Sarah Pépin-Villar : Antigone encore à la une ! 

Comment percevoir les défis, les plaisirs et les difficultés de la fabrique de l’info si ce n’est en mettant la main à la pâte de l’écriture journalistique ? Comment s’approprier une œuvre littéraire si ce n’est en la manipulant pour la faire vivre dans l’actualité de sa réception ? Au collège Jean de Beaumont à Villemomble (93), Sarah Pépin-Villar a confié à ses 3èmes la mission suivante : « Devenez les meilleurs journalistes de Thèbes en rédigeant le journal à paraître au lendemain de la mort d’Antigone ! » En groupes, les élèves ont ainsi réalisé de savoureux magazines de presse à sensations littéraires. Du 20 au 25 mars 2017, la Semaine de la Presse et des Médias dans l'Ecole veut inciter les élèves à se demander « d’où vient l’info » : à travers leurs créations numériques, les élèves de Sarah Pépin-Villar nous montrent aussi comment, tout au long de l’année, l’EMI peut pleinement s’intégrer au travail disciplinaire.

 

Vous avez présenté le projet final dès le début de la séquence de travail sur la pièce : comment l’avez-vous présenté ? qu’est-ce que cette perspective annoncée a apporté au travail de lecture  mené en classe ?

 

Le projet final a été présenté après la lecture du Prologue de l’Antigone d’Anouilh, qui expose dès le début de la pièce la mort des personnages. Pour les élèves, il n’y a aucun suspens à lire cette pièce dont ils découvrent la fin dès les premières lignes, a fortiori s’ils connaissent aussi le mythe. Pour stimuler leur intérêt, je leur ai confié une mission : devenir les meilleurs journalistes de Thèbes en rédigeant le journal à paraître au lendemain de la mort d’Antigone. Je souhaitais mobiliser l’attention des élèves sur le caractère des personnages, leurs relations, leurs rapports aux valeurs. Il s’agissait de comprendre ce qui s’était joué pour chaque personnage, pourquoi et comment on en arrivait à ce « Voilà » qui ouvre la pièce.

 

Pendant les séances de lecture analytique, je leur proposais de garder en tête ce projet de « Une » à venir, en soulignant ou en annotant dans les traces écrites les sujets dont ils pourraient s’emparer dans la réalisation de la tâche finale. Ainsi les problématiques abordées tout au long de la séquence ont participé à la construction de la ligne éditoriale de chaque journal, et les questions qui se sont posées ont été réactivées par les élèves pour rédiger des articles, des interviews, mener des sondages.

 

Différents groupes d’élèves ont réalisé différents journaux autour de la pièce : comment se sont opérés choix éditoriaux et répartition du travail ?

 

Les élèves ont constitué des groupes de 3 à 4 par affinité. Les choix éditoriaux ont été débattus dans chaque groupe, à l’aide d’une fiche « mission » qui récapitulait les attendus et les possibles. Un travail spécifique mené sur la presse pendant la SPME plus tôt dans l’année leur avait permis de comprendre la notion de ligne éditoriale, d’identifier les composantes d’un journal et de réviser le vocabulaire des médias. Sur une autre fiche « suivi du projet », ils indiquaient leurs intentions, ce qui me permettait de visualiser rapidement l’avancement de chacun des groupes et de les aider le cas échéant. Il leur fallait par exemple définir qui pouvait être interviewé au lendemain de la tragédie… et il ne restait plus beaucoup de personnages vivants ! Le travail sur le choix des images, des rubriques, des gros titres, tout cela a fait l’objet dans chaque groupe de discussions pour se convaincre et décider. La répartition du travail s’est faite de manière autonome, les élèves se répartissant les recherches et la rédaction des textes des rubriques. Les textes les plus longs ont souvent été écrits à deux. Ce travail intervenant en fin d’année, les élèves avaient l’habitude d’être en activité dans des travaux de groupes.

 

Pour mener à bien ce projet, les élèves ont utilisé des outils numériques : quel vous semble ici l’apport des tablettes et éventuellement leurs limites ? quelles applications avez-vous plus particulièrement utilisées ?

