La chronique de Véronique Soulé : Mixité sociale : Les parents partagés  

Samedi 7 janvier, les parents militant pour la mixité dans les collèges du 18e arrondissement organisaient une galette géante square de Clignancourt, à Paris. Un moment chaleureux malgré le froid, mais qui n'a pas suffi à réconcilier les positions sur un sujet ô combien sensible. Reportage.

 

Entre les enfants qui courent partout, les parents qui viennent partager un verre (jus  de fruits ou café), les journalistes qui interviewent emmitouflés, on commence à se presser sous le kiosque à musique du square Clignancourt.

 

Jérôme Decuq (1), l'un des fondateurs du Collectif Apprendre ensemble (2), monte sur une chaise pour annoncer que l'on va bientôt couper la galette des rois - qui compte 14 fèves et autant de couronnes... - et qu'avant, on va prendre des photos. " Un, deux, trois, et on crie tous ensemble: Mi-xi-té !!!! "

 

La plupart des parents présents ont des enfants dans les écoles, et parfois aussi dans les collèges concernés par le dispositif de mixité sociale qui se mettra en place à la rentrée prochaine. Quasiment tous y sont favorables.

 

Les organisateurs de la galette géante ont tracté dans toutes les écoles du quartier. A l'occasion, ils ont croisé des parents hostiles au projet et les ont invités. Mais ceux qui se sont déplacés se comptent sur les doigts d'une main.

 

Apaiser

 

" L'idée, avec cette galette, est d'apaiser le climat autour de sujet, explique Jérôme Decuq, et de montrer qu'au delà de la polémique, de nombreux parents sont favorables à la mixité et estiment que les changements annoncés vont dans le bon sens. "

 

Le 18e, l'un des arrondissements encore populaires et mixtes de la capitale, a été le théâtre cet hiver d'une polémique passionnée autour des projets du Rectorat pour dé-ségréguer certains collèges et rééquilibrer la composition sociale des établissements. 

 

Même si Paris n'est pas représentatif du reste de la France, l'affaire est révélatrice de deux choses : l'extrême sensibilité des parents dès que l'on touche à l'école de leur enfant, reflet de l'obsession de la réussite scolaire, et la faible marge de manoeuvre de l'Education nationale dans un dossier très politique où les élus locaux (qui décident de la carte scolaire répartissant les élèves) jouent leur propre jeu.

 

Collège-ghetto

 

Bref rappel des faits dans le cas du dispositif au coeur de la contestation : celui impliquant les collèges Hector Berlioz et Antoine Coysevox.

 

Berlioz est le collège-ghetto "classique". Classé en REP+ (les plus défavorisés), il est  contourné par les familles les plus informées, en gros les plus aisées. La population du secteur compte 32% de catégories socioprofessionnelles (CSP) défavorisées. Or elles sont 47% au collège.

 

Les CSP favorisées ne sont que 13% alors qu'elles atteignent 30% dans le secteur. Fuyant Berlioz, elles sont allées dans le privé ou dans un collège public plus prestigieux, usant de moyens pas toujours très catholiques – comme de fausses adresses.

 

Coysevox, lui, compte 11% d'élèves de CSP défavorisées. Une proportion qui reflète celle de son secteur de recrutement (10%). De même, les élèves de milieux favorisés sont autour de 60% dans le secteur comme dans l'établissement.

 

Dé-ségréguer

 

Pour dé-ségréguer Berlioz et rapprocher la sociologie des deux établissements, on a décidé de créer un secteur multicollège en fusionnant les deux anciens secteurs : celui où les enfants étaient affectés à Coysevox et celui où ils allaient à Berlioz. Les enfants iront désormais dans l'un ou à l'autre établissement. 

 

" Les deux collèges ayant à peu près le même nombre de collégiens, les élèves défavorisés sont autour de 21% et les favorisés de 45%, soulignent les parents initiateurs de la Galette (3). S'ils sont bien répartis, on aura donc deux collèges avec 21% d'élèves défavorisés (la moyenne nationale du public étant de 38%) et avec des moyens en plus comme cela a été promis (25 élèves par classe, même dotation horaire REP, 2 CPE, même subvention de la ville...). "

 

" Sur les sixièmes, se félicitent ces parents, Berlioz passerait en un an de 47% de défavorisés à 21%, ce qui serait un symbole magnifique de la possibilité d'agir, et Coysevox passerait à 21% au lieu de 11% ce qui n'est pas un changement énorme. "

 

Opposants

 

Les opposants ont aussitôt donné de la voix. Pour la plupart, ils sont issus du secteur de recrutement de Coysevox. Avec le nouveau secteur unique, leurs enfants pourront se retrouver à Berlioz-le mal-aimé.

