailes », c'est le lien avec les ailes du moulin qui représentent l'ouverture de l'école par le biais de l'enquête que la classe mène auprès de ce moulin que peu de monde connaît mais dont tout le monde connaît l'existence dans le village. D'ailleurs, cette enquête aboutira à la réalisation du premier journal de la classe. Mais « les ailes » correspondent aussi à la prise de liberté, d'autonomie que peut offrir l'Ecole lorsqu'elle joue son rôle, sa mission d'émancipation.

 

Le « personnage » du moulin du village est l’image d’une école qui donne des ailes aux enfants… Mais les ailes d’un moulin ne prennent aucun envol. Le moulin les tient, et elles sont soumises aux intérêts  du meunier… Est-ce cela la pédagogie émancipatrice que vous prônez ?

 

Belle image en effet que ces ailes du moulin solidement accrochées à leur base et qui ne font que tourner, uniquement en rond d'ailleurs ; ne pourrait-on pas utiliser la même image d'ailleurs pour cette Ecole qui tourne en rond autour de problématiques récurrentes telles que le creusement des inégalités … ce qui sert sans aucun doute certains intérêts, pas ceux du meunier, mais ceux qui ne veulent pas sortir de cette école élitiste uniquement en place pour permettre l'émergence des élites et la stabilité d'un système bien compartimenté?

 

Non, bien sûr, pour reprendre la question posée autour de cette métaphore des ailes du  moulin, il s'agit bien d'apporter une image d'envol, de prise d'autonomie, de responsabilité sur sur sa propre vie d'écolier. Il s'agit aussi de l'envisager à travers la construction d'une personnalité qui commence dès l'enfance, et pour laquelle l'école conserve une réelle responsabilité, celle de permettre, d'autoriser. Ce n’est sans doute par pour rien qu'aujourd'hui, le mouvement Freinet, a pris à bras-le-corps cette idée d' « enfant auteur ».

 

Grâce à  un enseignant « Freinet » qui a une conscience professionnelle exemplaire, deux écoliers mal en point dans leur cursus vont découvrir, le désir de grandir, d'apprendre… Par moment le roman n’est-il pas un conte de fée ?

 

 Qui n'a pas aimé les contes de fées ? Bettelheim ne nous contredirait pas… Hors de blague ! Il est vrai que cette histoire pourrait apparaître pour ces enfants comme miraculeuse. Enfin une pédagogie qui donnerait envie à tous les enfants de se cultiver, de trouver le désir de grandir, d'apprendre. Le côté optimiste de ce livre n'est pas anodin. Il faut parfois aussi savoir montrer que ce type de pédagogie fonctionne, et cela avec tous les enfants, les jeunes, dont ceux justement des milieux dits socio-culturellement distants de l'école. Une recherche conséquente l'a largement démontré (Reuter, Une école Freinet – Fonctionnements et effets d'une pédagogie alternative en milieu populaire, 2007, L'Harmattan).Quelles leçons en a-t-on tiré ?

 

On ne peut cependant mettre de côté le fait qu'il n'existe, bien évidemment, aucune pédagogie miracle, une pédagogie qui fonctionnerait avec tous les enfants en tous milieux quelque soit le contexte. Mais on peut aussi affirmer que des enseignants continuent à chercher, à expérimenter, à tâtonner, bien souvent de manière coopérative, pour permettre à tous les enfants de goûter cette jouissance d'apprendre, de grandir. Je ne voulais donc pas mettre en valeur l'aspect pessimiste, car il l'est bien assez actuellement vis-à-vis de l'école.

 

L’un de vos héros central s’appelle Jérôme. Si l’on consulte les statistiques les plus fiables, ce prénom fut donné massivement au milieu des années soixante-dix. Jérôme serait quadragénaire aujourd’hui… Dans votre esprit d’écrivain qu’est-il devenu ?

 

Il faut donc que je consulte la prochaine fois les statistiques des prénoms pour me mettre à la page….  Peut-être serait-il quadragénaire en effet...mais cette année, j'ai un nouveau Jérôme dans ma classe. Et celui-ci, il est bien réel, il commence juste à s'autoriser à prendre la parole, à présenter ses textes libres à la classe, à demander de l'aide aux copains, etc.

 

Il est vrai qu'on aimerait connaître le devenir de ces enfants. De nombreux lecteurs me l'ont dit depuis. Un d'ailleurs est allé jusqu'au bout et a évoqué qu'il nous fallait nous aussi en tant que lecteur faire preuve d'imagination et tenter de voir ce qu'aurait pu devenir ces enfants. Je pense que peu importe la situation, le métier qu'ils font aujourd'hui. L'important reste ce qu'ils sont, avec leurs joies, leurs craintes, leurs soifs de vie. Je ne fais, nous ne faisons, comme l'affirmait Montaigne, qu'allumer des feux...car nous décidé à un moment de seulement, de simplement, emplir des vases...

 

Nous avons adopté ce choix radical en toute conscience et nous devons l'assumer, et cela en tant qu'enseignant de l'école publique. C'est en tout cas la voie que je me suis donné, notamment depuis quelques années où l'on tangue entre le tout et son contraire, à la merci de réformes parfois archaïques et les suivantes qui prennent le chemin contraire.

 

Propos recueillis par Gilbert Longhi

 

François Le Ménahèze, L’école nous donna des ailes, Roman, Collection Rue des Écoles /

Littérature ISBN:978-2-343-09728-2-•août 2016• 142pages • 15euros

 

 

Par fjarraud , le mercredi 23 novembre 2016.

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