 

Quinze tablettes, connectées à internet, ont été utilisées pour faire des recherches documentaires, sélectionner des images, et pour réaliser la mise en page du journal. Pour le logiciel support de mise en page, il s’agissait tout simplement de deux diapositives de diaporama en ligne, deux pages de journal occupant une diapositive. Les élèves ont également utilisé les tablettes avec l’application Plickers afin de recueillir les avis de la classe et de créer des sondages pour leur journal.

 

La tablette a l’avantage d’être facilement manipulable dans un travail de groupe et dans une salle de classe ordinaire : on se la passe, on la tourne pour montrer une étape du travail à son camarade d’en face. Elle est pratique aussi parce qu’on la met facilement de côté quand on n’en a pas besoin ! Elle ne prend pas trop de place sur une table, et cohabite bien avec le papier : je me suis rendue compte que presque tous les élèves avaient utilisé papier et stylo pour des écrits intermédiaires. La principale limite était que nos tablettes ne disposent pas d’un clavier externe et que le clavier numérique « mange » la moitié de l’écran lorsqu’on tape un texte. La plupart des groupes ont d’ailleurs terminé leur travail de mise en page sur ordinateur en dehors de la classe.

 

Parmi tous les articles proposés, pouvez-vous donner quelques exemples de sujets ou de titres que vous trouvez particulièrement réussis ?

 

Un des journaux a choisi de prendre un parti très engagé pour Antigone « femme d’exception ». Dans l’édito du journal, les rédactrices soulignent sa détermination et son courage. Antigone devient un symbole de féminisme. Mais pas sans recul ni sans humour : une photo de type paparazzi accompagne l’édito, photo volée de funérailles (finalement !).

 

Le lien entre texte et image est souvent bien exploité: Clint Eastwood, visage émacié, en noir et blanc, pour illustrer l’interview d’un Créon plus déterminé que jamais à faire respecter sa loi, ou la famille royale d’Angleterre pour représenter les Labdacides « une famille destinée à l’oubli ».

 

Les questions posées dans les sondages et leur commentaire sont aussi intéressants : « Antigone était-elle réellement amoureuse d’Hémon ? »,  « Seriez-vous prêt à mourir pour vos idées comme Antigone ? » …

 

Enfin, le gros titre « Hécatombe à Thèbes » me plaît car les élèves de ce groupe ont fait une recherche lexicale et ont passé un bon moment à éplucher les étymologies pour trouver le mot qui leur paraissait le plus expressif et le plus « antique ».

 

Au bout du compte, en quoi de telles productions médiatiques vous semblent-elles avoir enrichi le regard des élèves sur la pièce ?

 

Les élèves se sont posé des questions sur le sens de la tragédie, sur les valeurs qu’elle sous-tend. La mise en actualité par le jeu sur les glissements temporels, Yves Citton parle de « faire fructifier l’anachronisme », m’a semblé faciliter l’interrogation que l’on peut avoir sur la portée universelle et intemporelle du récit mythologique. En même temps, ils en ont eu des lectures différentes, comme les auteurs étudiés avant eux ; s’en emparer, se l’approprier, le transmettre à son tour.

 

Par-delà l’appropriation de la pièce-support, quels vous semblent les profits et les plaisirs qu’ont tirés les élèves de cette activité ?

 

Plusieurs points m’ont paru profitables. Tout d’abord, le projet de tâche finale a favorisé le retour au texte, puisque c’est dans le livre que les élèves devaient trouver leur principale source d’informations. L’autonomie et le travail collaboratifs sont des points importants aussi, notamment en fin de 3ème : la planification du travail, le choix des recherches documentaires, la négociation et la collaboration entre pairs. C’est une séquence d’écriture qui a beaucoup mis en valeur l’oral par la discussion et les échanges entre élèves.

 

Les élèves ont aimé joué avec les anachronismes et les types de journaux. Je pense qu’ils ont eu plaisir à être créatifs. Il y a beaucoup d’humour dans leurs productions. A la fin du travail, nous avons pris le temps de faire une sorte de revue de presse et de comparer les Unes afin de montrer la multiplicité des lectures d’une même œuvre. J’avais également imprimé chaque journal pour que chacun en apprécie la créativité.

 

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

 

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Par fjarraud , le lundi 20 mars 2017.

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