EMI : Le trolling des articles scientifiques 

Comment évaluer la pertinence scientifique d’un commentaire ? Qu’est-ce que le trolling des articles scientifiques ? Laurent Économidès, ancien professeur de SVT du lycée Suger de Saint Denis (93) et Pierre Cuturello, professeur documentaliste proposent aux lycéens de terminale d’enquêter sur les trolls des articles scientifiques. L’objectif est d’apprendre à distinguer arguments, opinions et théories. Au programme : analyse des commentaires d’internautes postés sur des sujets polémiques et synthèse sous forme de spider-diagram. Comment s’organisent les séances ? Entretien avec ces enseignants pour qui « l’idiotie a toute sa place comme objet d’étude » et soulignant au passage « le besoin d’un curriculum structuré en science de l’information ».

 

Pourquoi cette enquête menée avec vos terminales sur les trolls présents dans les discussions autour d'articles scientifiques ?

 

P. C. - Nous sommes partis du constat que le rapport des élèves aux medias n’était plus seulement de l’ordre de la lecture et du décryptage, mais aussi de l’ordre de la publication. Sur le web, les articles se lisent, mais aussi se commentent, se discutent, se contestent ou s’écrivent. C’est cette activité autour des articles scientifiques qui nous intéressait, comment se situe l’élève par rapport au discours scientifique, au discours médiatique et au multiples discours qui prolifèrent dans les espaces de publication numérique.

 

L. E. - La figure du troll nous a intéressés pour plusieurs raisons. Premièrement, le troll est internaute qui s’immisce dans une conversation en ligne pour la “pourrir” en tournant en dérision, invectivant ses interlocuteurs, ou lançant des polémiques. Ainsi, savoir identifier un troll permet d’apprendre à s’en protéger : n’être ni un troll, ni une victime de troll. La seconde raison se base sur la “biodiversité” des trolls : leur identité, leur personnalité et leurs motivations sont excessivement variées, mais leur argumentaire reste souvent assez caricatural, et donc relativement simple à analyser. Dans une discussion scientifique, le troll apparaît directement comme un chien dans un jeu de quilles, ce qui permet de lancer un questionnement sur la scientificité des arguments échangés, y compris par les non-trolls. La troisième raison porte sur leur style d’écriture : les commentaires des grands journaux sont désormais soumis à des algorithmes de filtrage des contenus illégaux. C’est une bonne occasion de sensibiliser les élèves à ce que la loi permet d’écrire dans un espace public numérique, et ce qu’elle condamne.

 

Quels articles scientifiques avez-vous choisi pour ce travail ? Pourquoi cette sélection ?

 

P. C. Nous avons souhaité partir autant que possible des pratiques des élèves en matière de lecture d’articles portant sur des sujets scientifiques. Nous nous sommes donc dirigés vers des sites de presse plutôt généralistes. Nous souhaitions également avoir une diversité et un certain niveau de pertinence dans les commentaires, le blog d’Audrey Garric (journaliste scientifique au journal Le Monde) nous semblait être un bon compromis.  

 

L. E. Il ne s’agit naturellement pas d’articles scientifiques universitaires, mais d’articles de vulgarisation scientifique. Nous avons principalement travaillé sur trois articles qui ont, pour diverses raisons, été abondamment trollés depuis leur publication :

- Requins, loups, ours : sont-ils vraiment des mangeurs d’hommes ?

- Les chemtrails, un hoax climato¬complotiste persistant

- Les cratères géants de Sibérie sont-ils dus au réchauffement climatique ?

 

Dans ces trois articles, la journaliste aborde de manière scientifique trois sujets directement ou indirectement polémiques : complotisme, climatoscepticisme, et la place des grands prédateurs dans les écosystèmes anthropisés. Je vous laisse lire les centaines de commentaires, c’est assez éloquent.

 

Comment les lycéens évaluent-ils la pertinence scientifique des contributions ? Comment avez-vous élaboré vos critères d’évaluation ?

 

L. E. - Nous leur avons proposé une “échelle” de pertinence scientifique, qui leur permette de faire la différence entre un argument, une opinion et une théorie scientifique. Cela nécessite de savoir qui parle, en se basant sur quelles sources. Pour le choix des critères, ce n’est pas très original, c’est une transposition simpliste des critères de Karl Popper et Thomas Kuhn.

 

Avant l’utilisation de l’échelle, les élèves ne font pas de hiérarchie entre le contenu de l’article et les commentaires. A la fin de l’étude, ils peuvent comprendre que les commentateurs échangent surtout des opinions et des arguments d’autorité, alors que la journaliste propose, dans le corps de son article, ce qui se rapproche le plus d’un “argumentaire multisourcé vérifiable et réfutable”.

 

Comment exploitez-vous les résultats obtenus ? Que peut-on exploiter à partir des spider-diagram ?

 

L. E. L’étude se fait en deux étapes. La première, analytique, “dissèque” les arguments du troll présumé et permet aux élèves de remplir une grille d’analyse dans laquelle ils notent (avec des curseurs de 0 à 4) différents critères : répétition, violence et insulte, arguments irrationnels ou ad hominem, humour, ou même point Godwin (le fait de faire référence à l’Allemagne nazie) et bien entendu la pertinence scientifique.

 

 

 

Dans un second temps, à partir de ces notes, les élèves obtiennent une représentation graphique (“spider diagram”) qui leur permet de rédiger, en forme de synthèse, un commentaire sur le “profil” de ce troll : est-ce un plaisantin qui vient agiter le débat pour passer le temps ? Est-ce un troll haineux qui a l’insulte facile ?