 

Ces détracteurs se défendent d'être contre la mixité. Mais ils jugent que le projet ne résoudra rien et au contraire, enfoncera Coysevox. Pour assurer " un vrai brassage social ", ils estiment qu'il faut aussi inclure des " collèges, publics et privés, parmi les mieux lotis de l'arrondissement ".

 

Vendredi dernier, la troisième réunion organisée par l'académie avait lieu au collège Coysevox. Ordre du jour : comment répartir les élèves entre Coysevox et Berlioz. Le Rectorat proposait un algorithme. Mais les parents favorables au projet ont demandé une " montée alternée " - une année, les enfants entrant en sixième vont tous dans le même collège, puis l'année suivante, ils vont tous dans l'autre collège, etc. Ce qu'ils auraient obtenu.

 

Les parents opposants ont, eux, réitéré leur demande de voir entrer dans la boucle Yvonne Le Tac - le collège " d'en haut " situé sur la butte Montmartre, le coin chic du 18è. Devant le refus, ils ont quitté la salle. Fin d'un épisode mais pas de la partie.

 

Noir et blanc

 

Mais, comme dans la vie, tout n'est pas noir et blanc. Samedi autour de la galette, il y avait des opposants au deuxième dispositif de mixité mis en place dans le 18è, impliquant cette fois les collèges Marie Curie et Gérard Philippe. Une toute autre histoire.

 

Distants de cent cinquante mètres, les deux établissements sont classés en REP. C'est là où le bât blesse. " On nous vend que cela va faire davantage de mixité, s'exclame Jean-Marc, c'est une supercherie : deux collèges en Education prioritaire n'ont jamais produit de la mixité, même si on rajoute une classe bilangue chinois-anglais à Gérard Philippe car Marie Curie a une classe CHAM (classe à horaires aménagés musique). "

 

A ses côtés, Marion souligne que les opposants n'ont rien contre la mixité : " Mais nous sommes pour une vraie mixité. " " Notre cas est distinct de celui de Berlioz et Coysevox, poursuit-elle, nos deux collèges ne sont guère différents socialement. Nous réclamons donc qu'il y en ait un troisième : le collège Dorgelès qui ne compte que 12% d'élèves défavorisés ."

 

Privé

 

Les opposants citent les travaux du CNESCO (le Conseil national d'évaluation du système scolaire) et ceux des économistes Thomas Piketty et Julien Grenet : " Tous concluent que pour arriver à davantage de diversité, il faut plusieurs établissements, trois ou quatre. " 

 

Jean-Marc et Marion dénoncent aussi la précipitation. La première réunion d'information a eu lieu le 22 novembre dernier : " La consultation annoncée n'en a pas été une. Lorsque nous avons parlé d'ajouter le collège Dorgelès, on nous a répondu : ce n'est pas acceptable socialement". " 

 

 " Le résultat, déplore Marion, est que l'on a mis de l'insécurité dans la tête des parents et que cela risque de provoquer une fuite majeure vers le privé. "

 

Affichage

 

Leur part de galette à la main, des parents favorables au nouveau secteur Coysevox-Berlioz engagent la discussion : " Partez déjà avec deux collèges, il y aura un effet domino, puis demandez l'inclusion d'un troisième ", " On en est au stade de l'expérience, mieux vaut faire simple "... S'ensuit un aimable dialogue de sourds. 

 

Le dispositif Marie Curie-Gérard Philippe est révélateur d'une volonté d'affichage. A l'approche de la fin du quinquennat, dans un domaine où le pouvoir estime avoir un bon bilan, la ministre Najat Vallaud-Belkacem veut afficher des résultats, en particulier sur ce sujet marqué à gauche. Les Rectorats (4) ont été invités à monter des projets, quitte à ce que certains soient moins convaincants que d'autres.

 

Mais, comme la ministre aime elle-même à le répéter, le temps de l'éducation n'est pas celui de la politique : il faut consulter et convaincre, expérimenter et adapter, puis, seulement des années après, viennent les premiers résultats... Le problème est que ces temps-ci, Najat Vallaud-Belkacem est pressée. 

 

Véronique Soulé

 

(1) Le témoignage de Jérôme Decuq, fondateur du Collectif Apprendre ensemble

(2) Le site du collectif.  Et un reportage sur une réunion

(3) Les graphiques sont dans Libération

(4) Redon (Ile-et-Vilaine) a lancé son projet Mixité 

 

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Par fjarraud , le lundi 09 janvier 2017.

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