 

Cette approche permet de dé-essentialiser la figure du troll : les élèves s’interrogent sur leurs motivations “Qui sont-ils ? Pourquoi font-ils cela ? N’ont-ils rien de mieux à faire de leur vie ?”. Ce faisant, on arrive à montrer aux élèves comment hiérarchiser la valeur de ce qui est publié en ligne en fonction de qui écrit et de ce qu’il écrit. En l’occurrence, ici, la motivation principale des trolls n’est pas de faire avancer le débat scientifique mais leur goût pour la dérision ou la polémique.

 

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ? Avez-vous des retours des lycéens ?

 

L. E. - Cela a complètement bouleversé leurs vies ! Non, je plaisante, il faut rester humble sur la portée de deux ou trois séances de deux heures dans le cursus scolaire d’un élève. Pour en avoir discuté avec quelques anciens élèves, ils semblent avoir intégré une définition du concept de troll, c’est déjà pas mal. En effet, une bonne moitié d’entre eux n’avait jamais entendu ce mot avant de l’étudier en classe. Est-ce que la définition qu’ils retiennent est opérationnelle et non essentialiste ? Il est difficile de le savoir, d’autant qu’il s’agit d’anciens élèves de Terminale, désormais partis dans l’enseignement supérieur. De toute façon, le seul moyen de tester si les compétences sont acquises c’est l’autonomie : il aurait donc fallu que nous allions au bout du projet en faisant publier les élèves en ligne.

 

P. C. - Cette expérience montre ce que l’on sait déjà depuis longtemps : une partie des enseignements doit se faire en interdisciplinarité. Apprendre aux élèves à lire et à commenter un article scientifique est tout autant de la responsabilité du professeur de sciences que du professeur documentaliste, dans le respect des compétences de chacun. Cette expérience montre aussi le besoin d’un curriculum structuré en science de l’information, qui se substituerait au saupoudrage de l’EMI, c’est un des points aveugles des programmes actuels.

 

Finalement, en quoi « faire entrer la bêtise dans la classe » est une opportunité pour un enseignant ?

 

L. E. - Je ne sais pas si on fait “entrer la bêtise dans la classe”. Je me demande même si on ne fait pas exactement le contraire, du moins si on différencie la bêtise de l’idiotie. Sur ce point, j’ai tendance à être d’accord avec Xavier de La Porte sur l’idée que l’idiotie est probablement consubstantielle à Internet. Entre l’application “Yo!”, le “Youtube Poop”, les “défis cannelle”, “Face Swap Live” et autres “Condom challenges”, il est difficile d’ouvrir Facebook sans tomber sur des monceaux de publications stupides ou absurdes. Les trolls ne sont qu’une forme extrême de cette idiotie créative, à laquelle est confrontée tout utilisateur des médias sociaux (élèves comme adultes).

 

Au final, l’EMI n’échappe pas aux questionnements pédagogiques classiques disciplinaires : ne former les élèves qu’à un “usage sérieux et raisonné” du numérique ne serait-il pas simplement un retour au postulat de la tabula rasa, écarté il y a si longtemps ? Internet est - historiquement - pas sérieux, subversif, libertaire. Internet, c’est tout autant Wikipedia que Chatroulette, Framasoft, Snapchat ou Gallica, et occulter les uns au profit des autres relève de la gageure. Le web 2.0 a donné la possibilité aux individus d’exister, de créer un moi “singulier” (idios, en grec) dans un espace public numérique.

 

En ce sens, je pense que l’idiotie a toute sa place comme objet d’étude, dans des séances où l’objectif est d’outiller l’esprit critique, pour apprendre à nos élèves à interagir de manière autonome dans cet espace public. Valérie Deshoulières (de l’université de Clermont-Ferrand) se demandait il y a quelques années - à la lumière du roman de Dostoïevski - si “l’idiotie [est] l’arme fatale contre la bêtise ?”, je pense en effet que c’est une bonne piste.

 

P.C. - La notion de publication dans l’espace public numérique n’a rien de révolutionnaire. Elle renvoie à une éducation à la citoyenneté somme toute assez classique, mélangée à des méthodes pédagogiques actives que l’on connait bien. Seul le lieu numérique est nouveau. Il est nécessaire de former les élèves à l’argumentation, que cela soit dans le domaine scientifique ou dans le domaine politique. Partir de la pratiques des commentaires d’articles montre finalement que la bêtise numérique des adultes est une des choses les mieux partagées du monde. Cela nous montre le travail d’éducation qu’il reste à faire, d’abord pour nos élèves, le savoir être sur les RSN sera pour eux d’une importance cruciale, mais aussi pour le reste de la population. Une simple lecture des tweets echangés autour du hashtag #college2016 est à cet égard édifiante et affligeante.

 

Entretien par Julien Cabioch

 

Références citées par Laurent Économidès et Pierre Cuturello :

Casilli, A. (2014) Le trolling en tant que ‘travail numérique’ (Séminaire #ecnEHESS).

Blog d’Antonio Casilli, sociologue (EHESS et Telecom ParisTech)

Deshoulières Valérie, « L'idiotie : l'arme fatale contre la bêtise ? », Le Magazine Littéraire 7/2007 (n°466) , p. 36-38

de La Porte Xavier, “Internet est idiot. Et c’est tant mieux !”, La revue numérique, 25 Mai 2016, France Culture.

Kuhn, T. S. (1970) La structure des révolutions scientifiques. (Flammarion)

Popper, K. R. (1934) La logique de la découverte scientifique. (Payot)

Des pistes sur l’E.M.I. et l’utilisation des réseaux sociaux avec les élèves : Cuturello, P. & Le Gall, P. (2016) Utiliser les réseaux sociaux avec les élèves.

 

 

 

Par fjarraud , le mardi 13 décembre 2016.

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